CHAPITRE 2 : UNE ÉTRANGE TROUPE
Quinze étés étaient aujourd’hui passés depuis l’attaque du village. Veñ, cheveux grisonnants et la barbe mal taillée, lui donnaient un air patibulaire renforcé par un regard perçant. Pour ajouter à cette description peu flatteuse, il cachait en permanence le bas de son visage derrière le haut col d’un manteau marron. Il chevauchait avec quatre compagnons qui formaient une troupe que l’on pourrait qualifier d’hétéroclite.
La créature aux grandes oreilles sur la croupe de son cheval se nommait Daspren. Il était très compliqué de lui donner un âge. Autant sa longue barbichette brune enroulée pouvait laisser deviner une certaine jeunesse ; autant sa peau marron rugueuse et ridée, laissait penser le contraire. Ses deux sabots en guise de pieds s’entrechoquaient à chaque avancée du cheval. Voilà la description pour le moins originale de cette créature que l’on nommait Korrigan.
Daspren appartenait au Peuple des Souterrains comme le laissait deviner la pâleur de sa peau, peu habituée à la lumière du soleil. Il était doté de grands pouvoirs magiques, avait la langue bien pendue et était aussi le plus malicieux du groupe.
Devant Veñ et ouvrant la marche, se trouvaient Loár et Héol, un couple d’Elfes des Bois de la caste des « Bleiz », les guerriers-loups de Neventi, comme en témoignaient leurs tatouages runiques aux visages. Leurs longs cheveux lisses cachaient en partie leurs traits fins et osseux, leur conférant une aura mystérieuse. Leurs armures finement ouvragées pouvaient paraître dérisoires, elles étaient pourtant bien plus résistantes que n’importe quelle armure forgée dans n’importe quelle capitale.
La cadette de cette étrange compagnie se nommait Divouezh, elle était âgée de vingt-cinq ans. Humaine elle aussi, elle partageait avec Veñ ce même regard sombre et douloureux. Et, tout comme les Elfes, elle arborait la même armure.
***
La troupe avançait silencieusement depuis déjà trois heures. Ils passèrent sur un chemin forestier qui bordait des cavernes, desquelles on pouvait voir des petits yeux les suivre du regard. Sans s’occuper de ses occupants curieux, ils continuèrent leur route et dépassèrent la forêt.
Le soleil indiquait midi passé quand ils arrivèrent enfin à destination : un hameau dévasté.
Il ne restait que sang et cendre.
- Nous arrivons trop tard… déplora Loár.
- Une fois de plus ! Asséna Veñ d’un ton tranchant.
La lèvre supérieure de Loár se souleva légèrement au ton de son compagnon mais elle décida de ne pas lui faire une remarque quelconque. L’ancien pêcheur avait toujours eu mauvais caractère depuis qu’elle le connaissait. Seulement, voilà quelques semaines que le caractère irascible de Veñ ne faisait que croître, en particulier quand les Elfes prenaient la parole. Elle savait que cette discussion viendrait tôt ou tard et qu’elle serait loin d’être plaisante.
Ils mirent pied à terre et avancèrent au milieu des cadavres et des débris, le bois mort et les os craquant sous leurs bottes.
Comme à leur habitude, ils se séparèrent afin d’enquêter.
Divouezh alla s’asseoir sur ce qui restait du puits. Elle déposa son arc et son carquois contre la paroi rocheuse pour sortir de sa besace de cuir, un rouleau de parchemin qu’elle déroula. La carte était jaunie et sentait le moisi. Pourtant, depuis treize ans, Divouezh notait scrupuleusement les noms des villages et les dates des attaques.
Elle sortit alors une magnifique plume argentée qui avait la particularité d’écrire sans encre. Une des nombreuses contributions de Daspren. Elle prit alors dans sa besace un carnet dans lequel, là aussi, elle notait avec un soin particulier le détail de leurs aventures ainsi que les caractéristiques de la terrible bête qu’ils traquaient.
