Chapitre 43 - Clark
Les feuilles étaient toujours là.
Clark ne se souvenait pas les avoir posées aussi soigneusement, pourtant elles formaient presque un carré parfait sur son lit. Huit portraits imprimés à la hâte, en noir et blanc, légèrement granuleux. Le papier gondolait à peine aux coins, comme s’il respirait encore la chaleur de l’imprimante.
Huit fois le même prénom.
Huit fois une variation de visage.
Arthur.
Il resta debout un moment, immobile, à les regarder sans vraiment les voir. Puis il s’assit lentement, comme si un mouvement trop brusque risquait de rompre quelque chose à l’intérieur de lui.
La lampe de bureau éclairait trop fort. Les ombres accentuaient les cernes, les mâchoires, les regards trop fixes. Aucun ne souriait franchement. Aucun n’avait l’air menaçant non plus.
C’était peut-être ça, le plus troublant.
— Ils pourraient tous être… normaux, murmura Clark.
Il passa une main sur son visage. Sa peau était sèche, tendue. Il n’avait pas bien dormi. Depuis leur retour, depuis les cercueils, le sommeil n’était plus un refuge mais un terrain glissant.
Il attrapa la première feuille.
Arthur, 17 ans.
Lycée actuel. Classe de première.
Puis la deuxième.
Arthur, 18 ans. Terminale. Redoublant.
La troisième.
Arthur, 16 ans. Arrivé il y a deux ans.
Des parcours banals. Trop banals.
Deux cents élèves recensés sur quinze ans, pensa-t-il.
Et pourtant, on en est là. Huit visages. Comme une mauvaise blague.
Il eut un rire bref, sans joie.
Son téléphone vibra.
Anita :
Tu tiens le coup ?
Clark tapa une réponse, effaça, recommença.
Clark :
Je les regarde. J’ai l’impression de chercher quelqu’un qui ne veut pas être trouvé.
Il posa le téléphone face contre le lit. Il n’avait pas envie de discuter davantage. Pas encore.
Il s’allongea sans retirer les feuilles. Les visages flottaient au-dessus de lui, comme un plafond trop bas. Il se força à fermer les yeux.
Des images s’imposèrent aussitôt.
Le moment de sa mort.
La sensation absurde de chute.
Puis le vide.
Il inspira profondément.
Arthur, pensa-t-il encore.
Si tu existes vraiment… pourquoi nous ?
Il n’avait pas la réponse. Personne ne l’avait.
Quand il finit par s’endormir, ce fut par épuisement, pas par apaisement.
Le lendemain matin, le lycée lui parut obscènement vivant.
Les grilles s’ouvrirent dans un grincement familier. Les élèves affluaient, riaient, se bousculaient. Clark marcha parmi eux avec cette impression persistante d’être un intrus dans un décor trop bien réglé.
Il croisait des regards sans les retenir. Chaque visage devenait un calcul rapide.
Blond ?
Trop vieux ?
Trop jeune ?
Regard insistant ?
Il se détestait pour ça.
— Clark !
Il se retourna. Un camarade de classe qu’il connaissait à peine lui fit signe. Il souriait.
— T’as rendu le devoir de philo ?
— Ouais… enfin, je crois.
Sa voix lui sembla étrangère. Le garçon hocha la tête, satisfait, et repartit.
Voilà, pensa Clark.
C’est ça que je suis censé être. Un élève comme les autres.
Il entra dans le bâtiment principal. L’odeur du sol nettoyé à la javel lui donna un léger haut-le-cœur.
Anita l’attendait près des casiers. Elle n’avait pas besoin de parler. Son regard disait tout : fatigue, tension, colère contenue.
— T’as vu quelqu’un ? murmura-t-elle.
Clark hésita.
— Peut-être.
— Peut-être quoi ?
— Peut-être que je deviens parano.
Elle esquissa un sourire triste.
— Bienvenue au club.
Ils restèrent silencieux un instant, observant les autres élèves. Colin passa au bout du couloir, leur lança un regard discret. Rémy n’était pas là. Clark le nota immédiatement.
Il cherche encore Nathan, pensa-t-il.
Un poids supplémentaire sur la poitrine.
Il le vit à la pause.
D’abord de dos.
Puis de profil.
Arthur numéro trois.
Clark le reconnut sans effort, comme on reconnaît une silhouette familière dans une foule. Même sac, même posture légèrement voûtée, même façon de marcher comme s’il s’excusait presque d’exister.
Il sentit son cœur accélérer.
