CHAPITRE 1 : LE PÊCHEUR

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La légère bise venant du Nord jouait dans ses cheveux roux ondulés. L’homme fixait de ses yeux vert émeraude la mer calme, tenant son harpon fermement dans sa main calleuse. Son visage buriné par le sel et le soleil laissait transparaître une détermination à toute épreuve. Il était décidé, il ramènerait le plus de poissons possibles.

Veñ était le descendant de la famille Jer, une illustre lignée de pêcheurs. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il faisait honneur à ses ancêtres. Âgé de trente-six ans, il avait repris la tradition familiale à la mort de ses parents et avait gardé leur ligne de conduite : on ne pêche que pour se nourrir soi et les siens.

Il se trouvait là depuis le petit matin et la course du soleil lui indiquait qu’il lui restait encore quelques heures avant de rentrer. La patience était une de ses caractéristiques principales, il attendait maintenant depuis une heure le moment opportun pour attraper ce brochet d’un mètre cinquante dont il suivait chaque mouvement avec attention. Il ne voulait pas se précipiter : trop tôt, il risquait de louper, trop tard, de blesser l’animal et de le faire souffrir.

On lui avait enseigné à tuer d’un unique coup. Alors il attendit et quand le bon moment se présenta, il planta d’un coup sec et vif son harpon dans le poisson qui succomba immédiatement.

Il déposa délicatement le brochet dans son panier d’osier et contempla avec satisfaction le résultat de sa pêche : il y avait de quoi offrir un festin pour la fête de l’Hañv qui avait lieu le soir même, où l’on célébrait le premier jour d’été.

Il attrapa ses rames et retourna en direction du rivage.

Le soleil touchait presque l’horizon quand la petite barque s’enfonça dans le sable fin et chaud de cette dernière journée de printemps. Tandis qu’il sortait le résultat de sa pêche, une course effrénée et une petite voix aiguë le firent se retourner.

- Papa!

A peine eut-il lâché son panier d’osier qu’il se retrouva les fesses dans le sable, une petite fille aux cheveux roux lui serrant le cou.

La petite fille, Lilys de son prénom, était suivie d’une femme aussi brune que Lilys était rousse. Si la petite fille avait hérité de la chevelure bouclée de son père, elle avait en revanche les yeux bleus de sa mère ainsi que sa beauté (et tant mieux, pensait chaque jour Veñ).

  • - La pêche fut-elle bonne mon époux ? Demanda sa femme d’une voix malicieuse.
  • - On ne peut plus ma femme, répondit-il d’une voix qu’il voulait distinguée.
    Avec un sourire, elle l’aida à se relever et l’embrassa avec passion sous les bruits dégoutées de Lilys qui ferma les yeux en se bouchant les oreilles.

- Je croyais te voir plus tôt.

Veñ crut percevoir un léger reproche. Le sourire bienveillant de sa femme effaça toute inquiètude.

- Désolé, mais nous sommes nombreux. Il faut de quoi nourrir cette belle bande, déclara-t-il en montrant d’un geste de main le village.

Après avoir ramassé les quelques poissons qui étaient tombés dans sa chute, c’est main dans la main que la famille quitta le sable fin pour l’herbe tendre de la place principale du village. Bordée d’un lac sombre où flottaient quelques nénuphars, et d’une forêt aux arbres denses et verts. L’endroit avait été transformé en place des fêtes où villageoises et villageois s’activaient dans les préparatifs de la fête.

Lilys tira sur la manche, rapiécée maintes fois, de la tunique beige de son père pour lui montrer les lanternes qui étaient posées sur les tables et dans lesquelles volaient des lucioles.

  • - J’ai aidé à les attraper ! Dit-elle fièrement
  • - Et qu’est-ce que tu devras faire après ? Demanda sa mère.
  • - Les relâcher !

Veñ et sa femme sourirent. Il se dirigea vers la masure du cuisinier pour y déposer sa pêche.

-

Tiens Keginer, du travail supplémentaire !

Keginer, un homme fin, chétif presque maladif répondit d’une voix caverneuse qui n’allait pas avec son physique :

- La prochaine fois on échange ! C’est moi qui vais m’prélasser au large et toi qui s’ra derrière les fourneaux !

Ils échangèrent un rire et Veñ lui mis une tape amicale dans le dos.

