Chapitre 45 - Anita

9 minutes de lecture

Anita n’aurait pas dû s’arrêter.

Elle était déjà en retard pour le cours suivant, son sac mal refermé, son esprit ailleurs, quand quelque chose l’avait retenue près du bâtiment administratif. Un détail d’abord insignifiant. Une voix qu’elle connaissait trop bien.

Steve.

Il parlait bas, adossé au mur, les mains dans les poches comme s’il essayait d’avoir l’air détendu. Ce qui était presque convaincant — si on ne le connaissait pas. Steve avait toujours eu cette manière de jouer la décontraction quand il cherchait à masquer autre chose. Une nervosité, une attente.

Et face à lui, Arthur 3.

Anita reconnut immédiatement son visage. Elle avait appris à les distinguer, maintenant. Arthur 3 avait ce regard plus fixe, plus attentif. Moins démonstratif qu’Arthur 6, mais infiniment plus présent. Il ne bougeait presque pas. Il ne souriait pas. Il écoutait.

— T’exagères, disait Steve, un rire forcé dans la voix.
— J’te dis que c’est rien.

Arthur 3 inclina légèrement la tête, sans répondre.

Steve continua, visiblement mal à l’aise face à ce silence.

— Enfin… c’est juste eux, quoi. Ils se prennent pour…
— … pour quoi ? demanda Arthur 3 calmement.

La question tomba sans agressivité, mais Steve se raidit imperceptiblement.

— Rien. Tu vois bien. Les revenants.

Arthur 3 hocha la tête. Lentement.

— Je vois, dit-il.
— Et tu sais ce qu’ils font ?

Steve haussa les épaules.

— Ils parlent. Comme d’habitude.

Arthur 3 ne sembla pas convaincu. Il observa Steve une seconde de plus, puis dit simplement :

— D’accord.

Il se détourna ensuite, sans un mot de plus.

Steve resta seul, figé, comme si la conversation ne s’était pas déroulée comme prévu. Il passa une main sur son visage, jeta un regard autour de lui — et Anita dut se plaquer contre le mur pour ne pas être vue.

Quand Arthur 3 s’éloigna, Steve ne le suivit pas.

Anita comprit alors quelque chose de fondamental :
Steve n’était pas celui qui menait le jeu.
Il cherchait l’approbation.

Et il ne l’avait pas obtenue.

La cour était plus bruyante que d’habitude. Peut-être parce que tout semblait normal. Trop normal. Les élèves riaient, discutaient, se plaignaient des contrôles à venir. Une normalité presque agressive.

Anita sentit le regard avant de le voir.

Arthur 6.

Il était adossé à un banc, bras croisés, posture ouverte. Trop ouverte. Il n’essayait pas de se cacher. Au contraire. Il semblait presque attendre qu’on le remarque.

Anita soutint son regard.

Il sourit.

Pas un vrai sourire. Quelque chose de calculé, de superficiel.

Clark, à côté d’elle, murmura :

— Il te fixe.

— Je sais.

Elle ne détourna pas les yeux. Elle voulait voir ce qu’il ferait.

Arthur 6 ne bougea pas.

Mais à quelques mètres, Arthur 3, qui discutait avec deux élèves, s’interrompit. Son regard glissa vers Anita. Puis vers Arthur 6.

Anita vit le changement presque imperceptible.
Arthur 3 se redressa.
Il modifia légèrement sa position, comme s’il venait de recalculer un angle mort.

Arthur 6, lui, restait visible. Volontairement.

— Ils jouent pas le même rôle, murmura Anita.

— Quoi ? demanda Rémy.

— Arthur 6 se montre.
— Arthur 3 observe ceux qui regardent.

Rémy fronça les sourcils.

— Et lequel est le plus dangereux ?

Anita ne répondit pas.

Elle n’en avait aucune idée.

Anita sentit un poids se former dans sa poitrine.

— On a peut-être fait une erreur, dit-elle.

Clark la regarda.

— Laquelle ?

— En parlant trop.
— En observant trop ouvertement.

Rémy hocha lentement la tête.

— Si quelqu’un surveille…
— … alors on vient peut-être de lui dire exactement où regarder, compléta Kelvin.

Un silence lourd s’installa.

Anita repensa à Arthur 3, à sa manière d’écouter sans intervenir. À Arthur 6, qui attirait volontairement l’attention.

— Ils savent qu’on sait quelque chose, murmura-t-elle.
— Pas quoi. Mais ils savent.

Clark passa une main dans ses cheveux.

— On aurait dû être plus discrets.

— Non, répondit Anita.
— On ne pouvait pas savoir.

Mais elle n’y croyait qu’à moitié.

Le soleil commençait à décliner quand ils prirent une décision.

— Plus de discussions ici, dit Clark fermement.
— Plus de mots-clés. Plus d’allusions.

