Chapitre 1

17 minutes de lecture

Je me réveillai lourdement au son de la sonnerie du réveil général. Un léger parfum de fraise flottait dans l’air, et le message général de l’Union envahissait la chambre avec sa voix féminine. Je balayai la pièce du regard, à mesure que mes yeux s’habituaient à la lumière artificielle. Une chambre sommaire ne disposait que des éléments nécessaires pour répondre aux besoins les plus primaires : un lit, une table, une salle de bain et un placard.

Poussant sur mes jambes pour me lever, mécaniquement, sans même m’en rendre compte, je me dirigeai vers la salle de bain. D’un gris ni terne ni lumineux, elle répondait au même besoin sommaire que le reste de mon appartement : une douche minutée, un lavabo et un miroir.
La voix nous invitait gentiment à nous préparer pour notre journée.
Fixant le miroir, le visage cerné par la fatigue ; les cauchemars avaient récemment refait surface.

Je ne saurais dire exactement pourquoi.

J’ouvris le robinet et passai un peu d’eau sur mon visage, rafraîchissant un peu les cernes avec l’espoir de les effacer. Saisissant ensuite la brosse pour amener un peu d’ordre dans le chaos capillaire, je terminai par un brossage assidu de mes dents. Pas spécialement de saveur, mais une sensation de fraîcheur emplissait ma bouche, et l’eau chaude ruisselait sur mon visage.

Par la suite, j’entrai dans le salon pour récupérer mon repas dans la trappe pneumatique.

« Repas complet, avec tous les nutriments nécessaires à votre survie, mais surtout à votre sourire. »

C’était difficile de savoir le contenu ; à dire vrai, l’absence de couleur n’aidait pas.

En revanche, ils avaient la sale manie de mettre une sorte de sauce au goût fruité. Ça rendait le repas un peu moins bon, mais pas immangeable.
Je contemplai la radio encastrée directement dans le mur gris ; le divertissement qu’elle offrait était le même chaque jour, passant répétitivement le slogan de l’Union :

« Un pays sans passé est un pays heureux. »


Parfois, je me demandais ce qu’il avait bien pu se passer de si terrible. On vit tellement bien qu’on puisse douter qu’un jour le mal ait existé ; enfin, j’imagine qu’ils ne font pas ça sans raison. La plupart des gens ici sont calmes et silencieux, donc la violence est un concept difficilement quantifiable.


J’avalai mon repas en vitesse, en esquissant une légère grimace. La note de fruit rouge qui me picotait la langue me dérangeait, puis je partis enfiler mon uniforme ainsi que mon masque.

Le masque que nous portions était le symbole de notre unité, de notre effacement en tant qu’individus pour ne faire qu’un.

Un seul citoyen agissant pour le bien de l’Union.

Le blanc servait à faire valoir la pureté du citoyen, droit, exemplaire.

Assez pratique, il s’adaptait au visage grâce à sa matière à la fois molle et résistante.

Une expression neutre : pas besoin d’émotions .

Il y avait une espèce de poche à l’intérieur ; selon le manuel, cela lui permettait d’absorber une fine couche d’air pour ne pas causer de frottement sur la peau, et également ne pas gêner la vue ni la respiration.

Le seul petit défaut : parfois, il dégageait une odeur étrange et une légère pellicule d’humidité s’y déposait, mais rien de gênant.

L’uniforme lui était coloré d’un gris anthracite, orné d’un badge signifiant un livre doré. Cela indiquait quelle était mon affectation, mon but.

Portant ma main sur moi, un picotement me stoppa : une sensation de gêne pulmonaire de naissance, le souffle court.

J’inspirai profondément pour faire disparaître ce petit picotement.

Mon corps n’était ni fort ni résistant, mais l’avantage, c’était que mon physique banal me permettait de passer inaperçu parmi les autres, au prix du besoin de reprendre mon souffle régulièrement, très régulièrement.


La radio grésillait. La voix féminine qui nous berçait résonnait :

« Plus que cinq minutes avant l’ouverture des portes, les enfants. N’oubliez pas de vous munir de votre masque ainsi que de votre carte de citoyen. »


Mince, j’avais failli oublier la carte. Je la saisis, posée sur la table de chevet de mon lit.