Elle relisait ses notes :
« Indestructible » « Immortel ? »
« Œil en moins, peut être blessé, donc mourir »
« Ecailles ne peuvent être transpercées »
« Ne peut faire fondre l’acier »
« Quand on entend le cliquetis, les flammes vont être crachées »
***
Veñ se trouvait dans une ferme qui bordait le hameau. Il ne restait rien des plantations agricoles et certains animaux n’avaient pas eu le temps de fuir le désastre, leurs corps calcinés ornant maintenant les champs telles des statues étranges et inquiétantes.
Il entra dans une bâtisse en ruine qui était il y a quelques jours encore, une maison. Des gens avaient vécu ici. Ils avaient ri, pleuré, mangé. Probablement que des disputes avaient dû éclater devant cette fenêtre, et un festin familial servi sur cette table.
Il baissa la tête afin d’éviter la poutre qui menaçait de tomber et fouilla ce qu’il restait d’à peu près intact, mais ne trouva rien qui pourrait leur être utile. Ils avaient l’habitude de récupérer tout ce qui pouvait contenir de l’acier afin que Daspren, grâce à son savoir magique, puisse leur créer des armes contre la bête.
Il rebroussa chemin et sentit sous son pied un crac ! Il leva sa botte usée et vit une petite poupée rescapée de cette horreur, qu’il ramassa avec précaution. Elle appartenait sûrement à une petite fille qui vivait ici et qui la nuit s’endormait avec. Une petite fille comme sa Lilys. Les larmes lui montèrent aux yeux et coulèrent le long de sa joue balafrée.
D’un geste de rage, il frappa de son pied dans le bâtiment en ruine. Il n’en fallut pas plus pour que le reste de la masure s’effondre dans un immense fracas.
Au loin la voix d’Héol se fit entendre :
- Veñ ?!
- Ça va, répondit-il en haussant la voix pour se faire entendre.
C’était une des choses à laquelle il ne s’accoutumait pas avec les Immortels ; même après quinze ans : leur capacité à voir et entendre à cinq cent mètres à la ronde. Certes ils étaient en permanence sur les routes et partageaient tout, mais Veñ n’aimait pas savoir qu’il pouvait être épié si l’envie en prenait à Loár et Héol. A bien y réfléchir, il était mal placé pour faire la leçon sur le fait d’espionner ses compagnons.
Près de la maison en ruine, se trouvait le corps brûlé d’un enfant. Peut-être était-ce la petite fille qui vivait là ou peut-être était-ce un voisin qui avait réussi à faire quelques mètres avant que la bête ne l’arrête définitivement ? Il décida de déposer la poupée près du visage de l’enfant en espérant que ces retrouvailles ou cette nouvelle compagnie, l’apaiseraient dans l’autre vie.
Loár et Héol se trouvaient sur ce qui ressemblait à la place principale du village, examinant les gigantesques traces laissées par le dragon, imprimées profondément dans le sol meuble. Loár enfonça son index long et fin dans le fond de l’empreinte afin d’en mesurer la profondeur.
- Il est plus lourd qu’avant. Dit-elle à Héol qui fixait une bâtisse, détruite en son centre, laissant les deux extrémités encore debout en équilibre précaire.
Il acquiesça d’un geste de tête pour confirmer à sa femme qu’il l’avait entendu et avança dans les décombres. Ce qu’il y trouva l’effraya et le réconforta à la fois. Il y avait, plantée dans un rocher, une énorme griffe marron parsemée de tâches jaunâtres. Le monstre avait perdu une griffe.
Héol regarda autour de lui afin d’essayer de refaire le cheminement de l’action qui c’était déroulée dans cette maison. La fissure béante qui séparait le bâtiment en deux parties, laissait suggérer que le dragon avait abattu sa gigantesque patte juste ici. Sa lourdeur nouvelle avait fait plus de dégâts que prévu et il avait enfoncé les planches de bois, laissant apparaître le sol rocailleux sur lequel avait été bâtie la maison. Il avait ensuite voulu se dégager mais sa griffe était restée là, plantée dans le sol rocheux.
- Loár vient m’aider !
D’un pas léger et agile, Loár rejoignit Héol. Elle resta interdite quelques instants, devant la griffe qui faisait sa taille. Puis, ils se mirent de part et d’autre de l’immense morceau d’os, afin d’arracher cet étrange trophée à son écrin de roche.
