Chapitre 51 - Rémy
Rémy restait figé devant l’écran de son téléphone, les doigts crispés. Le profil de Nathan s’ouvrait comme un livre, chaque photo, chaque publication, chaque lieu marqué devenant une piste potentielle. Il cligna plusieurs fois des yeux, comme pour s’assurer qu’il voyait bien. Son cœur battait trop vite.
Il commença par regarder les photos les plus récentes, celles où Nathan souriait, parfois seul, parfois en compagnie de Pauline. Rémy remarqua des détails qu’il n’avait jamais perçus : certains lieux revenaient souvent — un petit parc, un café discret dans une ruelle, les abords du lycée, et même les quais de la gare. Chaque image semblait trahir un peu de la routine de Nathan, de ses habitudes, de ce qu’il aimait, de ce qu’il évitait.
— Il doit être là… quelque part, murmura Rémy pour lui-même.
Il tenta d’analyser la logique derrière ses déplacements : si Nathan avait tenté de protéger le groupe, si sa disparition n’était pas un hasard, alors peut-être suivait-il un schéma précis. Rémy nota mentalement tous les lieux récurrents, leur donnant un ordre probable : le parc pour réfléchir, le café pour se cacher, les quais pour disparaître du regard des autres.
Le vertige revint. Le souvenir de la brique, la scène du cimetière, et l’étrange conversation avec les trois têtes blondes tournaient encore dans sa tête comme un écho insistant. Il serra les poings : il devait trouver Nathan. Il devait comprendre ce qui se passait. Et surtout, il devait savoir si Nathan était encore capable de protéger ou s’il était lui aussi pris au piège.
Rémy ferma les yeux un instant, respira profondément, et décida d’agir. Il commença par le parc, repérant le banc où Nathan avait été pris en photo plusieurs fois. Il longea les allées, scrutant chaque recoin, chaque buisson, espérant apercevoir une silhouette familière. Mais le parc était vide. Le vent froid lui mordait le visage, et il se demanda combien de temps Nathan pouvait tenir à rester ainsi invisible.
— Pourquoi ne reste-t-il pas avec nous ? murmura Rémy, plus à lui-même qu’à quelqu’un d’autre.
Il continua vers le café, celui où Nathan avait été pris en photo un matin en train de sourire à quelqu’un derrière la vitre. Le lieu était désert, fermé pour le week-end. Rémy s’assit un instant sur le rebord du trottoir, le front appuyé sur ses mains, tentant de réfléchir. Qu’avait-il manqué ? Quel indice Nathan avait-il laissé, consciemment ou non ? Et si ce qu’il voyait à travers ses photos n’était qu’une façade ?
— Il ne me laisse jamais de véritables indices… pensa-t-il. Mais je dois comprendre.
Rémy se leva, ses jambes lourdes sous la tension et le stress, et se dirigea vers les quais de la gare. Peut-être que là, Nathan cherchait à disparaître complètement, à être seul, à réfléchir… ou à préparer quelque chose. Les rails étincelaient sous la lumière diffuse, et le bruit lointain des trains accentuait son inquiétude. Il longea la voie, scrutant chaque ombre, chaque recoin. Rien. Nathan n’était nulle part.
Assis sur un banc froid, Rémy ferma les yeux, laissant son esprit tourner. Tout était confus. La conversation avec le numéro inconnu, les messages dans le casier, la scène des têtes blondes : tout cela se mêlait, et pourtant, Nathan restait invisible, insaisissable. Que voulait-il dire en essayant de protéger le groupe ? Et pourquoi le choix de certains lieux ? Tout semblait organisé, mais Rémy ne voyait pas la logique.
Il sortit son téléphone, relut le profil de Nathan, les mêmes images encore et encore, essayant de déceler un détail qu’il avait manqué : une expression, un geste, une coïncidence dans les lieux choisis. Chaque photo devenait un puzzle, et chaque absence de Nathan une pièce manquante qu’il devait combler.
— Il me fait confiance… ou il ne veut pas que je comprenne… pensa Rémy.
Le froid lui mordait les mains, il se frotta le visage. Ses pensées tournaient en boucle : si Nathan n’était pas là, est-ce qu’il était en danger ? Ou est-ce qu’il préparait quelque chose pour nous ? La frontière entre inquiétude et suspicion se brouillait, et Rémy sentit une pointe de panique.
Il se leva une nouvelle fois, résolu à ne pas rester immobile. Il devait agir, il devait observer, mais surtout : il devait trouver Nathan. Chaque lieu marqué sur le profil devenait un point d’attention, chaque pas dans la ville une enquête en soi. Et même s’il était seul, même si son cœur battait à tout rompre, Rémy savait qu’il n’abandonnerait pas.
Il s’éloigna des quais, son esprit cherchant des liens, des connexions, des pistes que Nathan aurait pu laisser intentionnellement ou non. Le mystère restait entier, mais la détermination de Rémy brûlait : il retrouverait Nathan, coûte que coûte.