Indispensable.

Une sorte de carte transparente solide, regroupant mes informations de citoyen.

Je n’aimais pas spécialement la photo qui était dessus ; d’ailleurs, je ne me souviens plus quand je l’avais faite.

Tout citoyen qui n’avait pas sa carte s’exposait à une lourde sanction. Elle permettait en plus d’accéder à notre poste de travail, sans quoi il ne démarrait pas.


Je me plaçai face à la porte grise ; elle imposait une sensation de puissance, de solidité. Avec ma faible carrure, impossible de songer à la bouger d’un centimètre.

Par chance pour moi, l’ouverture était automatique à heure fixe, permettant de ne pas me saigner à cet effort.


J’apposai mécaniquement mon masque sur mon visage. L’odeur imprégnait déjà l’intérieur.

Une moue de déplaisir se dessina sur mon visage, mais je sentis poussivement la douce caresse du masque qui apaisait mon esprit.

Tous mes doutes et mes questionnements s’envolèrent alors que l’odeur se volatilisait en même temps, laissant place à une douce sensation de béatitude naïve.


Il ne restait plus que les clics de l’horloge, un décompte avant le début de notre journée. Presque hypnotisé par celle-ci, impatient de pouvoir travailler durant cette belle journée ensoleillée. Dans un bruit lourd, le verrou de la porte se débloqua, glissa dans le mur et disparut.


L’écho de la voix dans la radio se faisait de nouveau entendre : « Veuillez prendre place à côté de la porte extérieure de votre appartement, l’inspection hebdomadaire va commencer. »


Bien que je comprenne la nécessité de celle-ci, je ressentis une petite pointe de malaise à son arrivée. Je n’aimais pas devoir être aussi proche d’eux.

Il se dégageait une dualité perturbante entre le visage souriant presque déformé de leur masque blanc et leurs yeux perçants, presque noirs comme l’abîme.

Je ne rechignais pas à leur obéir, mais si je pouvais ne pas avoir affaire à eux, ce serait jusqu’ici que j’ai réussi.

Le claquement des bottes : les voilà. L’air devint lourd, sombre, inquiétant. Ils sont l’expression de l’autorité armée et de la justice. Un badge doré en forme de casquette sur leur uniforme. Cela permet d’offrir une justice plus directe et de mieux réguler les « individuels ». Leur objectif était simple : garantir que chaque citoyen ne nuisît pas à l’ordre établi par l’Union, et ce par tous les moyens. Comprenez par là que si un « individuel » s’amusait à déranger l’harmonie générale, il serait « gentiment » recueilli. Les individuels, c’est le nom que l’on donne à ceux qui ne désirent ou ne peuvent plus rester parmi les citoyens. L’Union leur laisse alors deux choix : la prison ou la thérapie de recadrement, une cure permettant au déviant de revoir les bienfaits de l’Union et de recréer le lien avec Mère.
Je déglutis douloureusement. Les Bobbys sortaient de l’ombre du couloir, tout sourire. Arborant un sourire froid, d’une blancheur cadavérique, s’étirant jusqu’à leurs pommettes. Leurs yeux glacés et faussement joyeux créaient un contraste dérangeant. Le message était assez clair

