Chapitre 6

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Le long cortège bariolé avançait avec une lenteur cérémonieuse, dans un bruit de clochettes au son cristallin. Je marchais aux côtés de mon frère aîné, Holo, qui avait revêtu sa plus belle tunique pour l’occasion. Moi qui ne possédais que ma vieille tunique râpée et rapiécée, je m’étais sentie très mal à l’aise juste avant que le cortège ne démarre. Heureusement, j’avais découvert sur l’une des chaises de la pièce à vivre une belle tunique rouge que Wahcka avait achetée pour moi. J’avais aperçu de loin mes parents et mon frère Jack, mais je n’avais pas pu les rejoindre et je ne le désirais pas vraiment. Après encore une heure à monter un petit sentier rouge comme le sable qui recouvrait la montagne, nous arrivâmes enfin au sommet de Mogun. Là nous attendaient Mme Vin Enselme et Wahcka, qui accueillirent tout le village chaleureusement. Derrière eux, j’aperçus le petit creux dans lequel nous allions devoir déposer nos offrandes à l’Arbre, et dans mon petit sac, la plante sembla soudain peser plus lourd. Et si je n’y arrivais pas ?

- Villageois ! Nous sommes ici comme chaque année afin de remercier notre père à tous, l’Arbre. Cette année, cela est d’autant plus important car nous avons parmi nous une jeune personne qui dès l’année prochaine entrera à l’école du temple de Shün, prononça la doyenne du village.

Toutes les têtes se tournèrent vers moi. La plupart étaient hostiles, et un murmure parcourut la foule massée en arc de cercle autour de Wahcka et Mme Vin Enselme. « Mais pourquoi a-t-elle annoncé ça, me désolai-je, moi qui comptais passer inaperçue ! » Wahcka continua :

- Avant de déposer les offrandes, chacun prendra un bâton d’encens qu’il fera brûler jusqu’au dernier volute de fumée, comme le veut la tradition. Je déclare la cérémonie ouverte.

Comme un seul homme, la foule se rangea sagement en ligne, les plus âgés en premier et les plus jeunes derrière. Je me retrouvai derrière Salma, une jeune fille de mon âge qui habitait non loin de chez mes parents. C’était une amie d’enfance, mais malgré cela, elle gardait ses distances avec moi et me parlait peu. Au moins, elle ne m’avait jamais insultée, et c’était pour cela que je la considérais comme une amie. Elle me salua d’un léger sourire avant de se retourner : Wahcka et la doyenne commençaient à distribuer les bâtons d’encens. J’en reçus un, et je m’empressai de l’allumer. L’odorante fumée monta rapidement vers le ciel, emportant sa bonne odeur vers les rares nuages gris. J’avais beau regarder de tous les côtés, je n’apercevais pas ma famille. « Tant pis, me dis-je, cela m’évitera sûrement quelques réprimandes... » Lentement, la longue file de villageois s’ébranla, entamant une prière silencieuse.

- Maintenant, que nous avons rendu hommage à l’Arbre par nos pensées, commença la doyenne du village lorsque les bâtons furent entièrement consumés, il est temps de le faire par des actes. Avant de procéder à la cérémonie des dons, nous allons tous manger. Que la fête des lumières commence !

Une clameur joyeuse s’éleva, et bientôt des tables et des bancs furent dressés. Les enfants, heureux de pouvoir enfin courir comme ils le désiraient, ne tardèrent pas à batifoler en tous sens. Comme je les enviais ! Un fumet qui n’appartenait pas à un bâton d’encens vint chatouiller mes narines et réveilla mon estomac : on faisait griller de la viande ! La fête des lumières était la seule occasion de l’année où je pouvais en manger. On avait dû tuer au moins trois Pleks pour pouvoir nourrir tout le village. Wahcka ne tarda pas à me rejoindre.

- Alors, Ewila, ta nouvelle tunique te plaît ?

- Oh oui, merci beaucoup !

- Je suis heureux qu’elle te convienne. Allez, viens, nous allons manger.

Je hochai la tête et vins m’asseoir à ses côtés. Bientôt, on servit des racines bouillies aux épices, accompagnées de viande de Plek. Le sommet de la montagne, il y a quelques minutes silencieux, était devenu très bruyant, parcouru de rires et d’exclamations. Moi-même, je ne pus me retenir de sourire devant la pièce de théâtre présentée par les enfants du village. Madame Vin Enselme, assise en face de Wahcka, se leva soudain et frappa le sol de son bâton de cérémonie. Elle attendit le silence avant de parler. Petit à petit, toutes les têtes se levèrent vers elle.