Rémy marchait d’un pas rapide, ses yeux balayant chaque recoin de la rue. Le vent nocturne soulevait ses cheveux et lui fouettait le visage, mais il ne le sentait presque pas, trop absorbé par la pensée de Nathan. Soudain, un éclat de papier collé à un réverbère attira son attention. Il s’arrêta net.
Le papier tremblait légèrement sous la brise, mais il put lire sans mal le dessin qui y était tracé. C’était une esquisse simple, mais étonnamment précise : des tombes, alignées, avec de petits symboles gravés dessus, et une silhouette qui semblait veiller au-dessus. En bas, une signature, nette et familière : « Nathan ».
Le souffle de Rémy se coupa. Il sentit son cœur s’emballer. Chaque détail du dessin lui évoquait instantanément le cimetière, les tombes qu’ils avaient ouvertes, la scène des cercueils vides, et surtout l’ombre de Nathan lorsqu’il s’était avancé ce jour-là. C’était un message, clair et énigmatique à la fois. Nathan n’était pas seulement disparu : il voulait qu’ils aillent quelque part, qu’ils comprennent quelque chose.
— Il… il est au cimetière, murmura Rémy, les dents serrées, les mains crispées sur le guidon de son sac.
Il se retourna d’un mouvement brusque, comme pour vérifier que personne ne l’observait, puis reprit sa course vers l’arrêt de bus. Il devait rattraper ce fil, et vite. Le bus allait l’emmener à proximité du cimetière, et chaque seconde comptait.
Pendant qu’il attendait sur le trottoir, le bus s’annonçant par le bruit des freins et le ronronnement du moteur, Rémy laissa son esprit dériver. Il repensa à tout ce qui s’était passé depuis qu’ils étaient revenus à la vie.
Le retour des quatre, le choc de revoir des visages familiers mais figés dans la mort ; la découverte des messages cryptiques dans les cercueils ; la brique qui avait failli l’écraser ; l’étrange comportement de Nathan à travers ses gestes et ses lieux ; Tout se mélangeait dans sa tête comme un tourbillon inextricable.
— Pourquoi Nathan fait-il tout ça ? pensa-t-il, les yeux fixés par la vitre du bus, alors qu’il montait. Il sait des choses que nous ignorons… mais jusqu’où va sa protection ? Et pourquoi… pourquoi moi ?
Le bus démarra, le moteur vibrant sous ses pieds. Le paysage de la ville défilait à grande vitesse, mais Rémy n’y prêta pas attention. Ses pensées étaient avec Nathan et ce dessin : chaque détail comptait. Les tombes alignées, la silhouette qui veillait… c’était presque comme si Nathan lui montrait un chemin, lui donnant un indice, un avertissement, ou les deux à la fois.
Il se remémora la nuit où ils avaient ouvert leurs propres tombes, la peur qui les avait traversés, le silence glacé, et les messages qu’ils avaient découverts. Tout semblait désormais converger vers ce moment, ce lieu. Il laissait derrière lui des indices, des fragments de réponses, et peut-être même une protection invisible.
— Il veut que j’agisse, murmura Rémy. Mais quoi ?
Les minutes s’étiraient tandis que le bus filait, et avec chaque vibration du moteur, son esprit revenait aux autres : Clark, Kelvin, Anita, Colin… Tous leurs souvenirs partagés, toutes leurs discussions sur Nathan, les messages, les hypothèses, et la peur de l’inconnu. Il devait comprendre. Il devait agir.
Alors que le bus approchait de son arrêt, Rémy sentit une montée d’adrénaline. Son regard se tourna vers le ciel nocturne, les étoiles à peine visibles derrière les nuages. Il inspira profondément, rassemblant son courage : lorsqu’il poserait le pied sur ce sol, il saurait qu’il ne pouvait plus reculer. Nathan l’attendait, et avec lui, peut-être des réponses… ou de nouvelles énigmes.
Le bus freina, et Rémy descendit en vitesse, son sac serré contre lui. Le chemin vers le cimetière s’étendait devant lui, sombre et silencieux. Les rues étaient désertes, et chaque bruit, chaque craquement semblait amplifier la tension qui montait dans sa poitrine. Il avançait d’un pas déterminé, mais son esprit était en alerte, scrutant chaque ombre.
— Je dois être prêt à tout, se dit-il. S’il y a un piège, s’il y a un danger… je dois le voir avant qu’il ne soit trop tard.
Le dessin collé au réverbère revenait encore et encore dans sa mémoire, chaque trait, chaque symbole gravé, chaque ligne comme une carte qu’il devait déchiffrer. Et dans cette lueur fragile des lampadaires, le cimetière n’était plus très loin.