« Nous sommes là pour le bien de l’Union. »
Ils inspectaient chaque semaine les chambres, vérifiant que nous ne possédions pas d’objets pouvant faire écho au passé de l’Union et nous pousser à nous détourner du droit chemin.
Mon corps tremblait légèrement, mes poils se hérissaient. Je ravalais ma salive à répétition, si bien qu’un d’eux finit par me remarquer. Me dévisageant, comme hypnotisé, je ne pus me détourner de son regard. Il semblait sonder mes pensées les plus profondes et s’immiscer dans les recoins les plus reculés de mon esprit. Il s’avança vers moi jusqu’à arriver juste en face de mon visage. Son souffle brûlant et ce sourire faussement amical trahissaient leur fausse compassion envers les citoyens. Je n’avais rien à me reprocher et pourtant, quelque chose en moi me poussait à lui avouer des choses que je n’avais même pas faites. Il s’approcha en plissant les yeux, son souffle chaud caressant mon visage.
— Bonjour, citoyen, puis-je voir votre carte ?
Il observait lentement mes gestes, comme s’il espérait que je lui donne une raison de m’arrêter, son sourire s’étendant à mesure que ma main plongeait tremblante dans ma poche.
La moiteur de mes mains rendait difficile de capturer celle-ci, prolongeant plus que je ne voudrais ce douloureux moment. Quand je la saisis enfin, je lui tendis la carte fébrilement. Il la pinça lentement, sans quitter une seule seconde mes yeux.
— Bien, citoyen #14151, Richard... Bien.
L’instant me parut durer de longues minutes. J’étais figé, comme si ma vie était en danger. Sortant un petit carnet ainsi qu’un stylo de poche, il se mit à copier les éléments de ma carte avec une attention perverse. Le symbole doré sur son carnet – cet oiseau fugace – picota ma mémoire. Clôturant son écrit en tapotant le stylo sur le carnet, il me rendit la carte du bout des doigts. Quand je la pris, je sentis qu’il la retenait insidieusement, pour rajouter au malaise. Son accroche se lâcha d’un coup sec, me propulsant contre le mur.
— Bonne journée, citoyen.
Réprimant un long soupir, mes poumons me brûlaient et ma gorge était si nouée que je crus ne jamais pouvoir manger de nouveau.
— Tiens donc, qu’avons-nous là ?
Je tournai mon regard discrètement vers la scène, reconnaissant mon voisin suppliant du regard quiconque pourrait l’aider. Jeté à terre par le Bobby qui empoignait son épaule, il ne trouva pour seul regard que celui du Bobby qui s’accroupit face à lui, plongeant son regard dans le sien. Le visage de l’homme à terre se déformait peu à peu dans un mélange de peur et d’horreur.
— Cher citoyen, il est pourtant clairement dit que la possession d’objets non censés liés à l’Union est strictement interdite, non ?
Rester impassible face à cette exécution silencieuse, durant laquelle les bourreaux prenaient plaisir à prolonger le moment, un détail attira mon attention : un symbole doré scintillant à la lueur de la lumière artificielle, apposé en relief sur le petit carnet que le Bobby tapotait sur la tête de l’homme en guise d’humiliation.
Le son étouffé de la matraque touchant l’homme déjà au sol me fit trembler. Du crâne de l’homme s’échappait un mince filet de sang qui maculait son visage, tandis que le Bobby, sans le moindre remords, se permit une blague ignoble.
— Allons, citoyen, ne pleurez pas. D’un mouvement de sa main, il convia les autres Bobbys à participer à un bal de brutalité, tandis que l’homme subissait des assauts et que le sol se parait d’un rouge vermeil. Pour une raison que je ne saurais dire, une vague de joie s’emparait de moi, comme un réflexe pavlovien – mais l’oiseau doré picota ma nuque, fugace. J’étais heureux de voir cet homme se faire corriger, il le méritait.
J’accompagnais l’applaudissement des autres citoyens célébrant que la justice soit rendue ; le doux parfum boisé de l’ordre me conquit lorsque les gémissements de l’homme ne furent plus que des soupirs à peine vivants. Ils emmenèrent au fond du couloir ce qu’il restait de l’homme.
Une fois fini, les Bobbys traînèrent l’homme à terre – son masque devenu rouge de son sang – et le firent disparaître dans le fond du couloir. Avant de complètement disparaître, l’un d’eux me dévisagea, comme pour m’envoyer un avertissement silencieux, puis continua sa route.
« Veuillez vous présenter à l’inspection de routine, mes enfants », annonçait la voix dissonante avec un ton maternel. Dans une synchronie presque irréelle, nous reprîmes nos places sans bruit, acceptant ce qui venait de se passer comme un événement normal dans notre monde.
« Préparez-vous pour fouille pré-sortie, et n’oubliez pas de signaler tout objet ou comportement suspect que vous pourriez surprendre ; dénoncer, c’est protéger, les enfants. »
Un moyen pour l’Union d’accentuer sa préservation de l’ordre et de nous permettre de vivre en paix. Ce petit moment servait à l’Union à nous rappeler les valeurs qu’un bon citoyen devait tenir : l’importance de l’unité et de la pensée commune, ainsi que la générosité, la chance et le privilège que nous avions de pouvoir leur rendre un peu de ce qu’ils nous avaient donné.
La femme chargée de ce discours était surnommée « Mère ». Bien qu’elle ne fût pas ma vraie mère – du moins pas que je le sache –, elle se comportait comme telle, donnant la même affection à chacun d’entre nous. La voir quotidiennement procurait un sentiment de sécurité et de protection.
Une fois le petit film terminé, nous étions conduits vers la sortie pour cheminer vers nos postes de travail. Mon masque était étrangement humide et visqueux. Parfois, j’avais l’impression qu’à sa manière, il respirait avec moi.

