CHAPITRE 5 : UNE VIE SUR LES ROUTES
Non tout n’irait pas bien maintenant. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment les choses pourraient-elles s’améliorer après une telle tragédie ?
Veñ, Loár et Divouezh se tenaient à l’écart en observant la petite fille qui n’avait pas prononcé un mot depuis son sauvetage de l’abîme sombre. Veñ frottait les griffures nouvelles qu’il avait au visage, cadeau de l’enfant qui l’avait attaqué lorsqu’il avait voulu la sortir du puits.
Elle était plus calme maintenant. Enveloppée dans une cape de laine, elle regardait le feu de camp comme s’il s’agissait d’un ennemi.
Il était étrange pour eux qui avaient vécu des drames similaires de ne trouver aucun mot de réconfort ; aucune phrase - même toute faite - pour essayer de l’apaiser. Ils avaient donc préféré garder le silence et la laisser s’ouvrir quand elle serait prête.
Le mutisme de Goanag n’était pas la principale préoccupation de Veñ, il était tout à fait compréhensible de se murer dans le silence après un tel évènement. En revanche son regard l’inquiétait beaucoup plus. Elle avait cette lueur au fond des yeux qu’il ne connaissait que trop bien. Depuis le drame, elle brillait pour lui aussi. Un regard sombre qui ne respirait que haine, vengeance et qu’une petite fille de son âge ne devait pas connaître.
***
Héol et Daspren arrivèrent quelques heures plus tard au campement, leur monture épuisée par la longue route. Daspren se dirigea immédiatement vers Divouezh afin qu’elle note sur la carte la position où ils avaient perdu le Claque-Langue.
Héol quant à lui, s’approcha de sa femme et l’enlaça tendrement avant de prendre place à ses côtés.
- Alors ? Dit-il en montrant d’un geste de tête Goanag.
- Rien, répondit Loár. Elle n’a pas dit un mot, pas mangé, pas dormi.
A ces mots, Daspren se tourna vers Divouezh.
- T’as pas réussi à l’endormir ?
Divouezh répondit par la négative et baissa la tête, honteuse. Daspren lui passa la main sur la joue :
- C’est rien, on s’entraînera encore. Dit-il avec un sourire bienveillant.
Puis, il se dirigea vers Goanag et se mit face à elle. Méfiante, la petite fille se recula.
- Tout va bien, lui dit-il. Je ne te ferai aucun mal.
Elle n’était pas spécialement plus rassurée, mais la voix du Korrigan était douce et apaisante. Délicatement, il posa ses mains de part et d’autre du visage de la fillette. Les pupilles de Daspren prirent une teinte laiteuse.
Un voile blanc se leva sur les yeux de Goanag qui ressentit immédiatement les effets : ses paupières devinrent lourdes et le sommeil commença à la gagner. Elle essaya de résister, mais la lutte était inégale.
La créature bicentenaire parvint à avoir raison de l’enfant qui plongea dans un profond sommeil.
- Elle en a pour quelques heures, dit-il en retournant vers ses compagnons.
- Et de votre côté, commença Veñ qui s’assit sur un rondin de bois proche de Goanag, qu’est-ce qui s’est passé ?
Héol prit la parole de son sempiternel ton pompeux.
- Mes chers compagnons, nous sommes désolés, mais nous n’avons pu rattraper la bête…
Lisant l’exaspération sur les visages - excepté celui de Loár – Daspren expédia le récit de manière plus dynamique :
- On l’a perdu dans les montages au Nord-Est à trente kilomètres d’ici. Il a encore de beaux restes l’outrage du temps !
Comme nous le savons, les Elfes n’ont pas la réputation d’entendre quoi que ce soit à l’ironie ou autre sarcasme, mais cette fois-ci, Héol comprit parfaitement la référence de Daspren.
- En tout cas, le terrain était impraticable pour le canasson.
Il se tourna vers Divouezh.
- Divouezh, s’il te plait.
Divouezh déplia la carte devant eux. On pouvait voir sur le papier jauni, la marque fraichement tracée. Héol posa son long doigt fin dessus.