- En tant que doyenne et donc cheffe du village, je déclare ouverte la cérémonie du don. Que chacun prépare son offrande et s’apprête à la donner à l’Arbre, notre bienfaiteur.

Sur ces mots, la vieille femme sortit de sa sacoche un joli coffret de bronze sculpté, qu’elle apporta à l’endroit désigné pour les offrandes. Imitant ce geste, tous les adultes du village délaissèrent leur assiette et se levèrent pour déposer leur offrande, adressant à l’Arbre une prière silencieuse. J’aperçus mes parents, qui firent don d’un sac de cuir décoré de perles, fait main. Holo, lui, donna toute une panoplie de bols tandis que Wahcka offrait une Orchende, une pierre rouge très rare. Ce fut bientôt le tour des plus jeunes. Une petite file se forma, j’étais la troisième. « Pourvu que ça marche... j’espère m’être bien documentée et ne pas avoir négligé de détails importants ! » Je sentais maintenant qu’il ne serait pas chose aisée de transférer l’énergie. Le livre mettait bien en garde contre le « surtransfert », il ne fallait surtout pas se vider complètement de son énergie durant l’opération. Je croisai les doigts espérant de tout mon cœur que je ne ferais pas d’erreur... Quand j’arrivai devant l’endroit désigné, je sortis de mon sac la fameuse plante. Jusque-là, mon offrande paraissait vraiment risible. Quelques ricanements s’élevèrent derrière moi : offrir une plante à une plante ? Quelle drôle d’idée, quel manque de respect !

- Allez Ewila, dépêche-toi de poser ton... offrande, pour que nous puissions déposer les nôtres ! s’impatienta le jeune homme qui attendait derrière moi.

- Espèce d’idiote ! Tu gâches la cérémonie, cria une villageoise, à cause de ton cadeau ridicule l’Arbre restera sourd à nos prières !

C’en était trop, j’en avais assez. C’était toujours moi le bouc émissaire, je n’en pouvais plus. J’avais l’impression d’entrer en éruption, mes joues se mirent à chauffer. Un bourdonnement sourd emplit mes oreilles, mes tempes se mirent à palpiter. Ils allaient bien voir quelle était mon offrande !

- Ce n’est pas tout. prononçai-je, agacée, sans vraiment savoir si c’était bien moi qui parlais.

Sans plus attendre, je commençai à procéder au transfert. Sous l’effort, mes dents se serrèrent, tandis que je glissai ma main invisible à l’intérieur de moi. Saisir ma propre énergie était considérablement difficile, elle s’agitait, changeait de forme, et je peinais à la saisir. Derrière moi, j’entendais les gens s’impatienter, les enfants rire, mon père se fâcher, mes frères se questionner. Tout cela m’empêchait de me concentrer sur le transfert.

                                                              ************

Wahcka avait parfaitement saisi les intentions de sa jeune élève. Et il s’inquiétait : « Pourvu qu’elle s’en sorte... Si elle se trompe et qu’elle perd le contrôle, elle est fichue ! »

- Elle fait un malaise ! Elle fait un malaise ! cria une villageoise.

Il était vrai que le teint pâle d’Ewila était assez impressionnant. De la sueur perlait sur son front et elle semblait ailleurs, coincée dans un autre monde.

- Wahcka, que fait-elle ? Pourquoi ne bouge-t-elle pas ? lui demanda madame Vin Enselme, l’air inquiet.

- Elle utilise son don d’énergie pour faire à l’Arbre un cadeau assez original. Elle a besoin de concentration, mais les villageois la stressent ; elle risque de s’évanouir à tout moment.

- Par l’Arbre, la pauvre petite ! Je vais leur demander d’observer le plus grand silence.

- Ne vous inquiétez pas, tout ira bien. Enfin, j’espère... ajouta le sorcier pour lui-même tandis que la doyenne s’éloignait pour calmer tout le monde.

Bientôt, sous l’effet des efforts de Madame Van Enselme, le sommet de la montagne fut un peu plus silencieux. Soudain, sous le regard étonné des villageois, une lueur bleutée apparut dans la main droite d’Ewila, pour se mettre à tournoyer et enfin devenir parfaitement opaque. C’était une boule d’énergie, mais la plupart l’ignoraient, aussi furent-ils impressionnés par cet étrange phénomène. Les mains de la jeune fille tremblaient, elle était plus pâle que jamais. « Elle ne réussira pas, elle perd trop d’énergie... Je dois l’aider avant que ça ne tourne mal. » Résolu, le sorcier s’éloigna un peu de l’attroupement et rassembla toute sa force de concentration afin de prêter main forte à cette jeune fille qu’il s’était promis de protéger.