Les néons de lumière artificielle guidaient nos pas à mesure que nous avancions comme un seul homme à travers le couloir. Les murs gris, lisses, étouffaient l’espace et faisaient naître une claustrophobie que j’étais seul à ressentir. Par instants, les parois semblaient se dilater puis se resserrer, au gré des néons qui vacillaient d’une lumière inégale. L’air circulait autour de nous, charriant une odeur aseptisée, médicale, glaciale. Il n’y avait pas de bruit de pas, mais un seul et même son, produit par une dizaine de pieds frappant le sol avec un rythme quasi identique. Une masse silencieuse et assourdissante à la fois. Pas de paroles, pas de regards, simplement de longues lignes de citoyens progressant vers leur but, n’ayant pour seul désir que de servir l’Union.
Mère disait toujours : « La valeur d’un homme se mesure à sa capacité à offrir quelque chose à la société. Un homme qui ne produit pas est un homme qui ne vaut rien. » Le cœur de notre existence, le terreau de notre bien-être, réside dans cette offrande d’énergie à Mère. Que pourrions-nous vouloir d’autre ? N’est-elle pas celle qui veille sur nous ? Une grande famille unie sous son regard, nourrie par sa bienveillance. Il est donc naturel de lui rendre ce qu’elle nous accorde. Pour ma part, je lui serai toujours redevable de m’avoir permis de naître ici. Je lui donnerai toutes mes forces, jusqu’à mon dernier souffle.
Subtilement, la lueur blafarde des néons se mêlait à la caresse dorée du soleil, qui filtrait par l’issue enfin éclaircie. Le vent entonnait son chant sur nous tandis que la lumière dissolvait le quotidien en une poésie mystique, réchauffant tendrement notre peau. Chaque jour de notre vie, ce rituel se répétait – et se répéterait jusqu’à notre dernier souffle. Mais qu’y a-t-il de plus beau que de servir un but plus grand que soi ? Certes, nous n’en verrons pas le fruit. Mais on nous citera comme ceux qui l’ont permis. Nous serons les héros silencieux de l’Histoire.
Chacun se voyait baigné de douce lumière à mesure que nous franchissions la porte, avant d’entrer dans notre secteur. Un émoi de plaisir me traversait tandis qu’à mon tour, je me sentais baigné, illuminé comme un être divin en mission sacrée.
Nous dirigions nos pas instinctivement vers le scriptorium, évoluant à travers les bâtiments gigantesques, semblant côtoyer le ciel lui-même – enfin, ce que je supposais être le ciel. Les bâtiments arboraient la même architecture, le même nombre de fenêtres à forme sphérique. Chacun observait avec mépris quiconque aurait le courage de s’y attarder, le noyant sans clémence dans un vaste océan de béton gris. Notre secteur ne comptait que peu de ruelles, ce qui rendait les trajets rapides entre appartements et scriptorium – et en sens inverse.
Je faillis rompre le rythme, noyé dans mes réflexions ; une sensation de vertige grandissante. Mon souffle court me rattrapait et mon manque de vigilance m’obligea à prendre de plus grandes inspirations. Le souffle répété dans mon masque l’avait rendu plus chaud, ce qui me fatiguait d’autant plus. J’avais hâte d’être à mon éditeur. Tentant de me fondre parmi les autres pour me noyer discrètement.
Je me rendis compte que le regard d’un scrutateur me fixait avec insistance. Drôle de machine. Ses vibrations mécaniques pulsaient comme un avertissement. Elle m’avait marqué, moi, et sa surveillance muette valait tous les regards humains. Malgré tout, ces sentinelles mécaniques affermissaient ma sécurité – une protection bienveillante. Que se passerait-il si, chaque fois que nous sortions de chez nous, nous ressentions le poids du danger à chaque coin de rue ? Heureusement, ce n’était pas notre cas.
Progressant lentement vers notre destination, je jetais un coup d’œil furtif aux affiches qui ornaient les bâtiments. Pas que je ne les connaissais pas, mais j’avais comme jeu d’essayer de me souvenir dans l’ordre où elles apparaissaient.