- Comme l’a dit notre ami, nous l’avons perdu ici.
- Tu penses que c’est sa tanière ? Interrogea Veñ.
- On en a parlé sur le retour avec Héol. Ces montagnes-là sont couvertes de neiges éternelles. Jusqu’à maintenant, on peut pas dire qu’on l’a souvent vu dans le froid.
- Si c’est son repaire, il se terre probablement au plus haut de la montagne. Intervint Loár.
- Ce qui nous mettrait à découvert et donc à sa merci, répondit Héol.
Daspren poussa un grognement railleur.
- Bah ! On a jamais été aussi près de lui ! Ça vaut la peine !
- Et si on se trompe ?
Veñ avait toujours ce don pour faire retomber l’émulsion au moment même où elle naissait.
- C’est en effet un risque, reprit Héol vexé. Mais avons-nous des meilleures pistes ?
Veñ ne sachant que répondre, poussa un de ses grognements classiques, qui voulait dire, en râlant, qu’il était d’accord.
- Bien ! Continua Héol. Cela rallongera notre trajet de quelques semaines. Il faudra passer par la côte afin de contourner les Marais de Moustret.
- Tu crains les fantômes Héol ? Provoqua Veñ.
- Nous traquons déjà un démon, répliqua Loár. Evitons les autres autant que possible.
- Et puis… pas pour prendre sa défense hein ! Mais il a pas tort.
Tout le monde se tourna vers Daspren qui cachait tant bien que mal ses tremblements. Veñ sourit.
- J’ai pas peur des fantômes ! Reprit le Korrigan précipitamment. D’façon, on est obligé de faire le tour. On peut pas attaquer la montagne par le Nord-Est.
Veñ et Loár échangèrent un regard complice et tous acquiescèrent : ils contourneraient les Marais de Moustret pour prendre la montagne à revers. On entendit le grattement d’une plume sur le papier. Ils se tournèrent vers Divouezh.
« Qu’est-ce qu’on fait de la petite ? ». Pouvait-on lire dans une écriture fine.
- On va pas la laisser là ! Déclara Daspren.
- Un nouveau membre à notre troupe ne pourrait nous nuire. Suggéra Héol.
- Effectivement. Renchérit Loár. Nous pourrons commencer l’entraînement quand elle sera prête.
- Nous verrons. Intervint Veñ, péremptoire.
- On verra quoi ?
Divouezh griffonna rapidement sur la feuille. « Si c’est une question d’âge, j’étais plus jeune quand on m’a formé ».
- Ha tu vois ! Assena Daspren comme si une preuve irréfutable venait d’être présentée.
- Il y a quelque chose dans son regard qui me dérange… répondit le pêcheur. Donc, nous verrons !
Et une fois de plus, émulsion retombée.
***
Ses yeux s’ouvrirent sur des sabots s’enfonçant dans la terre meuble. Elle était sur la croupe d’un cheval noir et commençait à regretter de n’avoir rien mangé depuis la veille. Son estomac aimait se rappeler à elle à chaque avancée de la monture.
Elle leva les yeux. Il faisait jour, mais le ciel était gris et maussade comme son humeur.
- Où on est ?
Etonnés par ses premiers mots, ils s’arrêtèrent. Daspren se fendit d’un large sourire.
- Salut ! Dit-il, amical. T’as faim ? Soif ? Tu veux nous dire comment tu t’appelles ?
- Laisse-la respirer Daspren.
Loár l’avait coupé avant qu’il n’inonde Goanag de ses questions.
- Ça fait treize heures qu’elle dort ! Elle est reposée maintenant !
Le Korrigan reporta son attention sur la fillette qui s’était mise en position assise sur la croupe du cheval.
- Alors, comment tu t’appelles ? Demanda-t-il avidement.
Elle hésita avant de prononcer à voix basse : « Goanag… ».