— On note tout séparément, ajouta Kelvin.
— Ce qu’on a trouvé. Ce qu’on ressent.
— Et on compare plus tard.

Rémy acquiesça.

— Et surtout… on arrête de penser que c’est fini.

Anita sentit un frisson la parcourir.

— Si quelqu’un a touché à nos cercueils, dit-elle,
— alors ce quelqu’un agit encore.

Elle pensa à Steve.
À Arthur 3.
À Arthur 6.

Et une certitude glaciale s’imposa :

Ils n’étaient plus en train de chercher des réponses.

Ils étaient devenus une variable.

La pièce était plongée dans une semi-obscurité, seulement éclairée par la lumière douce d’une lampe de bureau et par l’écran de l’ordinateur de Colin. Anita, assise sur une chaise branlante, passait en revue les feuilles et photos qu’ils avaient sorties de leurs cercueils. Les papiers étaient éparpillés sur la grande table, des notes chiffonnées, des croquis, des cartes de la ville, des clichés volés d’eux-mêmes — tout ce qu’ils avaient récupéré avant que la presse ne vienne perturber leurs cercueils.

— Je n’arrive pas à croire que tout soit là, murmura Anita, les mains crispées sur une photo d’elle prise à son ancien lycée.

Clark, assis sur le rebord de la table, observait un message codé, l’air pensif.

— Ces symboles… dit-il. Ce n’est pas aléatoire. Quelqu’un a vraiment pris le temps de noter tout ça. Chaque détail compte.

Rémy, assis à côté d’elle, tenait la carte de la ville et du lycée, les yeux rivés sur les croix rouges et les cercles.

— Et ces marques… je suis sûr que c’est lié à nos déplacements après le retour. Mais certaines datent d’avant notre mort. Quelqu’un savait. Quelqu’un nous avait planifiés, observa-t-il, la voix basse.

Anita frissonna. Le fait que tout soit sorti de leurs cercueils ajoutait une dimension presque surnaturelle à leur découverte. Quelqu’un avait anticipé chaque mouvement, chaque moment, chaque décision. Et surtout, ils avaient tout laissé là, à leur portée.

— Regardez ça, dit Clark, en montrant un morceau de papier où des dates et heures étaient annotées à côté de photos d’eux.
— C’est nos… moments précis, murmura Rémy. Nos « intervalles », ajouta-t-il d’un ton glacé.

Anita prit une profonde inspiration.

— On doit être méthodiques. Chaque symbole, chaque photo, chaque note peut révéler quelque chose. Si on commence à relier les points n’importe comment, on risque de passer à côté de quelque chose d’important, dit-elle avec détermination.

Colin, debout près de l’ordinateur, tapotait nerveusement sur le bureau.

— On pourrait commencer par classer les photos. Par lieu, par date, par événement… Je pense que ça aidera à repérer un motif.

Rémy acquiesça.

— Et les messages codés ? Les symboles sur les marges ? Ils pourraient indiquer qui nous a observés… ou pire, ce qu’ils veulent faire ensuite.

Anita hocha la tête et saisit un cahier où étaient notés certains codes et annotations. Elle observa les lignes, cherchant un motif, une répétition, un indice.

— Ces lettres, ici, dit-elle en pointant une suite de lettres incompréhensibles, apparaissent sur plusieurs feuilles. Comme un fil rouge. Peut-être que ça correspond à des lieux… ou à des noms.

Clark, penché sur une photo où Rémy apparaissait seul dans un couloir, murmura :

— Il y a une logique dans tout ça. Tout est réfléchi. Même nos moments les plus insignifiants ont été notés.

Un silence pesant tomba sur le groupe. Chacun comprenait l’ampleur de ce qu’ils avaient découvert. Ces preuves n’étaient pas seulement des souvenirs volés : elles étaient des pièces d’un puzzle dangereux, et quelqu’un les avait disposées là pour eux. Pour les guider… ou les piéger.

— On devrait garder tout ça ici, dit Colin. Pas sur nos téléphones. Pas sur Internet. Trop risqué.

Rémy, les yeux toujours rivés sur la carte, ajouta :

— Il faudra qu’on décode ces messages. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, on observe, on note. On essaie de comprendre ce qu’on a sous les yeux.

Anita soupira, mais un frisson d’excitation traversa son corps. Malgré la peur, malgré le poids de ces découvertes, elle sentait qu’ils tenaient peut-être la clé pour comprendre qui avait orchestré tout ça et pourquoi.

— Et Arthur… murmura-t-elle, à voix basse, presque pour elle-même. Le prénom revient dans tout ça. Il faut qu’on sache qui il est.

Clark hocha la tête.

— Oui. Mais prudence. On ne peut pas agir à l’aveugle. S’il ou elle sait qu’on commence à analyser ces preuves…

Le groupe échangea un regard lourd de sens. Chacun comprenait que ce qu’ils tenaient entre leurs mains pouvait changer la donne. La tension monta, mais avec elle, un sentiment partagé : ils n’étaient pas complètement impuissants.