« Vous vous sentez perdu ? Venez en thérapie de conversion. » Un homme visiblement épuisé ou perdu, soutenu par des Bobbys qui lui tenaient l’épaule pour le guider vers un bâtiment aux couleurs chatoyantes.
« Fatigué ? Lent ? Prenez votre retraite ! » Un vieil homme, un genou à terre, face à une femme baignée de lumière solaire qui lui ouvrait grand les bras.
« Nous vivons pour l’Union – sa force, notre beauté ! » Deux enfants idéalisés baignés de lumière solaire, levant le poing sous l’œil bienveillant de Mère.
Toutes montraient des personnages aux traits enfantins, faits pour rassurer, pour offrir ce réconfort d’être aimé.
Perdu dans cette litanie familière, je ne vis pas le seuil du scriptorium se profiler. Les autres s’engouffraient déjà dans l’immense salle, leurs pas résonnant à l’unisson sur le béton poli.
Le scriptorium ne se distinguait pas par son originalité, mais par sa position unique : seul bâtiment dressé au centre de la rue. Sa stature imposante en faisait notre cathédrale – là où nous offrions à Mère nos prières, sous la forme de notre travail. « Un phare de connaissance dans la nuit noire » – le slogan était gravé sur la façade du bâtiment.
Traversant le hall sous l’œil attentif des Bobbys, j’esquivais adroitement leurs regards et profitais de la douce chaleur du hall lumineux. Nous montions comme un seul homme les strates du bâtiment, sentant les douces effluves de l’encre et du papier enivrant mes sens, ainsi que le bruit des pneumatiques envoyant les documents, telle une orgue bénissant les couloirs de notre cathédrale de travail. Bien que j’étais curieux de savoir ce qui se cachait derrière les portes des autres étages, je préférais éviter de reproduire de nouvelles incartades pour aujourd’hui, préférant jouer de discrétion après avoir reçu cette leçon forcée ce matin. Je frémis en repensant à la scène, et le regard de ce Bobby insistant me glaçait le sang le temps d’une seconde.
Franchissant la porte, le parfum de papier atteignait son paroxysme. Quelle plus belle sensation que de pénétrer dans le temple de la censure – couvrant les mensonges du passé pour ne jamais les répéter ? À chacun sa place, comme chaque engrenage a son utilité et sa raison d’être.
Mon tour venu, j’atteignais mon poste, mais un détail bloquait mes pas. Je n’avais pas fait le rapprochement, mais la personne qui avait été corrigée ce matin était, en fait, mon voisin de bureau. Je fixais froidement son siège, déjà conquis par un nouvel occupant, effaçant l’existence même de celui qui fut avant lui. Pourtant, tout le monde semblait ignorer cela, enchaînant son travail sans même se soucier du monde extérieur. Ils ne se souciaient que d’accomplir leur tâche, peu importe ce qu’il arrivait aux autres.
Ma gorge se noua durant quelques secondes et un frisson me parcourut subtilement ; j’imaginais être à sa place. Mon monde devenant un souvenir, une rumeur. Rien. Je me ressaisis en me rappelant que cela n’arrivait qu’à ceux qui nuisaient à l’Union, ce qui n’était pas mon cas. Tant que je suivais les règles, du moins. Mais le quota révisé pour les archives demain pesait déjà dans un coin de ma tête.
La froideur du regard de l’un des Bobbys, me dévisageant, suffit à me sortir rapidement de mes pensées et à me faire asseoir à mon bureau – sans pour autant me faire oublier cette étrange sensation.
Je reprenais lentement mes esprits et laissais mon esprit s’éteindre face au doux cliquetis de la machine qui s’enclenchait. La machine avait un fonctionnement très simple : d’un coup de la première molette, je ciblais les textes verticaux ; d’un coup de la seconde, ceux horizontaux ; et une fois cela fait, j’actionnais la troisième pour enclencher la censure. Mon métier consistait à évaluer le niveau de censure requis sur les textes anciens. Évidemment, il était inutile de les lire : pour la plupart, il ne s’agissait que de revues d’anciens journaux servant de propagande à des agitateurs arriérés. Une fois le texte « corrigé », je le replaçais dans une capsule pneumatique pour l’envoyer en vérification.
