Chapitre 44 - Anita
Le casier d’Anita grinça en s’ouvrant.
Elle n’aimait pas ce son. Trop aigu. Trop visible. Comme si le métal protestait d’être dérangé, attirant l’attention là où elle aurait préféré rester invisible. Elle récupéra ses affaires mécaniquement, le regard déjà ailleurs.
Elle sentit d’abord la présence, avant même de l’identifier.
Un rire, un peu trop franc.
Elle leva les yeux.
Arthur numéro six.
Il était à quelques mètres seulement, adossé contre les casiers rouges, entouré de deux garçons qu’Anita reconnaissait vaguement. Il occupait l’espace sans forcer : une épaule contre le mur, un pied croisé devant l’autre, posture détendue, presque théâtrale. Ses cheveux blonds accrochaient la lumière des néons. Trop parfaits pour être honnêtes.
— T’abuses, mec, disait l’un des garçons.
— J’ai jamais dit ça, répondit Arthur avec un sourire tranquille.
— Si, si. Mot pour mot.
— Alors t’as mal compris.
Sa voix était calme. Maîtrisée. Pas défensive. Le genre de ton qui ne cherche pas à convaincre, mais à imposer sa version.
Anita observa sans en avoir l’air.
Arthur numéro six riait au bon moment. Hochait la tête exactement quand il fallait. Il donnait l’impression d’écouter, mais son regard glissait sans cesse autour de lui, comme s’il surveillait autre chose que la conversation.
Et puis, soudain, il la vit.
Leurs regards se croisèrent.
Pas de surprise.
Pas de malaise.
Il sourit.
Un sourire bref, presque complice, comme s’ils partageaient quelque chose qu’elle ignorait encore. Puis il reporta son attention sur ses amis, comme si elle n’avait jamais existé.
Le cœur d’Anita se serra.
— Tu fixes qui ? demanda Pauline à voix basse.
— Personne, répondit Anita.
Mensonge.
En s’éloignant, elle sentit ce regard lui coller à la peau. Elle compta ses pas pour ne pas se retourner. Un. Deux. Trois. Quatre.
Quand elle osa enfin regarder derrière elle, Arthur numéro six parlait toujours, mais cette fois, il avait baissé la voix. Trop loin pour entendre. Pourtant, elle eut l’impression désagréable qu’il parlait d’elle.
Dans l’aile B, près des escaliers, l’ambiance était différente. Plus calme. Plus feutrée.
C’est là qu’elle le vit.
Arthur numéro trois.
Il était assis sur la rambarde, sac posé à ses pieds, téléphone en main. Contrairement à l’autre, il se fondait presque dans le décor. Pas de gestes amples. Pas de rire sonore. Il parlait à une fille de terminale, visiblement stressée.
— J’te jure, j’ai rien fait, disait-elle.
— Je sais, répondit Arthur doucement.
— Alors pourquoi ils disent ça ?
— Parce que les gens parlent. Et que ça va plus vite que la vérité.
Il parlait lentement. Posément. Chaque mot semblait pesé.
— Tu devrais juste attendre que ça passe, ajouta-t-il.
— Facile à dire…
— Je sais.
Il lui sourit. Pas comme Arthur numéro six. Pas avec assurance. Avec quelque chose de plus discret. Presque compatissant.
Anita ralentit malgré elle.
La fille hocha la tête, rassurée. Puis elle se leva.
— Merci, Art.
Le prénom la frappa de plein fouet.
Art.
Arthur numéro trois inclina la tête.
— De rien.
La fille partit. Arthur resta seul.
Anita sentit un frisson lui parcourir l’échine.
Ce n’était pas juste un diminutif.
C’était dit avec une familiarité étrange. Comme un surnom ancien. Installé.
Elle continua d’avancer, le cœur battant trop vite. Quand elle passa à sa hauteur, Arthur numéro trois leva les yeux.
Leurs regards se croisèrent.
Il ne détourna pas les yeux.