Calme-toi. C’est juste un élève.
Mais son corps n’était pas d’accord.
Il se déplaça presque malgré lui, gardant une distance raisonnable. Le garçon s’arrêta devant un distributeur automatique. Inséra une pièce. La machine refusa.
— Sérieux… souffla Arthur.
Sa voix était banale. Ni grave, ni aiguë. Rien de spécial.
Quand il se retourna, leurs regards se croisèrent.
Une seconde.
Pas plus.
Mais Clark eut la sensation nette, violente, qu’on venait de lui retirer le sol sous les pieds.
Il y avait quelque chose. Pas dans le regard. Pas dans l’expression. Plutôt dans l’absence de réaction.
Arthur détourna les yeux le premier.
Clark resta figé.
Pourquoi j’ai l’impression qu’il sait que je le regarde ?
Il secoua la tête, se força à respirer normalement. Quand il releva les yeux, Arthur était déjà parti.
En cours de mathématiques, Clark n’entendit rien.
Les chiffres s’alignaient au tableau sans sens. Son esprit revenait toujours à la même question :
Et si Arthur savait déjà qu’on l’avait identifié ?
Il griffonna dans la marge de son cahier des cercles, des traits, des prénoms qu’il raya aussitôt.
Arthur.
Arthur.
Arthur.
Son téléphone vibra discrètement.
Rémy :
J’ai vu un blond aussi. Mauvais pressentiment.
Clark ferma les yeux un instant.
On ressent la même chose, pensa-t-il.
C’est pas juste moi.
Ou alors si.
Et c’était encore pire.
Dans les couloirs, Clark eut l’impression diffuse que quelque chose se déréglait autour de lui.
Ce n’était pas brutal. Rien qui aurait pu être prouvé, montré du doigt, dénoncé. Juste une succession de micro-absences. Des conversations qui semblaient se délier à son approche, comme si les mots perdaient soudain leur poids. Des rires qui s’éteignaient une demi-seconde trop tôt. Des regards qui glissaient ailleurs avec une coordination troublante.
Il avançait, sac sur l’épaule, le pas volontairement lent, et il avait parfois la sensation d’être un bruit parasite dans un système bien huilé.
À gauche, deux filles parlaient à voix basse près des fenêtres. Il n’entendit que la fin d’une phrase — quelque chose sur un devoir, ou une fête, il n’aurait su dire. Lorsqu’il passa à leur hauteur, elles se turent net. Pas d’embarras, pas d’excuse. Juste ce silence compact, presque professionnel, comme si elles s’étaient entendues sans se regarder.
Clark continua sans se retourner, mais son cœur accéléra.
Un peu plus loin, un groupe de garçons riaient fort, accoudés aux casiers. Une blague visiblement stupide, ponctuée de tapes dans le dos. Clark reconnut l’un d’eux, un type de terminale qu’il avait déjà croisé. Il se força à respirer normalement.
Quand il arriva à leur niveau, les rires baissèrent d’un cran. Pas complètement. Juste assez pour devenir étouffés, contrôlés. Clark sentit une chaleur désagréable lui grimper dans la nuque.
Tu te fais des films, se dit-il.
C’est juste toi.
Mais cette pensée n’avait plus la solidité d’avant. Elle glissait, comme tout le reste.
Il tourna dans un couloir plus étroit, moins fréquenté. Les murs y semblaient plus proches, les néons plus agressifs. Et c’est là qu’il le vit.
Arthur.
Numéro six.
Clark le reconnut immédiatement, sans avoir besoin de comparer mentalement. C’était comme une évidence physique. Le même que sur la feuille : plus grand que les autres, carrure sportive sans excès, cheveux clairs coupés court. Il dégageait une assurance tranquille, presque charismatique. Pas le genre de personne qu’on soupçonne spontanément de quoi que ce soit.
Il était entouré de deux amis. Tous les trois riaient franchement, sans retenue. L’un d’eux raconta quelque chose qui déclencha un éclat de rire collectif, sonore, communicatif.
Clark ralentit malgré lui.
Impossible, pensa-t-il aussitôt.
Trop visible.
Arthur numéro six ne cherchait pas à se cacher. Il occupait l’espace. Il existait pleinement, sans crainte apparente. Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui observe depuis l’ombre.
Clark s’arrêta quelques mètres plus loin, feignant de vérifier son téléphone. Il les regarda du coin de l’œil.
Arthur parlait maintenant. Il faisait des gestes amples, racontait quelque chose avec animation. Ses amis l’écoutaient, attentifs, hilares.