- Enchanté ! Répondit-il. Moi c’est Daspren, noble Korrigan du Peuple des Souterrains. Le couple d’immortels (il montra Héol contre lequel il était collé et Loár qui chevauchait à côté d’eux) c’est Loár et Héol, ils viennent de la cité Elfique Neventi, sur l’Île Brumeuse. La taiseuse derrière…
AÏE !!! Il reçut un coup sur la tête de la part de la « taiseuse ».
- C’est Divouezh, dit-il en massant sa tête douloureuse et en jetant un regard noir à une Divouezh, contente d’elle.
Il lui tira la langue et finit ses présentations.
- Et le balafré devant toi, c’est…
- Veñ… le coupa-t-elle. Vous m’avez dit votre nom dans le puits.
- Je suis désolé pour ta famille, répondit-il en guise de salut.
- Nous le sommes tous, assura Loár avec un sourire triste.
Les jours se transformèrent en semaines et Goanag ne cessait d’observer cette étrange troupe, dont les journées étaient réglées dans une routine qu’ils respectaient religieusement :
Le matin – voyage à cheval jusqu’à une nouvelle étape, généralement un lieu isolé où dresser le camp. Durant le trajet, Goanag écoutait avec attention les histoires de Daspren. C’était le plus bavard de tous, le moindre récit pouvait prendre des allures comiques grâce à sa façon bien à lui de s’exprimer.
Le midi – installation du camp, cueillette et chasse. La cueillette était l’affaire de Daspren, Divouezh et maintenant Goanag. La chasse était celle des Elfes qui armés de leurs arcs ne loupaient jamais leur cible. En bord de mer, Veñ prenait le relais et pêchait de quoi nourrir ses compagnons.
L’après-midi – entraînement.
Cette dernière étape intriguait particulièrement Goanag. La troupe indivisible, se séparait à ce moment en petits groupes afin de pratiquer divers exercices en fonction de leurs compétences.
Loár et Héol s’entraînaient au tir à l’arc d’une manière que l’on pourrait qualifier de peu conventionnelle. Il leur arrivait souvent de se bander les yeux ou de se priver de l’ouïe lors de séances de tir sur cibles mouvantes.
Ils faisaient mouche à chaque fois.
Quand Goanag avait multiplié les questions sur leur pratique de l’archerie, ils lui avaient expliqué que les sens des Elfes étaient plus développés que ceux des Mortels. Il était d’une importance capitale de les maîtriser pour ne pas se perdre dans le torrent d’informations qu’ils pouvaient recevoir.
- Et il y’a que les immortels qui peuvent le faire ? Dit Goanag un peu vexée. C’était une mortelle, mais après tout, elle aussi elle avait des yeux et des oreilles.
Loár sourit.
- Tu souhaites essayer ?
Goanag acquiesça d’un geste de tête et Loár dénoua son foulard vert pomme afin de plonger Goanag dans le noir.
« Alors » C’était Loár. « Où suis-je ? »
Goanag se tourna s’en trop savoir dans quelle direction elle pointait son doigt.
« Presque ! », ça c’était Héol et il était… par-là !
« Pas du tout. », « Concentre-toi ».
Goanag prit une profonde aspiration et malgré le bandeau qui lui cachait déjà la vue, elle décida de fermer les yeux et ne se concentra que sur son ouïe. Elle entendit d’abord son cœur battre dans sa poitrine, puis les oiseaux s’envoler de la cime des arbres. Après un moment, elle parvint à entendre légèrement, le vent jouer dans l’herbe.
« Et maintenant, où suis-je ? ».
Derrière ! Goanag se retourna et enleva le foulard de ses yeux. Elle se trouva face à Loár qui souriait.
- Très bien, dit-elle.
- J’ai réussi !
- C’était bien pour une débutante, répondit Loár en riant. Nous pourrons continuer une prochaine fois si tu le souhaites.
Goanag laissa échapper sa joie et s’en alla voir les autres.
L’entraînement de Veñ pouvait, au premier abord, apparaître comme plus basique, plus rustre. Des coups de harpon encore et encore, à répétition. Mais en y regardant de plus près, Goanag vit que ses inlassables chorégraphies répétées en boucle, étaient d’origines Elfique. Elle n’aurait pas su dire pourquoi, mais la grâce des mouvements, leur précision et leur netteté avaient quelque chose de surnaturelle.