— Salut, dit-il simplement.
Sa voix était neutre. Ni amicale, ni hostile.
— Salut, répondit-elle, surprise.
Ils restèrent figés une seconde. Deux élèves anonymes, dans un couloir banal. Pourtant, Anita avait l’impression qu’il se jouait quelque chose d’essentiel.
— Tu cherches quelqu’un ? demanda-t-il.
— Non.
Encore un mensonge.
— D’accord.
Il n’insista pas. Il rangea son téléphone dans sa poche. Se leva.
Au moment de passer devant elle, il murmura, presque pour lui-même :
— Fais attention à qui tu regardes trop longtemps.
Puis il s’éloigna.
Anita resta clouée sur place.
À la pause, elle retrouva Clark près des fenêtres donnant sur la cour.
— Dis-moi, commença-t-elle, t’as remarqué les Arthur aujourd’hui ?
Clark la fixa aussitôt.
— Les deux ?
Elle hocha la tête.
— Le six est partout. Trop à l’aise. Trop visible.
— Et le trois ?
— Plus discret. Mais… plus inquiétant.
Clark serra les mâchoires.
— Pourquoi ?
Anita hésita, puis répondit :
— Parce qu’il écoute. Et parce que les gens lui font confiance.
Clark ne répondit pas tout de suite.
Dans la cour, Arthur numéro six passa en riant, entouré de monde. Au même moment, à l’ombre du bâtiment, Arthur numéro trois écrivait un message, seul.
Deux présences.
Deux stratégies.
— C’est pas rassurant, dit enfin Clark.
— Non.
En fin de journée, Anita resta volontairement plus longtemps. Elle voulait voir qui restait. Qui partait. Qui observait.
Arthur numéro six quitta le lycée en dernier, bruyant, sûr de lui. Mais juste avant de franchir le portail, il s’arrêta net. Se retourna. Chercha quelqu’un du regard.
Elle sut que c’était elle.
Il leva deux doigts, dans un salut désinvolte.
— À demain, lança-t-il, sans préciser à qui.
Puis il disparut.
Quelques minutes plus tard, Arthur numéro trois sortit à son tour. Seul. Il consulta son téléphone. L’écran s’alluma brièvement.
Anita aperçut le nom du contact.
Art
Son souffle se coupa.
Il leva les yeux vers elle. Cette fois, son regard était grave. Presque triste.
Il rangea son téléphone.
— Tout va s’accélérer, dit-il.
— Quoi ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
— Rien.
Puis il partit.
Anita resta seule dans le couloir vide.
Deux Arthur.
Un même surnom.
Deux manières d’exister.
Elle comprit alors que la question n’était peut-être pas lequel était dangereux.
Mais comment ils étaient liés.
Ils étaient tous les trois là presque par hasard.
Enfin… c’est ce qu’Anita se raconta au début.
Clark avait proposé de passer par l’aile C pour éviter le bruit de la sortie des cours. Rémy avait accepté sans discuter, visiblement ailleurs, les épaules tendues, le regard souvent perdu dans le vide depuis plusieurs jours. Anita, elle, avait juste suivi.
Le couloir était presque vide. Trop calme pour cette heure-là.
— J’aime pas ce silence, murmura Rémy.
— T’aimes jamais le silence, répondit Clark.
Ils allaient tourner au bout du couloir quand Anita ralentit brusquement.
— Attendez.
Elle posa une main sur le bras de Clark sans même s’en rendre compte.
Quelqu’un parlait, plus loin. Deux voix distinctes. L’une trop familière désormais. L’autre… nouvelle dans cette configuration.
— C’est Arthur, souffla-t-elle.
Clark se figea aussitôt.
Ils avancèrent à pas lents, restant à l’angle du mur. La scène se déroulait à une dizaine de mètres, près des casiers du fond, là où les surveillants ne venaient presque jamais.
Arthur numéro six était là, évidemment.