En levant les yeux, j’observais l’affiche au-dessus de mon poste. L’Héroïne de Mère, yeux clos en extase, doigts dansant sur les molettes de la machine, lumière divine jaillissant des capsules pneumatiques. « Produire, c’est exister. »
Il n’existe pas de grand héros dans notre société, ni même de grands chevaliers. Mère nous avait appris que le héros est celui que le peuple a créé pour le motiver, lui donner un but, se conforter dans l’idée qu’un idéal meilleur que soi est possible. Une froide chimère que nous poursuivons éternellement. Le vrai héros est le citoyen qui se lève chaque matin, qui enfile sa veste et accomplit sa tâche dans le plus grand des silences, sans se vanter, sans être reconnu. Individuellement, nous n’étions que des hommes, mais nous avions appris qu’en mettant de côté nos individualités, nous pouvions devenir une machine féroce capable de devenir la lance de Mère, pour la propulser vers son but.
Je me savais utile grâce à cela. Nous sommes le rempart face au passé, face à ceux qui veulent nuire à notre monde. Nous lui rendons service comme elle nous protège. Enivrant bruit que celui de l’enchaînement coordonné des éditeurs censurant ces textes hérétiques, puis du pneumatique signifiant par son glissement la saveur du travail accompli, avant de répéter ce cercle de satisfaction productive. Notre société se doit d’être régie par des cases précises, comme les engrenages : chacun a sa place et son utilité. Chaque rouage ne doit jamais se décaler d’un millimètre, sans quoi la machine ne fonctionne plus. Je suis fier de faire partie de cette machine, de cette société, et de servir Mère. Un frisson parcourut mon échine pour clore ma phrase.
Un brouillard enveloppait mes pensées. Ces derniers temps, je n’y croyais plus vraiment. Perdu. Seul. Plus engrenage, mais spectateur de la machine – observant ses rouages, ses détails invisibles aux autres.
Je soupirai discrètement, jetant des regards autour. Douter n’était pas bon ici : la machine détectait l’intrus, l’expulsait. Pas que je me voyais ainsi. Mais une machine… Qui sait ce qu’elle pense ?
Mon regard se perdit dans le vide. Pourquoi ces questions ? J’étais heureux. Rien à craindre. Et pourtant… Quelque chose avait changé. L’air était vide, froid, abyssal.
La scène du matin revint : les autres applaudissant le lynchage. Mes mains devinrent moites. Je les revis, félicitant cette violence comme des automates. Mère prônait la punition pour l’ordre. Cautionnait-elle cela ? Les coups résonnaient dans mes oreilles – écho d’un monstre abattant sa proie, de plus en plus forts, assourdissant.
Ils frappaient mon corps maintenant. Meurtri. Douloureux. Ma tête allait exploser. Est-ce cela, la justice ? Protéger la société en mutilant un homme à terre ?
Le flot me submergea. Mains sur les oreilles, ma tête implosait sous les coups invisibles.
— Citoyen. Tout va bien ?
Secoué, je repris mes esprits. Mes mains tombèrent sur mon pantalon ; mes yeux fixèrent péniblement le sourire du Bobby face à moi. Une froide chaleur de peur m’envahit – instinct primal hurlant danger. Dans sa pupille, un abîme : violence et plaisir dansant l’obscène. J’eus l’impression qu’il voulait me voir fauter. Devenir un exemple.
Je bafouillai des bribes. Il repartit, déçu, main sur sa matraque. Mon corps tremblait. J’avais échappé au pire.
Tiraillé entre la douleur au ventre et mes mains moites, je tentai de finir ma tâche en silence.

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