CHAPITRE 4 : GOANAG
Du haut de ses huit ans, « huit ans et demi » comme elle aimait le rappeler à quiconque se trompait, Goanag était tout aussi intrépide que ses parents.
Aussi, lorsque Loen, le voisin de quatre ans son aîné l’avait poussé dans la mare où elle nourrissait les canards, elle n’hésita pas une seule seconde à répondre par une prompte vengeance.
Loen était à terre, le visage bleuis par la pluie de coups qu'il venait de recevoir par la jeune fille. Et maintenant, il tentait avec difficulté, d’empêcher Goanag de lui faire avaler de grosses plâtrées de terre, dans lesquelles quelques asticots avaient élu domicile.
Un index et un pouce lui saisirent alors l’hélix la tirant vers le haut. Elle hurla de douleur et parvint à se dégager d’un geste brusque.
Goanag leva la tête s’apprêtant à envoyer une réplique cinglante à l’impudent qui avait eu l’outrecuidance d’interrompre son ouvrage. L’impudent en question était une impudente d’une quarantaine d’années, la peau aussi mate et les cheveux aussi roux qu’elle. La petite fille l’appelait :
- Maman… désolée…
La mère de Goanag, Helavar, lui jeta un regard courroucé puis dit au petit Loen :
- Rentre chez toi.
Loen ne se le fit pas répéter une seconde fois et prit ses jambes à son cou. Il évita de justesse un coup de pied de Goanag, retenue par sa mère.
- C’est ça, fuis ! Lui hurla-t-elle.
Goanag, boudeuse, parvint à se dégager de l’emprise de sa mère qui lui dit d’un ton sévère :
- Je suis extrêmement déçue !
- Je fais ce que papa et toi m’avez appris. Répondit l’enfant dans une tentative bravache.
- Tu nous as déjà vu nous battre ?
- Papa quand il était jeune !
- Tu n’étais pas née.
Goanag leva les yeux au ciel quand une illumination lui vint.
- Vous vous battez contre le Maer parfois !
- Avec nos mots Goanag, pas avec nos poings.
Leur discussion plus ou moins houleuse les avait menés jusqu’à leur chaumière où le père de Goanag, un homme bien bâti, les cheveux blonds et l’air aimable derrière sa grosse barbe, effectuait quelques réparations de toiture.
Sans préambule, Helavar déclara :
- Tu sais ce que ta fille a fait ?
- Houlà ! Si c’est MA fille, je suppose qu’il s’agit d’une bêtise. Dit-il en souriant.
- Elle se battait avec Loen.
L’homme se tourna vers Goanag.
- Et tu as gagné ?
- Kann !
Goanag ne put s’empêcher de répondre par l’affirmative à la question de son père, mais lorsque Kann vit les yeux noirs de sa femme dirigés vers lui, il ravala son sourire et ajouta :
- Je ne suis pas fier de toi. Tu iras t’excuser.
- Mais… balbutia l’enfant.
- Tu iras t’excuser parce qu’on te le dit !
- D’accord, répondit Goanag penaude.
Puis, pensant que ses parents ne l’entendaient pas elle murmura « N’empêche, il l’a bien cherché… ».
Helavar et Kann échangèrent un regard complice. Malgré son caractère de cochon, ils savaient que leur fille cachait un grand cœur et qu’elle était le parfait mélange entre le tempérament bagarreur de Kann et l’éloquence d’Helavar. Cette même éloquence qui fâchait certaines personnes au village, qui n’appréciaient pas que leurs quatre vérités leur soient révélées si librement par une femme ou une enfant. Cette liberté dans leur prise de parole leur avait d’ailleurs valu le surnom « d’insolentes ». Bien évidemment la plupart n’osait pas le dire en face d’Helavar, en revanche pour Goanag, c’était une autre histoire.
Kann se détourna de sa femme et son visage si joyeux quelques secondes auparavant, laissa place à l’interrogation quand il vit une nuée d’oiseaux s’envoler de la cime des arbres.
Soudain ! biches, phacochères et autres habitants de la forêt sortirent du bois, dévalant dans le village, renversant petits et grands sur leur passage et saccageant les récoltes sans se soucier de la présence des humains.
Kann descendit du toit pour s’approcher de sa famille. Il n’était pas de nature inquiète, mais il ne voyait pas d’un bon œil que les animaux désertent leur foyer. Helavar et lui s’interrogèrent du coin de l’œil et un claquement sinistre se fit entendre. Ils levèrent la tête. Leurs visages pâlirent au même moment. C’était impossible, cette masse gigantesque, ses grandes ailes déployées qui couvraient d’ombre la forêt, son œil bleu perçant scrutant ses futures victimes, ne pouvait être ce qu’ils croyaient. Le brasier qui survint après le second claquement les détrompa : les dragons n’existaient pas que dans les contes.