                                                         ************ 

J’étais en panique. Je sentais mon énergie s’échapper de mon corps pour venir grossir la boule d’énergie que je tenais dans ma main, mais j’avais parfaitement conscience que j’étais incapable de vraiment la contrôler. Je me sentais de plus en plus fatiguée, je ne tiendrais plus longtemps sur mes jambes. Et l’énergie continuait de s’échapper, je ne pouvais rien faire, trop épuisée pour tenter quoi que ce soit pour la stopper. J’étais bloquée. J’entendais autour de moi, je voyais devant moi, mais je ne pouvais pas bouger. C’était perdu. Le surtransfert avait déjà commencé, je ne pouvais plus rien faire pour mettre fin au transfert ; mon énergie continuerait à s’échapper de moi jusqu’à ma mort. J’étais trop faible. « Ewila, tu n’es qu’une imbécile. Ton imprudence et ta précipitation te mènent à la mort, et tu ne peux rien faire. Tu n’es qu’une imbécile. » Me répétai-je sans cesse, tout en sentant mes bras et mes jambes s’alourdir. Soudain, une pensée qui ne m’appartenait pas se fixa dans mon esprit. C’était la voix de Wahcka.

- N’abandonne pas, me criait-il, je vais te donner l’énergie nécessaire pour stopper le flux d’énergie.

- Mais, vous allez vous vider de votre énergie ! protestai-je mentalement.

- Ne discute pas et fais ce que je te dis ! Fais-moi confiance. »

J’acquiesçai et mon professeur me donna des instructions que je suivis à la lettre :

- Tu dois t’imaginer une barrière dans ton esprit. Une barrière de pierre solide. Perçois l’énergie qui s’échappe de ton corps. Cette énergie est stoppée par la barrière, elle devient calme, et réintègre ton corps.

Tout en exécutant les conseils de Wahcka, je sentis que le poids sur mon cœur disparaissait. Bientôt, le transfert cessa, et je pus intégrer la boule d’énergie dans la plante sans problème. Je ressentais cependant une lancinante douleur aux tempes : j’avais perdu beaucoup d’énergie, et mes forces étaient presque épuisées. Dès que j’eus déposé la plante gorgée d’énergie près des autres offrandes, je m’écroulai, épuisée. Mes genoux touchèrent violemment le sol, tandis qu’un grand trou noir envahissait mon esprit. Au milieu des autres cadeaux, la plante avait fleuri.

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Le soleil descendait lentement derrière la montagne rougeâtre, inondant le ciel d’une lueur orangée. J’observais d’un œil distrait ce magnifique phénomène, tentant de noyer ma tristesse dans le paysage, assise en face de Wahcka. Celui-ci me répétait pour la énième fois que je n’aurais jamais dû essayer l’expérience du transfert.

Ses reproches m’accablaient, remplissaient mon cœur d’un sentiment de tristesse et d’injustice. J’avais beau faire tout mon possible pour garder mon calme, je sentais que j’allais bientôt exploser : ne se rendait-il pas compte que je m’étais déjà assez blâmée moi-même ? Lui était-il vraiment nécessaire d’en rajouter une couche, alors que mon corps, mon esprit et mon moral avaient souffert pendant toute la journée ?! Je m’en voulais tellement, de ne pas avoir sollicité son avis et son aide avant de procéder à l’opération ! Il n’avait pas besoin de me rappeler mon imprudence, j’avais déjà assez honte de moi ! Mes nerfs étaient à bout, j’étais crevée et infiniment triste. Et mon professeur continuait à me couvrir de reproches, que je ne prenais même plus la peine d’écouter.

- ...et tu aurais dû attendre que je t’enseigne ce genre de choses, ajoutait-il d’une voix exaspérée, un livre n’est pas suffisant pour...

- Assez ! criai-je, me levant de ma chaise, vibrante de colère. Pensez-vous qu’en me reprochant cent fois la même chose, je comprendrais cent fois mieux ? Si vous voulez tout savoir, j’avais déjà très bien compris avant que vous n’ouvriez la bouche : je me suis martelée de réprimandes toute la journée jusqu’à me vider de mes larmes !

- Ewila...