Rémy longeait les allées du cimetière, le souffle court, les mains crispées sur son sac. L’air frais mordait ses joues, mais il ne le remarquait presque pas : tout son esprit était concentré sur un seul objectif — trouver Nathan. Chaque pas soulevait des feuilles mortes qui craquaient, mais le bruit lui semblait lointain, étouffé par le tumulte dans sa tête. Les souvenirs, les messages cryptiques et le dessin qu’il avait aperçu plus tôt se mélangeaient, comme s’ils formaient une carte invisible qu’il devait suivre.
Puis, au détour d’une clairière, il le vit enfin. Nathan. Immobile, au centre de l’espace, mais pas seul. Autour de lui se tenaient quatre têtes blondes et une tête brune. Rémy sentit son cœur s’arrêter un instant. Son regard s’attarda immédiatement sur deux des blonds : Arthur 3 et Arthur 6, qu’il reconnaissait sans l’ombre d’un doute. Les deux autres blonds semblaient plus jeunes, moins assurés, et la tête brune observait silencieusement la scène avec une intensité analytique, comme si elle évaluait chaque geste, chaque réaction de Nathan.
La lumière vacillante des lampadaires jetait des ombres mouvantes sur leurs visages, rendant l’atmosphère presque irréelle. Les deux Arthurs se tenaient légèrement en retrait, leurs postures droites et tendues, comme s’ils étaient à la fois observateurs et juges. Les deux autres blondins étaient plus nerveux, leurs regards fuyant de Nathan à Rémy et parfois entre eux, tandis que la tête brune semblait mesurer la situation dans ses moindres détails, silencieusement peser ce qui se passait.
Rémy s’immobilisa. Ses yeux fixaient Arthur 3 et Arthur 6. Tout concordait maintenant : les messages, les indices dans les documents, les avertissements cryptiques — ces deux-là étaient bien ceux qui étaient liés à tout ce qui leur était arrivé. Son estomac se noua ; le vertige d’une peur pure monta en lui. Pourtant, il réalisa aussitôt que ce n’était pas seulement eux. Les deux autres blonds et la tête brune faisaient partie de cette énigme. Peut-être qu’ils étaient complices, peut-être qu’ils ne faisaient que suivre un ordre. Tout était flou.
Un geste attira son attention : tous les cinq pointèrent du doigt Nathan, un mouvement synchronisé, mesuré, chargé de sens. Rémy recula d’un pas, le souffle coupé. Que voulait dire ce geste ? Était-ce un avertissement ? Une accusation ? Un signal pour quelqu’un d’autre ? Il ne pouvait pas encore le déchiffrer.
Nathan, lui, leva légèrement la tête. Leurs regards se croisèrent un instant, et Rémy y lut quelque chose qu’il n’aurait pas cru possible : tension, inquiétude… mais pas de malice. C’était comme si Nathan savait que Rémy était là, mais qu’il ne pouvait ni parler ni intervenir. Comme s’il était coincé dans une scène dont il n’était pas maître.
Les deux Arthurs échangèrent un bref regard, imperceptible mais lourd de sens. Arthur 3 inclina légèrement la tête, presque imperceptiblement, tandis qu’Arthur 6 gardait son expression froide, presque indifférente, mais son regard, lui, trahissait une vigilance constante. Rémy sentit un frisson lui parcourir l’échine. Tout cela n’était pas un hasard ; tout était calculé.
La tête brune, elle, analysait Nathan et les quatre blonds, mais aussi Rémy. Il semblait observer, peser, jauger la réaction du jeune homme. Chaque geste, chaque souffle de Rémy était mesuré, évalué. Le cœur de Rémy battait à tout rompre, chaque respiration était un effort, et il comprit qu’il n’était pas seulement spectateur : il faisait désormais partie de ce jeu silencieux.
Puis Nathan fit un geste subtil, un hochement de tête rapide vers Rémy, presque imperceptible. « Je ne peux rien te montrer maintenant, observe seulement », semblait-il dire. Rémy sentit son cœur se serrer davantage. L’angoisse et la curiosité se mêlaient, comme un feu qu’il ne pouvait éteindre.
Le vent soufflait dans le cimetière, faisant bruisser les feuilles mortes, et les lampadaires projetaient des ombres mouvantes sur les visages figés. Rémy resta là, figé lui aussi, captant chaque détail : les positions, les gestes, les expressions. Il savait qu’il venait de franchir un seuil ; il avait enfin compris qui étaient Arthur 3 et Arthur 6, mais il percevait aussi que la situation était plus complexe, plus dangereuse que tout ce qu’il avait imaginé.
Et dans ce moment suspendu, une résolution se forma dans son esprit : il découvrirait toute la vérité, et il comprendrait le rôle exact de chacun — Nathan, les quatre blonds, la tête brune. Tout. Même si la peur le paralysait encore, il savait qu’il ne pourrait pas reculer.

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