Anita prit une profonde inspiration et passa la main sur la pile de photos et de documents.

— On commence demain. Pour l’instant, on se concentre. On observe. On note. Et surtout… on reste discrets, dit-elle avec détermination.

Le reste de l’après-midi passa dans un silence studieux. Chacun était absorbé par ses propres pensées, les mains tremblantes parfois, les yeux rivés sur des symboles, des lignes, des images. La pièce respirait la concentration et la tension.

— On va y arriver, murmura Rémy, presque pour se rassurer.

Anita le regarda, et un mince sourire traversa son visage. Malgré la peur, malgré l’incertitude, ils étaient ensemble. Et ensemble, ils avaient une chance de comprendre.

La pièce était silencieuse, ponctuée seulement du bruit des feuilles que Colin tournait, des stylos qui grattent le papier et du souffle régulier des revenants concentrés. Sur la grande table, les photos et messages récupérés des cercueils semblaient plus intimidants que jamais.

Colin, penché sur un document couvert de lettres décalées, fronça les sourcils.

— Attendez… murmura-t-il. Regardez ça.

Il montra à Anita et Rémy une ligne de lettres qui semblaient presque aléatoires.

— Au début, je ne comprenais rien… mais en décalant certaines lettres, en tenant compte de celles effacées, un motif se forme, dit Colin. Comme si quelqu’un avait volontairement brouillé le texte pour qu’on doive réfléchir avant de lire.

Anita, curieuse mais méfiante, s’approcha.

— Et ça dit quoi ? demanda-t-elle, la voix basse, presque incrédule.

— C’est… un message. Il parle d’une clé, cachée quelque part, et il mentionne explicitement le lycée, dit Colin, en pointant une phrase traduite du code.

Rémy s’approcha pour regarder par-dessus l’épaule de Colin. Ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il remarqua les chiffres dispersés dans le message.

— Ce serait peut-être… dans un casier, murmura-t-il, les doigts tremblants. Il y a plusieurs chiffres qui pourraient correspondre à des combinaisons de cadenas.

Anita, perplexe, se passa une main dans les cheveux.

— Sérieusement… tout ça ressemble à un jeu, dit-elle, incrédule. Pourquoi ils auraient mis autant de détails, autant de codes ? Qui ferait ça ? Et pourquoi nous ?

Clark, assis sur le rebord de la table, croisa les bras.

— Parce que ça nous concerne. C’est leur manière de nous guider, ou… de nous tester, dit-il lentement, comme pour lui-même.

Rémy se pencha pour annoter les chiffres sur un carnet, essayant de trouver des combinaisons logiques.

— Si c’est dans un casier, il va falloir qu’on réfléchisse aux numéros possibles. Mais il y a tellement de possibilités… murmura-t-il, la voix tendue.

Anita soupira.

— Et si ce n’était pas un simple jeu ? Et si c’était… une mise en garde ? Un piège pour nous faire chercher quelque chose que nous ne devrions pas toucher, dit-elle, la gorge serrée.

Colin hocha la tête, conscient du poids de ses mots.

— Exactement. On ne peut pas se permettre d’avancer à l’aveugle. Chaque chiffre, chaque symbole pourrait être important. On doit rester méthodiques.

Le silence s’installa, lourd mais concentré. Chacun se plongea dans les documents, essayant de relier les chiffres aux lettres, de voir si une logique se dessinait, de deviner où cette fameuse clé pourrait être cachée. L’excitation se mêlait à la peur.

— Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que ce que nous allons trouver ne sera pas juste un objet, murmura Rémy, le regard perdu dans les annotations.

Anita, la voix tremblante mais déterminée, répondit :

— Alors on fait attention. On note tout, on garde chaque détail. On ne se précipite pas. Et surtout… on ne laisse personne savoir ce qu’on fait.

Clark hocha la tête, silencieux, observant les papiers éparpillés. Une pensée persistait : ce n’était pas un simple jeu de chiffres et de lettres. Quelqu’un les avait placés là pour une raison bien précise.

— On va commencer par noter tous les casiers possibles et les chiffres, dit Colin. Si c’est un casier, on doit être prêts. On doit comprendre le code avant de bouger.

Rémy et Anita se mirent au travail, le cœur battant. Chaque chiffre semblait peser lourd dans leurs mains, chaque lettre avait un écho de menace. Le jeu venait de commencer, mais personne ne savait exactement à quoi ils jouaient ni quelles seraient les conséquences.

Et pourtant, une certitude persistait dans leurs esprits : cette clé n’était pas simplement un objet. Elle serait le premier indice concret pour comprendre pourquoi tout cela avait été orchestré, et surtout, qui se cachait derrière ce nom qui revenait inlassablement : Arthur.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Mot_pour_mot ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0