Il est connu que les Elfes peuvent soulever jusqu’à quatre fois leurs poids. Aussi, il n’est pas difficile d’imaginer la surprise qu’éprouvèrent les époux quand ils ne parvinrent à soulever la griffe qu’à quelques centimètres du sol.
Quand ils réussirent à la transporter hors des ruines, ils la lâchèrent à terre dans un tourbillon de poussière et de cendre.
Héol glissa deux doigts fins dans sa bouche et émis un long sifflement aigu, signe de rassemblement.
***
Veñ arrivait à l’entrée du hameau où Divouezh se trouvait encore assise sur le puits à lire son carnet. Elle avait été rejointe par Daspren qui lisait par-dessus son épaule.
Dès qu’ils entendirent le sifflement, Veñ et Daspren se mirent en route. Le Korrigan se retourna vers la jeune femme absorbée par sa lecture et qui ne semblait pas avoir entendu l’appel.
Daspren posa délicatement sa main sur l’épaule de Divouezh qui sursauta.
- Héol a trouvé quelque chose, dit-il d’une voix douce.
Divouezh hocha la tête et suivit Daspren tout en rangeant le carnet dans sa besace de cuir. Ils rejoignirent le reste de la troupe et contemplèrent, avec une émotion certaine, la griffe du dragon.
En voyant Divouezh, arriver, Loár se racla la gorge et la regarda d’un air de reproche que la jeune femme ne sembla pas comprendre. Loár lui dit d’un ton qu’elle voulait sévère :
- Où sont ton arc et ton carquois ?
Elle ne put s’empêcher de laisser échapper un sourire et de faire un clin d’œil à Divouezh qui fit une grimace d’excuse avant d’aller récupérer son équipement. Elle revint quelques secondes plus tard pour écouter ce qu’Héol avait à leur dire.
Contrairement à Loár, Héol avait toujours gardé sa rigidité Elfique dans ses interactions avec les autres créatures. Les Elfes ne se mélangeaient que très rarement avec les autres races qui peuplaient le monde, ils trainaient une mauvaise réputation parmi les Hommes et les Korrigans. Mais après quinze années, Veñ, Daspren et Divouezh s’étaient habitués au style ampoulé et pompeux de leur ami.
- Mes chers compagnons, commença-t-il sans faire attention à Daspren qui levait les yeux au ciel. Ce que nous avons observé ces dernières années se confirment aujourd’hui : tout comme les Hommes, le Claque-Langue subit les outrages du temps.
- Tu les sens les outrages du temps hein ? Murmura Daspren à l’attention de Veñ qui pouffa légèrement.
- Dapsren, s’il vous plait.
- Oh pardon Monseigneur. Répondit le Korrigan en se penchant bien bas.
Héol, qui avait du mal à entendre le sarcasme, continua son exposé en mimant comment le Claque-Langue avait trébuché et détruit une maison ici, ou comment il avait loupé son envol et laissé une trace d’aile presque effacée là. Comme l’avait souligné Loár, les empreintes de la bête étaient aussi plus profondes, signe probable de surpoids.
Malgré son « imitation » du dragon qui pourrait être qualifiée de ridicule, les mouvements d’Héol ne perdaient pourtant aucune once de leur grâce naturelle. Il fallait bien lui reconnaître ça : il avait cette capacité à se mettre à la place du Claque-Langue et de déduire certains évènements à partir des traces laissées par ce dernier. C’est grâce à ses déductions qu’ils avaient pu en apprendre autant sur le monstre qu’ils traquaient depuis des années.
Divouezh avait tout noté consciencieusement dans son carnet « Surpoids », « Vieillit comme nous (outrage du temps) ». Cette phrase d’Héol l’avait fait sourire et elle était sûre que Daspren rirait à gorge déployée quand il la lirait.
Elle était encore en train de croquer l’immense griffe quand Loár l’appela pour lui signaler que l’heure du départ était venue.
***
Le feu qui crépitait apportait une douce chaleur, ainsi qu’une bonne odeur de viande grillée et de pommes de terre qu’ils avaient pu acheter à quelque marchand itinérant. Les ventres vides grondaient et une fois le repas servit, le silence suivit et l’on entendait que les bruits de fourchettes, résonner dans la nuit noire.