Rien d’anormal.
Et pourtant.
Il y eut un moment précis — bref, presque imperceptible — où Arthur leva les yeux. Pas vers Clark. Pas exactement. Vers l’espace qu’il occupait.
Le regard passa, neutre, rapide. Il ne s’y attarda pas. Mais Clark sentit un frisson lui parcourir l’échine, comme si on venait de vérifier sa présence.
Arthur reprit sa conversation aussitôt.
Tu vois, se dit Clark avec une pointe de soulagement forcé.
Il n’y a rien.
Mais cette certitude ne s’ancra pas. Elle resta flottante, instable. Comme si elle dépendait d’un équilibre trop fragile pour tenir longtemps.
Plus rien ne l’était, de toute façon.
Le retour chez lui fut flou.
Clark ne se souvenait pas vraiment du trajet, ni de la porte qu’il avait refermée, ni même d’avoir salué qui que ce soit. Il monta dans sa chambre presque mécaniquement, posa son sac au sol, et s’approcha du lit.
Les huit feuilles l’attendaient.
Il les étala à nouveau, avec plus de soin que la première fois, comme s’il accomplissait un rituel. Il les aligna, corrigea un coin, redressa un autre. Puis il s’assit au bord du matelas.
Le silence de la pièce lui parut trop dense.
Il prit la première feuille.
Arthur numéro un.
Il étudia longuement le visage. Le grain de la photo. Les ombres sous les yeux. Il chercha une imperfection. Une cicatrice. Un détail qui trahirait quelque chose.
Il passa au deuxième. Puis au troisième.
À mesure qu’il avançait, une frustration sourde monta en lui.
Ils étaient tous… normaux.
Aucun ne portait la marque évidente d’un monstre. Aucun n’avait ce regard cinématographique, froid, calculateur. C’étaient des adolescents. Des élèves. Des visages qu’on pouvait croiser tous les jours sans y penser.
Clark se pencha en avant, les coudes sur les genoux, les mains jointes.
C’est peut-être ça, le piège, pensa-t-il.
Il réalisa alors ce qui le glaça réellement.
Ce n’était peut-être pas le bon visage qu’il cherchait.
Mais le bon rôle.
Il se redressa légèrement, comme frappé par cette idée.
Arthur n’était peut-être pas un individu fixe, identifiable une fois pour toutes. Ce n’était peut-être pas « le blond », ou « le grand », ou « le discret ».
Arthur pouvait être celui qui observe, celui qui change de masque selon le contexte. Celui qui sait quand se rendre invisible, et quand se montrer.
Quelqu’un capable de se fondre.
De circuler.
D’écouter.
Un frisson lui remonta le long de la colonne vertébrale.
Il pensa alors à Nathan.
Son visage s’imposa à lui sans effort. Son regard étrange, à la fois doux et distant. Ses silences. Les choses qu’il semblait toujours savoir sans jamais les expliquer.
Pourquoi tu le connaissais ?
Pourquoi toi ?
Clark serra les dents.
Et pourquoi tu ne nous as rien dit ?
La colère monta, brutale, presque violente. Une colère contre Nathan, contre ses non-dits, contre cette impression d’avoir été tenu à l’écart d’une vérité trop lourde.
Mais aussitôt, l’inquiétude la recouvrit.
Et s’il ne pouvait pas ?
Et s’il essayait de nous protéger ?
Clark passa une main sur son visage, fatigué.
— Reviens… murmura-t-il dans le vide de la chambre.
Le mot résonna faiblement contre les murs.
Il ne savait pas exactement ce qu’il demandait. Que Nathan revienne. Que les réponses reviennent. Que le monde redevienne compréhensible.
Finalement, Clark rassembla les feuilles.
Il les glissa soigneusement dans une chemise cartonnée, qu’il referma lentement. Pas pour les oublier. Pas pour les nier.
Pour les contenir.
Il posa la chemise au fond de son sac, comme on enferme quelque chose de dangereux mais nécessaire.
Il savait désormais une chose, avec une certitude froide.
Arthur n’était pas une énigme scolaire qu’on résout avec des listes et des recoupements.
Ce n’était pas un simple prénom extrait d’un registre administratif.
Arthur était une présence.
Une variable mouvante.
Une menace latente.
Et Clark avait cette intuition terrible, persistante, qui ne le lâchait plus :
Très bientôt, Arthur cesserait de se cacher.
Et quand ce jour viendrait, ils ne seraient peut-être pas prêts.

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