Détendu. Sourire aux lèvres. Sac jeté à terre. Il parlait à une fille de seconde, visiblement nerveuse. Elle triturait la sangle de son sac, les yeux humides.
— Je t’ai dit que j’avais rien dit, répétait-elle.
— Je sais, je sais, répondit Arthur six avec un soupir compatissant. Mais tu sais comment c’est… les rumeurs.
Il posa une main légère sur l’épaule de la fille.
Anita sentit sa mâchoire se serrer.
— Ils disent que c’est toi qui as balancé le truc sur le prof, continua la fille.
— Non, dit Arthur sans hésiter. J’étais même pas là ce jour-là.
Mensonge.
Anita en eut la certitude immédiate. Pas une intuition vague. Quelque chose de net, presque physique. Elle se souvenait très bien de l’avoir vu ce jour-là. Tout le monde l’avait vu.
Arthur six continua, parfaitement à l’aise :
— Franchement, si j’avais voulu parler, je l’aurais fait en face. C’est pas mon style de poignarder dans le dos.
Il sourit. Le genre de sourire qui donne envie d’y croire.
— Tu me crois, hein ? demanda-t-il doucement.
La fille hocha la tête, soulagée.
— Oui… oui, bien sûr.
— Voilà. Fais-moi confiance.
Il lui tapota l’épaule, presque fraternel.
Anita sentit Clark se crisper à côté d’elle.
— C’est dégueulasse, murmura-t-il.
Mais ce n’était pas encore le pire.
Parce qu’Anita le vit alors.
Arthur numéro trois était là aussi.
À quelques pas seulement. Adossé au mur. Les bras croisés. Silencieux.
Il n’intervenait pas.
Il observait.
Son regard passait lentement de la fille à Arthur six. Il ne souriait pas. Il ne semblait ni surpris, ni amusé. Juste… attentif. Comme s’il évaluait une scène déjà connue.
Arthur six tourna légèrement la tête.
— Art.
Le surnom tomba comme une lame.
Arthur trois releva les yeux.
— Elle va bien, demanda-t-il calmement.
Sa voix était neutre. Presque plate.
— Ouais, répondit Arthur six sans se retourner. Juste un petit malentendu.
Encore un mensonge.
Arthur trois observa la fille un instant de plus. Puis il hocha lentement la tête.
— D’accord.
C’est tout.
Il ne corrigea rien.
Il ne contesta rien.
Il ne confirma rien non plus.
La fille lança un regard reconnaissant à Arthur six, puis s’éloigna rapidement, comme soulagée de quitter la scène.
Le silence tomba.
Arthur six ramassa son sac.
— Franchement, t’as vu ça ? soupira-t-il. Les gens paniquent pour rien.
Arthur trois ne répondit pas tout de suite.
— Tu n’étais pas là ce jour-là ? demanda-t-il finalement.
Sa voix était douce. Presque innocente.
Arthur six haussa les épaules.
— Non.
Anita sentit Rémy retenir son souffle.
Arthur trois inclina légèrement la tête.
— C’est étrange.
Arthur six fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que je t’ai vu.
Un silence brutal s’abattit sur le couloir.
Arthur six éclata de rire.
— Sérieux ? Tu confonds. Y avait plein de monde.
— Non, répondit Arthur trois calmement. Je suis sûr de moi.
Il n’y avait aucune accusation dans sa voix. Juste un constat.
Arthur six soutint son regard une seconde de trop.
Puis il sourit à nouveau.
— Si tu le dis.
Il s’approcha, réduisant la distance entre eux.
— Mais t’as pas l’intention de la corriger, hein ?
Arthur trois ne bougea pas.
— Non.
— Parfait.
Arthur six passa devant lui, comme si de rien n’était.
— On se voit ce soir, Art.
Arthur trois répondit après une courte pause :
— Oui.
Puis Arthur six s’éloigna dans le couloir, sifflotant.
Arthur trois resta immobile quelques secondes. Puis il tourna lentement la tête.