- Du coup, c’est quoi la suite ? Un peu de repos ? Demanda Daspren en reposant son assiette.
- La même chose que depuis des années, répondit Veñ. On continue !
- Nous sommes tous épuisés Veñ. Un peu de repos nous ferait le plus grand bien. Proposa Loár.
- On continue !
Toujours ce ton tranchant. Loár n’y tenait plus.
- Qui t’a nommé chef ?
- Toi quand tu m’as recruté !
Loár, fulminante, était sur le point de se lever quand Héol, leva la main pour imposer le silence à ses compagnons.
D’un ton calme il déclara :
- Veñ, je comprends la rage qui vous anime. Nous la partageons aussi. Mais comprenez-nous aussi, notre dernière nuit dans une auberge, une vraie auberge, remonte à dix ans. Je propose que nous fassions étape à Neventi. Nous pourrons y rester quelques jours afin de voir l’avancée de la reconstruction.
Il se tourna vers Loár pour y chercher un soutien mais sa femme ne lui offrit qu’un regard courroucé.
- Tu comprends la rage qui m’anime ? Questionna Veñ
- Parfaitement.
Veñ se leva.
- Je croyais que les Elfes ne pouvaient pas mentir ?
- Je ne comprends pas vos insinuations.
- Je n’insinue rien Héol, je pose simplement une question. La reconstruction de Neventi ?
- C’est bien ce que j’ai dit.
- Toi et Loár savez depuis un mois que la ville est reconstruite depuis maintenant deux ans !
Un silence de plomb s’abattit sur le campement. Divouezh griffonna rapidement sur son carnet le présenta face aux autres. « C’est vrai ? », pouvait-on lire dans une fine écriture.
- Oui c’est vrai, répondit Loár en posant sa main sur la joue de Divouezh qui s’écarta.
- Et ça signifie quoi pour notre histoire ? Demanda Daspren.
Avant que les Elfes aient pu prononcer un mot, Veñ intervint :
- Que nous arriverons à cinq à Neventi pour repartir à trois.
- Ce n’est pas vrai ! Protesta Loár avec vigueur.
- Ne mens pas Loár ! Hurla Veñ. Le mois dernier j’ai surpris une conversation avec un messager. Il était question de votre retour !
- Tu ne sais pas de quoi tu parles !
Sous l’impulsion de la colère, elle s’était également levée.
- Vraiment ?! Comme je ne sais pas que votre véritable mission était d’éloigner le Claque-Langue de vos terres jusqu’à la reconstruction de Neventi ?!
Une fois de plus, personne n’osa prendre la parole pendant une bonne minute. Daspren demanda :
- Vous r’cevez des messages de Neventi ?
- Nous sommes toujours en contact avec eux depuis notre départ. Répondit Loár.
- Et vous comptiez nous l’dire un jour ?
- Cela concerne notre peuple ! Trancha Héol.
- P’t’être que nous aussi ! Comment ça s’fait qu’on ait jamais rien vu.
- Oh, attaqua Veñ, ils savent se rendre particulièrement discrets quand ils le souhaitent. Ça fait quelques mois que j’ai remarqué vos absences la nuit. J’ai mis du temps à vous trouver et à comprendre.
- Et du coup, commença Daspren, ça veut dire que la traque est finie pour vous ?
- Non… murmura Loár plaintive. Ecoutez…
Mais elle fut interrompue par Divouezh qui se leva et s’en alla. Loár voulut la suivre. Daspren l’en empêcha d’un signe de main et le regard triste, il se lança à la suite de Divouezh.
- Je vais prendre mon tour de garde. Lança Loár en jetant un regard noir à Veñ qui le lui rendit.
Il se tourna vers Héol.
- Quelque chose à ajouter ?
- Oui, répondit l’Elfe dont le timbre de voix trahissait la colère. J’aurai aimé que vous veniez nous en parler avant, au lieu de nous jouer cette scène ridicule.
Puis, il grimpa dans un arbre proche et s’allongea sur une branche, laissant Veñ seul face à lui-même.

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