- Je me fiche de ce que vous pouvez penser de moi, repris-je, sortant de mes gonds, j’ai fait une erreur et je l’ai assumée, point final. Vous m’avez aidée et je vous en suis extrêmement reconnaissante, mais n’allez pas m’enfoncer encore plus dans le trou dans lequel je suis tombée aujourd’hui, par pitié !

Ma colère s’était transformée en tristesse. J’avais fauté, et je venais de crier sur l’homme qui m’avait offert la plus grande des chances. Je ne me souvenais même plus de ce que je venais de lui dire, je n’en pouvais plus, j’étais à bout. J’espérais ne pas avoir rendu Wahcka furieux, car ç’aurait été la dernière chose que j’aurais voulu, et j’observai sa réaction, pleine de remords, prête à me faire crier dessus. Mais rien ne vint. Le sorcier était assis, le visage crispé et les yeux dans le vague. Il se passa quelques secondes silencieuses avant qu’il ne lâche :

- Va te calmer dans ta chambre Ewila. Je pense en effet qu’il vaut mieux attendre demain pour parler de tout ça.

J’acquiesçai, soulagée, et quittai la pièce principale, pour aller m’enfermer dans ma petite chambre. Ruminant de sombres pensées, j’attrapai l’un des livres empilés à même le plancher, et me plongeai dans l’océan de lettres qu’il contenait. Après quelques minutes de lecture, je poussai un soupir : je l’avais déjà lu et il ne m’intéressait pas. La nuit allait bientôt tomber, et le dîner serait sûrement bientôt prêt. Mais je n’avais pas faim : mon estomac était rempli de l’angoisse que j’avais éprouvée au cours de la journée, je ne pourrais rien avaler. Je refermai le livre et me couchai, épuisée par toutes mes émotions.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, et Wahcka n’était pas encore réveillé. « Pourvu qu’il ne soit pas fâché ! » pensai-je en regrettant mon accès de colère de la veille. J’allai chercher de l’eau au puits, m’emparant au passage d’un seau posé derrière la porte. Le puits de mon professeur était beaucoup plus solide que celui de ma famille : les bords étaient en pierres taillées, et le système pour remonter le seau étaient en très bon état. Je n’eus aucun mal à remonter de l’eau, et je rentrai pour préparer une infusion et préparer le petit déjeuner.

Lorsque Wahcka se leva, tout était prêt : les habits étaient lavés et étendus, l’eau avait été ramenée, et un plat de racines et quelques beignets étaient préparés. J’espérais ainsi m’excuser et me faire pardonner. Mon professeur sourit, me remercia et s’assit pour manger. Il s’adressa à moi d’une voix calme et sans colère qui me surprit, moi qui m’étais préparée à subir une punition :

- Bien, ne parlons plus de ce qu’il s’est passé hier. Tu vas reprendre tes études et je compte sur toi pour donner tout ce que tu peux pour progresser.

- Comptez sur moi, répondis-je.

- Tu partiras bientôt pour l’école du temple, il va falloir t’y préparer au mieux et régler quelques problèmes liés à ta... féminité.

- Oui. Parfois je me demande pourquoi vous m’aidez, Wahcka, dis-je avec curiosité, si je suis démasquée, vous risquez de mourir par ma faute !

- Je t’aide parce que je suis convaincu que tu peux le faire. Je crois en toi.

- Eh bien moi, je ne crois pas en moi, répondis-je avec une petite grimace, je suis vraiment un cas. Un cas désespéré.

- Alors crois en moi, parce que moi je crois en toi. fit Wahcka avec malice. La plus petite graine peut devenir le plus grand arbre du jardin, ne l’oublie jamais.

Les quelques semaines suivantes s’écoulèrent paisiblement. Je me plongeais dans des livres tous plus ennuyeux les uns que les autres, sur l’électricité, le don d’énergie, sur la littérature et le fonctionnement du royaume. D’après Wahcka, je devais savoir quelque chose sur le maximum de sujets : il prétendait que les cours à l’école du temple de Shün étaient très compliqués. Okho continuait de prendre ses cours, et la seule chose qu’il m’adressait était des regards mauvais. Malgré le fait que Wahcka m’ait assuré qu’il ne me dénoncerait pas, je n’étais pas dupe : j’avais peur de voir surgir un soldat venu pour m’arrêter dès que j’ouvrais la porte d’entrée. Je finis par décider de faire confiance à mon professeur.