Son regard croisa celui d’Anita.
Cette fois, il n’y avait plus de neutralité.
Il savait.
Il savait qu’ils avaient vu.
Il savait qu’ils avaient compris.
Son regard glissa vers Rémy. S’attarda une fraction de seconde de plus.
Puis il détourna les yeux et partit à son tour, dans la direction opposée.
Personne ne parla tout de suite.
— Ils se couvrent, murmura enfin Clark.
— Non, répondit Anita, la gorge sèche. L’un ment. L’autre laisse mentir.
Rémy passa une main sur son visage.
— C’est pire.
— Pourquoi ? demanda Clark.
Rémy fixa le sol.
— Parce que ça veut dire qu’ils ont pas besoin d’être d’accord pour être dangereux.
Un silence lourd s’installa.
Anita sentit une certitude glaciale s’ancrer en elle.
Arthur numéro six mentait sans effort.
Arthur numéro trois observait sans intervenir.
Et ensemble…
Ils formaient quelque chose de bien plus inquiétant qu’un seul ennemi.
Anita n’avait pas prévu de le faire.
C’était venu comme ça. Une irritation trop vive. Une sensation d’inachevé qui lui serrait la poitrine depuis la scène dans le couloir. Le mensonge. Le regard. Le surnom — Art — qui résonnait encore dans sa tête comme une mauvaise note.
Arthur numéro six était assis sur le muret derrière le bâtiment des sciences. Les cours n’avaient pas encore repris, et l’endroit était à moitié désert. Il faisait tourner son téléphone entre ses doigts, casque autour du cou, l’air parfaitement tranquille.
Trop tranquille.
Anita s’arrêta à quelques mètres de lui.
— Arthur.
Il leva la tête, surpris juste ce qu’il fallait.
— Oh. Salut.
Il sourit. Le même sourire que tout à l’heure. Celui qui rassure. Celui qui fait croire que tout va bien.
— Tu peux me parler deux minutes ?
— Bien sûr.
Il glissa son téléphone dans sa poche et se leva. Pas de défense. Pas de crispation. Juste une disponibilité polie.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Anita inspira lentement. Elle savait exactement ce qu’elle ne devait pas dire.
Alors elle choisit un détour.
— La fille de tout à l’heure, commença-t-elle. Celle qui paniquait.
— Ah, elle ? fit-il en haussant les épaules. Un malentendu, comme j’ai dit.
— Tu es sûr de ce que tu lui as raconté ?
Il pencha légèrement la tête.
— Pourquoi cette question ?
— Parce que… continua Anita, en mesurant chaque mot, j’ai l’impression que tu simplifies beaucoup les choses.
Arthur sourit plus franchement.
— T’as jamais simplifié une situation pour calmer quelqu’un ?
Elle soutint son regard.
— Si. Mais pas en mentant.
Un très léger flottement passa dans ses yeux. À peine perceptible.
— Je mens pas, dit-il calmement. Je protège.
— Elle t’a demandé si c’était toi.
— Et je lui ai répondu.
— Tu lui as répondu ce qui t’arrangeait.
Il soupira, faussement las.
— T’as l’air de me connaître sacrément bien pour quelqu’un qui me parle pour la première fois.
Anita sentit la colère lui chatouiller la gorge, mais elle la contint.
— Je t’ai vu ce jour-là.
Il se redressa imperceptiblement.
— Quel jour ?
— Celui dont elle parlait.
Silence.
Arthur la fixa quelques secondes, puis éclata d’un petit rire.
— Franchement, vous êtes plusieurs à confondre. Y avait du monde.
— Moi, je confonds pas, répondit-elle.
Il haussa un sourcil, amusé.
— Et même si c’était vrai… tu ferais quoi, exactement ?
La question était douce. Presque curieuse.
Anita se rendit compte qu’elle n’avait pas de réponse claire.
— Je veux juste comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Pourquoi tu mens aussi facilement.