  • - Tu as vu Peske ?
  • - Il est encore en mer.
  • - Tu lui passeras le bonjour si tu le vois avant moi.
    Veñ salua Keginer avant de rejoindre sa famille, ainsi que d’autres villageois et villageoises aux abords de la forêt pour décorer les arbres de sculptures et guirlandes artisanales.
    La fête battait son plein dans la joie et l’allégresse. Des musiciens grattaient leurs instruments faisant danser petits et grands, des feux d’artifices illuminaient le ciel sans étoiles.
    Veñ avait vu juste, il fallait effectivement de quoi nourrir cette belle bande qui ne comptait pas moins de trois cents âmes. Et le festin, à n’en pas douter, était abondant : poissons frais, viandes grillées, fruits et légumes des fermes locales dont les fameuses tomates de Marthe, réputées dans toute la région pour être aussi grosses que des poings.
    Les enfants avaient eux aussi leurs amusements. On pouvait les voir faire le tour du lac en tenant leurs cerfs-volants à la main, Lilys, une couronne de fleurs dans les cheveux, menant le jeu.
    Cette soirée idyllique comme ils en avaient tant connu, aurait dû se dérouler sous les meilleurs auspices. Malheureusement, le destin est capricieux et la célébration fut interrompue par la plus terrible créature que la terre n’ait jamais porté.
    Ils entendirent d’abord un bruit sec qui résonna sur la place. Semblable à un coup de fouet, un second claquement fendit l’air, suivi d’une bourrasque qui débarrassa les tables d’un seul coup. Villageois et villageoises scrutèrent les alentours afin de trouver l’origine de cet étrange phénomène. Un feu d’artifice fut tiré, les faisant sursauter et laissant apparaitre une ombre dans le ciel qui fondit sur les artificiers dans un claquement sonore. Les cris qui suivirent leur

glacèrent le sang et la joie que l’on pouvait lire sur les visages laissa place à l’angoisse et la peur.

Un nouveau claquement retentit et une explosion spectaculaire fit brûler un groupement d’habitation dans un crépitement sinistre.

Panique et désorganisation furent les nouveaux mots d’ordre. Les flammes se propagèrent aux autres bâtiments du village et le claquement sinistre de la créature se mélangea aux cris de paniques des habitants.

Toujours sur la piste de danse, Veñ et sa femme se regardèrent.

- Va chercher Lilys, je m’occupe des harpons ! Ordonna-t-il à sa femme qui ne se le fit pas dire une seconde fois.

Lorsqu’ils se séparèrent, l’ombre de la créature fila au-dessus des tables qui furent réduites en cendre.

- Un dragon... murmura Veñ.

Il se hâta d’aller récupérer ses harpons rangés dans leur râtelier en bois. Armé d’un harpon dans chaque main, il retourna sur ses pas et vit que comme lui, certains s’étaient armés afin d’organiser la fuite des familles.

Sur son chemin, il croisa la vieille Marthe, tremblante de peur.

  • - Marthe, il faut partir ! Hurla Veñ en essayant de couvrir le bruit des flammes.
  • - Veñ... c’est... c’est un dragon, balbutia Marthe, les yeux pleins de larmes.
  • - Je sais il faut s’en aller !
    Avec le manche de son harpon, il arrêta un jeune garçon dans sa course.

- Occupe-toi d’elle !

Le jeune garçon attrapa Marthe par les épaules et l’entraina dans sa fuite tandis que Veñ repartait vers la place du village, dévastée par le feu.

Le brasier lui chauffait le visage et l’air devenait de plus en plus irrespirable. En cherchant sa famille, son regard se posa sur deux longues silhouettes fines armées d’arcs, qui aidaient le

village à s’enfuir et là-haut, dans les arbres, une autre silhouette (un mètre pas plus) qui sautait de branches en branches avec une agilité déconcertante.

Ce fait inhabituel ne le laissa pas se détourner de son but et il repartit à la recherche de sa femme et Lilys.

Elles étaient là ! De l’autre côté du lac, Lilys était dans les bras de sa mère qui se dirigeait vers la forêt dans une course effrénée. Il les appela, en vain. Un claquement de langue et un battement d’ailes résonnèrent au-dessus de lui et il eut à peine le temps de distinguer la silhouette qui passa rapidement au-dessus de sa tête, qu’elle arriva sur la forêt et y plongea au même moment où Lilys et sa mère y pénétrèrent.

- Nooonnnn !!!

Le silence qui suivit sembla durer une éternité. Eternité durant laquelle le pêcheur retenait son souffle, incapable de desserrer les mâchoires. Puis, l’explosion qui survint embrasa la forêt. Veñ se laissa tomber à genoux, ses hurlements de douleur étouffés par le crépitement de ce feu, tout droit sorti des Enfers.

Et enfin il le vit.

Sa silhouette monstrueuse se détachant des flammes. La bête sortit sa gueule de la forêt, laissant apparaitre une mâchoire proéminente, deux iris d’un bleu cristallin dont l’éclat était renforcé par des pupilles noires en forme de fente.