***
Kann portait Goanag dans ses bras et la petite famille traversa l’enfer du feu. Helavar ouvrait la marche tentant de trouver une échappatoire à la fournaise.
La terre tremblait à chaque pas du dragon dont on pouvait apercevoir de temps à autres, sa longue queue fouetter l’air et s’abattre sur les maisons et les habitants.
La petite fille était terrorisée, les cris de ses amis et voisins résonnaient dans le village. Elle vit que sa mère manqua de se faire écraser par la gigantesque patte écailleuse du dragon. Goanag hurla et le monstre se retourna. Kann aida Helavar à se relever et ils se trouvèrent face à l’immonde bête. Son œil bleu se posa sur eux, puis ils entendirent le cliquetis métallique des écailles. Le Claque-Langue ouvrit la gueule et la famille prit la fuite, sentant la chaleur des flammes leur courir après. Ils trouvèrent un refuge éphémère dans quelque ruelle encore intacte, le temps de reprendre leur souffle.
Malgré l’épaisse fumée noire qui les empêchait de voir à un mètre devant eux, ils connaissaient suffisamment le village pour savoir qu’ils étaient enfin arrivés aux fermes. S’échapper n’était maintenant plus une option, la fournaise dévorait les habitations et tous les bâtiments se consumaient. Une solution s’imposa à Helavar et Kann qui décidèrent de se cacher dans le puits.
C’est Goanag qui passa la première. Elle avait pris place dans le petit seau de bois, ses parents tenant la corde rêche pour la faire descendre.
Ses parents ne devinrent que des silhouettes noires au fur et à mesure qu’elle descendait dans l’obscurité du puits. Elle sentit un à-coup et le seau s’arrêta à mi-chemin. Elle vit l’ombre de ses parents se retourner pour regarder quelque chose qu’elle ne pouvait voir.
La terre trembla et un rugissement monstrueux résonna sur les parois du puits.
De grosses larmes coulèrent sur les joues de Goanag. C’était une petite fille de seulement huit ans et demi et pourtant, elle comprit qu’elle n’entendrait ni ne reverrait jamais ses parents. Kann tenait toujours fermement la corde dans sa main.
Puis, la chute !
Goanag dévala la moitié restante du puits à une telle vitesse, qu’elle pouvait à peine voir les flammes dévorer la corde.
Le seau s’enfonça dans l’eau sombre avant de remonter à la surface. Goanag respira à plein poumons, les ultimes cris de ses parents résonnant en écho contre les parois humides.
***
Le Claque-Langue avait accompli son œuvre : son feu infernal ravageait le village. Héol entra en premier, suivit du reste de la troupe. Ils entendirent le claquement caractéristique du dragon et virent sa silhouette massive se découper dans les flammes rouges.
Ils n’hésitèrent pas et allèrent à la rencontre de la bête quand Loár entendit des pleurs étouffés. Elle arrêta son cheval. La fumée lui brouillant la vue, elle ferma les yeux et se laissa guider par son ouïe qui la mena près d’un puits où deux corps fraîchement calcinés se décomposaient.
Sans descendre de cheval, elle se pencha pour apercevoir le fond et vit la silhouette d’une petite fille. Elle se tourna vers ses compagnons et hurla :
- Il y a une enfant dans le puits !
La troupe s’arrêta. Divouezh alla immédiatement rejoindre Loár. Veñ hésita. Il s’en voulut de cette pensée indigne mais elle lui traversa tout de même l’esprit. Affronter le dragon ou sauver l’enfant au risque de perdre sa trace ?
Comment avait-il pu hésiter ? Il se tourna vers Héol.
- Héol ! toi et Daspren, poursuivez le Claque-Langue !
Le Korrigan sauta du cheval de Veñ à celui de l’Elfe et les deux compagnons poursuivirent le Claque-Langue qui prenait son envol.
Veñ se dirigea vers le puits où l’attendaient Divouezh et Loár. Elle avait sorti une corde de sa sacoche que Veñ enroula autour de sa taille. Divouezh l’aida à monter et Loár, les pieds bien ancrés dans le sol, le descendit sans grande difficulté.
Arrivé à la moitié du chemin, Veñ tenta de repérer l’enfant.
- Petite ?
Aucune réponse. Veñ fit signe à Loár de le descendre et quelques secondes plus tard, il se trouva jusqu’à la taille dans l’eau sombre devenue tiède par le souffle du dragon.
Goanag se trouvait toujours dans son seau. Il n’arrivait pas à voir son visage appuyé contre la paroi. Il ne pouvait qu’entendre ses sanglots.
- Comment tu t’appelles ? Demanda Veñ d’une voix qu’il voulait la plus douce possible.
Le regard sombre de Goanag se posa sur lui.
- Moi c’est Veñ.
Délicatement, il tendit sa main ouverte vers elle.
Tout ira bien maintenant. Mentit-il.

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