Il la regarda différemment, cette fois. Pas hostile. Pas agressif. Mais plus… attentif.
— Parce que la vérité fait parfois plus de dégâts que nécessaire.
— Ou parce qu’elle t’arrange moins.
Il sourit encore. Mais ce sourire-là ne monta pas jusqu’aux yeux.
— Tu crois vraiment que je ferais du mal à quelqu’un gratuitement ?
Anita pensa à Rémy. À Clark. À ce regard d’Arthur trois posé sur eux comme une ombre.
— Je crois surtout que tu choisis ce que les gens doivent savoir, dit-elle.
Il hocha lentement la tête.
— Peut-être.
Puis, après une pause :
— Et toi, tu choisis de venir me voir seule. C’est courageux… ou imprudent ?
Un frisson lui parcourut l’échine.
— Je ne suis pas seule.
Arthur tourna légèrement la tête.
À une dizaine de mètres, près du grillage, Arthur numéro trois était là.
Il faisait semblant de consulter son téléphone. Mais il n’était pas dupe. Ni elle.
Arthur six souffla doucement.
— Ah. Art.
Arthur trois leva à peine les yeux.
— Tout va bien ? demanda-t-il.
— Ouais, répondit Arthur six. Discussion philosophique.
Arthur trois observa Anita.
Son regard était calme. Profond. Évaluateur.
— Elle t’accuse de mentir ? demanda-t-il simplement.
Arthur six haussa les épaules.
— Elle pose des questions.
Arthur trois hocha la tête.
— C’est normal, dit-il à Anita. Les gens ont besoin de comprendre ce qui leur échappe.
Anita sentit quelque chose se resserrer en elle.
— Et toi ? demanda-t-elle. Tu trouves ça normal aussi ?
Arthur trois la regarda longuement.
— Je trouve ça dangereux.
Elle fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Chercher des vérités qu’on n’est pas prêt à porter.
Arthur six intervint, faussement léger :
— Tu vois ? Art est toujours dramatique.
Arthur trois ne sourit pas.
— Tu devrais faire attention, Anita.
Il prononça son prénom sans hésiter. Comme s’il l’avait déjà répété plusieurs fois ailleurs.
— À quoi ? demanda-t-elle.
— À ce que tu crois comprendre, répondit-il. Et à ce que tu provoques.
Un silence épais s’installa.
Arthur six tapota dans ses mains.
— Bon. On va pas transformer ça en tragédie grecque. On a cours.
Il passa devant Anita, frôlant son épaule.
— Ravi d’avoir fait ta connaissance.
Arthur trois resta encore un instant.
— Tu devrais lui faire confiance, dit-il doucement.
— À qui ? demanda Anita.
— À ton instinct.
Puis il s’éloigna à son tour.
Anita resta seule, le cœur battant trop vite.
Elle n’avait rien prouvé.
Rien arraché.
Mais elle le savait, désormais.
Arthur six mentait sans trembler.
Arthur trois savait exactement quand le laisser faire.
Et elle venait de franchir une ligne invisible.
Clark l’attendait près des escaliers du bâtiment B, là où les élèves passaient rarement sans raison. Il faisait semblant de regarder son téléphone, mais Anita savait qu’il guettait surtout les mouvements autour.
Quand elle arriva, il releva la tête aussitôt.
— Alors ?
Elle hésita une seconde avant de répondre.
— J’ai parlé à Arthur.
— Lequel ?
— Le six.
Clark inspira lentement.
— Et ?
Anita s’adossa au mur, bras croisés.
— Il m’a répondu. Trop facilement.
— Facilement comment ?
— Comme quelqu’un qui a déjà réfléchi à ce qu’il dirait si on venait le voir.
Clark grimaça.
— Donc pas surpris.
— Pas du tout.
Elle marqua une pause, puis ajouta :
— Et Arthur trois était là.
Clark redressa la tête.
— Ensemble ?