Parfois, je rendais visite à mes parents et à mes frères, les aidais dans les tâches ménagères et discutais un peu avec eux. Lorsque nous parlions de mes études, mon père ne pipait mot et s’éloignait. Je n’en éprouvais pas vraiment de la tristesse, mais plutôt une sorte de regret. Parfois, il me reprochait la lecture de tel ou tel livre, prétendant que c’était sacrilège que j’ouvre un ouvrage dédié aux hommes, qu’eux seuls avaient le droit d’être instruits. C’était à ces moments-là que je sentais la tristesse monter dans ma gorge, m’étouffant, me brûlant de l’intérieur. Et, les larmes aux yeux, je retournais chez Wahcka : mes visites se terminaient là.

                                                                        **************

J’étais excitée. Très excitée, énormément excitée. Demain c’était le grand jour. J’avais déjà préparé mes affaires, qui m’attendraient devant la porte demain matin, au lever du soleil. J’étais tellement nerveuse qu’en mangeant le dîner, je fis tomber au moins trois fois mon verre par terre.

- Calme-toi, m’enjoignit Wahcka, il n’est pas nécessaire de s’énerver à l’avance ! Nous aurons une longue route à faire demain, et lorsque tu arriveras à l’école, tu seras très fatiguée ; alors réserve ton enthousiasme pour ce moment-là !

- Vous m’avez l’air bien malicieux, pour un sage qui résonne son élève ! Il me semble que je pourrais aisément vous retourner le conseil ! plaisantai-je en souriant.

En effet, le sorcier était lui aussi très impatient ; le sourire qu’il arborait était tellement grand qu’il pourrait faire le tour de sa tête. Je ne l’avais jamais vu aussi joyeux ! Le repas fut très animé, que ce soit de rires ou de conseils très sérieux concernant ma nouvelle identité.

Le lendemain, lorsque je me réveillai, Wahcka avait déjà attelé les cabals à la charrette et préparé une collation. La lumière tamisée du petit matin passait par les fenêtres ouvertes, et une brise fraîche soulevait les épais rideaux. La journée s’annonçait douce, contrairement aux jours précédents qui avaient été d’une chaleur étouffante. Mon professeur était allé chercher de l’eau au puits dans la cour. Je m’habillai rapidement, enfilai un foulard et me mis à manger. Quand j’eus terminé, j’ouvris la porte à toute volée, récupérai mon petit baluchon qui contenait mes affaires et le jetai à l’intérieur de la charrette.

- Wahcka ! Je pars dire au revoir à ma famille, je reviens bientôt !

- D’accord, transmets-leur mon bonjour et dis-leur que j’ai la situation en main ! me cria-t-il depuis la cour.

- Je passerai aussi chez l’épicier, chez Mme Vin Enselme et chez Salma.

- Tu ne vas pas voir Okho ?

- Inutile de le déprimer plus, je ne voudrais pas partir avec sa haine sur le dos. Je chargerai Kino de lui transmettre un message de ma part !

- Comme tu voudras.

Je partis donc vers l’épicerie, la maison la plus proche. Le soleil éclairait les maisons d’une loueur rouge et diffuse, rendant l’instant presque magique. Mes pas résonnaient sur les dalles de la ruelle silencieuse. Quelques bébés pleuraient, on ouvrait des volets. Le bruit grinçant des poulies de nombreux puits accompagnait le réveil des villageois. J’entrai dans l’épicerie et actionnai la clochette du comptoir : Kino n’était sûrement pas encore bien réveillé. Il apparut après quelques minutes, en robe de chambre et coiffé d’un turban blanc, qui se balançait de travers sur ses cheveux en bataille. Je m’amusai de cette étrange apparition.

- Mmmm... Quoi ??? Beignets ? Yaourts ?

- Non, au revoir. Je pars ce matin à l’école du temple.

- Ah, Ewila, je suis très heureux pour toi, tu sais ! Mmmm... Mais ce turban va-t-il se tenir tranquille ?! Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah oui, je te souhaite un bon voyage !

- Merci beaucoup ! Pourrais-tu passer un message de ma part à Okho, s’il te plaît ?

- Mmm...oui, avec plaisir.

Kino n’avait vraiment pas l’air bien réveillé. Ses yeux bouffis et son air un peu bêta me firent rire : lui qui était toujours sérieux et grognon !

- Je voudrais que tu lui dises que je lui souhaite une bonne continuation...

- C’est gentil, ça, je croyais que vous vous détestiez ?! s’étonna-t-il.

- ... Et qu’il a intérêt à grandir un peu dans sa tête, cet imbécile !