Le dragon semblait sourire largement alors qu’il regardait Veñ avidement. Il fit claquer sa longue langue sur son palais, se délectant de la désolation causée.

Veñ se releva et contempla la bête. Il leva son harpon dans sa main droite et le pointa en direction de l’animal. Malgré la peur, malgré la rage qui bouillonnait en lui, il était calme. Un coup, il n’avait le droit qu’à un coup.

Le dragon fit claquer sa langue avant de voler en rase-motte en direction de Veñ qui resserra sa poigne sur le harpon. L’eau du lac se troubla au passage du monstre.

Veñ laissa échapper un cri puissant tout en jetant son harpon qui finit sa course dans l’iris bleu du titan d’écailles qui dévia sa trajectoire dans un hurlement de douleur. Veñ s’écarta,

mais pas assez vite pour éviter qu’une partie de son visage ne soit emporté par une des écailles bleu nuit de la longue queue de la bête.

Le pêcheur se releva avec difficulté. Il voyait flou, goûtant son propre sang mais il ne quittait pas la bête des yeux. Il n’était pas de taille, comment pouvait-il l’être face à un tel monstre ? Il le savait maintenant : il allait mourir. Mais, il mourrait debout.

Cette fois-ci, nul claquement de langue mais un rugissement terrible en guise d’avertissement. Le dragon sortit de l’obscurité, ses pas faisant trembler le sol sous les pieds de Veñ.

Le moment était venu, la bête allait lâcher sur lui son feu infernal. Veñ entendit un cliquetis métallique qui émanait des écailles. Il eut juste le temps d’apercevoir quelques flammes rougeoyantes et de ressentir leur chaleur avant que quelqu’un ne le pousse dans le lac.

L’eau glacée s’infiltra dans ses poumons et sembla lui donner une nouvelle vigueur, mais ce ne fut que passager. Son sang se diluait rapidement, lui faisant peu à peu perdre connaissance. Il put quand même voir les flammes passer au-dessus de l’eau noire et le dragon s’envoler.

Alors qu’il touchait le fond et allait se laisser sombrer dans un doux sommeil, une silhouette féminine plongea dans le lac et l’attrapa pour le tirer vers la surface.

Les rayons du soleil qui annonçaient un jour nouveau, perçaient tant bien que mal les nuages de fumées et la pluie de cendre, lui firent ouvrir les yeux. Fébrile, il retira le linge ensanglanté de son visage et s’aperçut en passant ses doigts dessus, que ses blessures avaient laissé de vilaines cicatrices râpeuses. Combien de temps était-il resté inconscient ? Il ne saurait le dire. Veñ se redressa avec difficulté et contempla la désolation autour de lui : les restes des habitations fumantes tombaient en ruine, les survivants cherchaient les corps de leurs familles et de leurs amis. Mais, il ne vit aucun signe de sa sauveuse. Malgré le sang qui lui montait à la tête, faisant résonner une douleur à chaque battement de cœur, il se mit à avoir une idée. Une idée folle...

Il arriva dans la forêt carbonisée, en sueur, le cœur battant et le souffle court. La douleur de sa joue qu’il avait ignoré durant sa course, se rappela à son bon souvenir. S’il avait raison, il ne trouverait rien ici car c’est sa femme qui l’avait sauvé du feu et de l’eau. Par il ne sait quel miracle, elles avaient réussi à s’échapper. Sa femme avait sûrement mis Lilys en sécurité et était sur le chemin de retour pour le récupérer.

Mais sa douce illusion prit fin lorsqu’il se trouva face à deux corps calcinés, enlacés. Malgré leurs visages craquelés et gris, il n’eut aucun mal à les reconnaître.

Les larmes lui brûlèrent les yeux. Il avança lentement la main vers les corps. A peine eut-il touché la tête de sa fille que les deux corps s’effritèrent, la cendre se mélangeant à la terre sombre. Il voulait hurler, mais n’y arrivait pas ; comme si toute sa peine, toute sa douleur refusaient de sortir pour le dévorer de l’intérieur.

Il se retrouva au village sans trop savoir comment il avait parcouru le chemin de retour. Il tenait dans sa main droite son harpon dont la pointe laissait une trace sur son passage dans le sol brûlé. Il marchait vers la plage sans se soucier du flot des villageois qui le bousculaient en contre-sens. Les malheureux avaient maintenant honoré les morts et récupéré ce qui pouvait être sauvé avant de partir pour un long exil.

La trace laissée par le harpon de Veñ menait jusqu’à la petite barque de bois dans laquelle il était assis.

Contemplant la mer calme, il attrapa son harpon et plaça sous son menton la pointe d’acier.

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