— Oui. Pour la première fois que je les vois vraiment ensemble.
Il y eut un silence. Pas long. Mais dense.
— Ça confirme ce qu’on pensait, murmura Clark.
— Ou ça ouvre quelque chose d’encore pire.
Anita repensa à la scène : Arthur six qui parlait, qui expliquait, qui souriait presque. Arthur trois, un peu en retrait, les mains dans les poches, le regard posé sur elle comme s’il pesait chacun de ses mots.
— Arthur six parlait, continua-t-elle.
— Arthur trois observait.
— Et toi ?
— Moi, j’essayais de comprendre lequel des deux était le plus dangereux.
Clark eut un rire bref, sans humour.
— Spoiler : c’est rarement celui qui parle.
Elle hocha la tête.
— Je l’ai un peu confronté.
— Un peu comment ?
— J’ai posé une question qui n’en était pas vraiment une. Juste assez pour voir s’il allait se défendre.
— Et il a menti.
— Oui.
Clark ferma les yeux une seconde.
— Un mensonge propre ?
— Trop propre. Aucun flottement. Comme s’il récitait quelque chose.
— Et Arthur trois ?
— Il n’a pas bronché.
— Mais il a souri. Pas à moi.
— À Arthur six.
Clark sentit un frisson lui remonter dans la nuque.
— Donc ils savent ce qu’ils font. Et ils savent qu’on les regarde.
Anita acquiesça lentement.
— C’est ça qui m’inquiète.
— Parce qu’on a rien fait de concret encore.
— Exactement. On n’a posé que des questions. On n’a accusé personne.
— Et pourtant, j’ai eu l’impression qu’on venait de franchir une ligne.
Clark passa une main dans ses cheveux.
— Tu crois qu’on a attiré leur attention trop tôt ?
Anita ne répondit pas tout de suite.
— J’ai l’impression… qu’ils savaient déjà qu’on finirait par venir.
— Avant même qu’on comprenne pourquoi.
— Oui.
Ils restèrent silencieux quelques secondes. Le bruit du lycée continuait autour d’eux, banal, presque rassurant. Et pourtant, tout semblait décalé.
— Rémy était là aussi, dit Clark.
— Il n’a rien remarqué ?
— Il sent qu’il y a quelque chose. Mais il n’a pas vu ce que j’ai vu.
— Tant mieux.
Anita le regarda.
— Tu penses vraiment ça ?
— Oui. Pour l’instant.
Elle inspira profondément.
— Clark… j’ai eu une drôle d’impression.
— Dis.
— Arthur trois m’a appelée par mon prénom.
Pas comme quelqu’un qui l’aurait entendu dans un couloir.
Comme quelqu’un qui savait déjà qui j’étais.
Clark pâlit légèrement.
— Putain…
— Et j’ai pensé à Nathan.
— Forcément.
— Il connaissait ce prénom. Arthur. Il savait que ça nous concernait tous.
Clark serra les dents.
— Et il n’a pas tout dit.
— Non.
— Ce qui veut dire qu’il avait peur de quelque chose.
— Ou de quelqu’un.
Ils se regardèrent.
— On ralentit, dit Clark finalement.
— Oui.
— Plus de confrontations directes.
— Plus de questions visibles.
— Et surtout, on arrête de croire qu’on contrôle quoi que ce soit.
Anita hocha la tête.
— On observe. On écoute.
Et on fait semblant de continuer comme si de rien n’était.
Clark esquissa un sourire tendu.
— Tu crois que ça va marcher ?
Anita pensa à Arthur six, à son mensonge trop lisse.
À Arthur trois, à son regard calme.
— Non, dit-elle honnêtement.
Mais ça peut nous donner un peu de temps.
Ils se séparèrent sans ajouter un mot de plus.
Alors qu’Anita rejoignait le flux des élèves, une certitude lui serrait la poitrine :
ils n’étaient plus seuls à chercher.
Et ceux d’en face avaient commencé bien avant eux.

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