Là où les Elfes semblaient prendre du plaisir ou tout du moins apprécier leurs exercices, Veñ se montrait impassible. Son regard sombre fixé sur un ennemi que lui seul semblait voir.
De leur côté, Daspren et Divouezh pratiquaient une méditation Korrigane afin de sensibiliser Divouezh à la magie et qu’elle puisse progresser dans l’utilisation des quelques sorts que Daspren lui avait enseigné.
Un jour, après des mois d’apprentissages, d’essais infructueux, de frustration et de colère, elle parvint à rendre vie à une fleur morte. Tout le monde fut sincèrement épaté. Même Veñ, peu enclin aux démonstrations de joie, lui avait tapoté l’épaule en guise de félicitations.
Toute magie en ce bas monde a un coût et celle des Korrigans ne fait pas exception. Le peuple de Daspren est très ancien, très lié aux forces naturelles plus particulièrement telluriques. Après avoir usé des pouvoirs de la Terre, les Korrigans font une prière. Goanag y assista pour la première fois le soir-même ; un spectacle qu’elle n’oublia jamais. Divouezh et Daspren étaient assis en tailleurs, les paumes au sol, se balançaient au rythme du chant entonné par Daspren. Daspren s’exprimait dans une langue gutturale que ses compagnons (excepté Divouezh) ne comprenaient pas. Il leur avait expliqué que par ce rituel, il assurait avoir utilisé sa magie à bon escient et priait la terre de lui redonner la force d’en user à nouveau. Il n’était nul besoin de dire l’incantation à haute voix, mais Divouezh ne parlant pas, il fallait qu’elle puisse trouver le rythme pour la réciter intérieurement et comprendre le sens de chaque mot.
***
Au fur et à mesure que les semaines passaient, Goanag apprit à connaître ses nouveaux compagnons et leurs histoires. Seule Divouezh refusait de se livrer. Elles avaient eu un différend quand Goanag, qui pourtant ne savait pas lire, lui avait pris son carnet sans lui demander. Leur dispute fut épique. On aurait dit deux sœurs se disputant la propriété d’un jouet, Goanag criant pour deux.
C’est de Veñ dont elle se sentait le plus proche. Peut-être parce que c’était le premier visage qu’elle avait vu après le drame.
Même s’il ne le disait pas, Veñ aussi s’était attachée à elle. C’était lui qui la réconfortait lors de ses terreurs nocturnes, qui veillait sur elle lors des trajets, lui apprenait à pêcher, chasser et, après la dispute avec Divouezh, à lire.
Elle n’avait jamais besoin de lui dire quand ça n’allait pas, il le devinait.
Goanag continuait son intégration parmi cette famille étrange. Elle participait à la vie du camp et montrait une progression croissante dans l’apprentissage du combat et de la lecture. Elle s’était essayée à la magie, mais son tempérament impulsif (comme Veñ pourrait-on dire), la rendait hermétique à un tel savoir.
Malgré quelques moments plus doux, Veñ se troublait en sa présence. Ce n’était qu’une enfant et pourtant, elle était trop prompte à vouloir tuer des dragons… quelques qu’ils soient.
C’était par une belle soirée étoilée que Goanag se réveilla en sueur, le cœur battant à tout rompre en hurlant qu’elle tuerait le plus de dragons possibles. Il s’agissait encore d’une de ses terreurs nocturnes et une fois de plus Veñ l’avait aidé à se rendormir. Elle s’était blottie contre lui tandis qu’il lui caressait les cheveux pour l’apaiser. Quelques instants après, ses petits ronflements résonnèrent à ses oreilles et Veñ posa sur elle ses yeux tristes et contrariés sur elle. La situation était préoccupante, son envie de tuer les dragons la conduirait sur un passage sombre, dangereux… et mortel.
Si elle l’empruntait, il n’y aurait pas de retour en arrière.

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