L’épicier acquiesça, un sourire amusé aux lèvres. Après l’avoir salué, je repartis pour rendre visite à Mme Vin Enselme, qui me serra dans ses bras, et fit même brûler de l’encens pour me porter chance. Ensuite, Salma m’offrit une petite boîte de couture, qui s’avérait très pratique. Je fus très touchée par ce cadeau inattendu.

Enfin, vint l’épreuve. Dire au revoir à ma famille. Je préparais déjà mon mouchoir, tandis que je marchais vers la modeste maison. Lorsque j’arrivai, Jack et Holo m’attendaient sur le perron, souriants. Je me précipitai dans leurs bras.

- Holo, Jack ! Si vous saviez comme ce jour est heureux pour moi !

- Tu vas me manquer, Minima, murmura Holo dans mon oreille tandis qu’il me serrait contre lui.

- A moi aussi, assura Jack, mais je suis vraiment content que tu aies réussi à faire des études ! Je suis fier de toi.

A ses mots, mon cœur sursauta. Je suis fier de toi. Personne dans ma famille ne me l’avait encore dit. Des larmes me montèrent aux yeux, et je déposai deux grosses bises sur les joues de mes frères avant d’entrer dans la maison pour voir mes parents. Ils m’attendaient, assis devant la table de la pièce principale. Et mon père... avait une espèce de rictus étrange qui ressemblait vaguement à un sourire. Cela me fit chaud au cœur.

- Ewila, prononça-t-il, j’espère que tu ne te feras pas arrêter. Sinon, je te signale que nous tous sommes en danger !

Cette phrase me refroidit net. Mais ma joie revint rapidement : après tout, c’était peut-être sa façon de me souhaiter bonne chance.

- Ma fille, j’aimerais te parler seule à seule, quelques minutes, intervint ma mère.

Je fus très étonnée de cette proposition. Je suivis donc ma mère dans la chambre, et elle ferma la porte : apparemment, mon père n’était vraiment pas autorisé à venir.

- Ewila, je vais te donner un objet qui se transmet de femme en femme dans notre famille.

- Un héritage ? Alors que nous sommes si pauvres ?!

- Jadis, nous ne l’étions pas. Nous étions même une famille très importante pour ce royaume. Me révéla-t-elle avec une pointe de regret dans la voix.

- Vraiment ?

- Oui. Prends ce médaillon, Ewila, il cache beaucoup de secrets qui pourraient t’être utiles.

Sur ces mots, ma mère se dirigea vers son oreiller et en sortit un collier. Elle me le posa dans les mains, et j’observai le bijou : c’était une fine lanière de cuir à laquelle était accroché un pendentif finement ouvragé : on y voyait un arbre, et un signe étrange qui semblait soutenir une petite aiguille, qui d’après mon sens de l’orientation, indiquait le Nord.

- Merci, soufflai-je, émerveillée.

C’était le plus beau cadeau que l’on m’avait offert jusqu’à présent. Je levai sur ma mère un regard plein de reconnaissance. Mais la vue de son visage provoqua en moi un sursaut : elle pleurait. Des larmes sillonnaient ses joues rosées. Cela me surprit beaucoup : d’habitude elle ne pleurait jamais, ne se plaignait jamais, ne riait jamais. Ses sentiments étaient adroitement dissimulés sous un masque de marbre. Et voilà qu’elle pleurait, le jour de mon départ, en me confiant ce médaillon.

- Je le garderai sur moi, sois-en sûre. Maintenant je dois y aller. Merci maman.

- Va, ma fille, et je t’en prie, fais bien attention à toi. répondit ma mère en essuyant ses larmes.

Je sortis de la maison, après avoir salué une dernière fois les membres de ma famille. Le soleil était déjà entièrement levé, et je devais me dépêcher si je voulais arriver à l’heure à Hinsra. J’eus beaucoup de mal à quitter mes frères et mes parents, et tandis que je retournais chez Wahcka, je leur adressai un dernier signe de la main, essuyant mes larmes, avant de disparaître dans la rue qui commençait déjà à s’animer.

Wahcka m’attendait, il était déjà assis dans la charrette et les cabals semblaient prêts à partir.

- Tu as fait tes adieux ?

- Oui.

- Alors allons-y.

Les rênes claquèrent et la charrette brinquebala sur les pavés inégaux de la rue. Les maisons du village s’éloignaient peu à peu ; je quittais mon ancienne vie et m’en allais vers une nouvelle. Devant notre charrette s’étendait une route de terre, qui nous emmènerait vers la capitale, Hinsra, et vers l’école du temple de Shün.

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