CHAPITRE 7 : UNE RÉCONCILIATION

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Quatre jours étaient passés depuis l’incident de la dragonne d’eau et Divouezh évitait soigneusement Goanag. Bien sûr qu’elle lui avait pardonné son larcin – « un de plus » - avait-elle pensé, mais elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une grande frustration et une certaine colère envers la petite fille, suite aux remontrances particulièrement sévère des Elfes.

La discussion n’était déjà pas plaisante quand cela venait de Loár, mais quand Héol y ajoutait sa touche personnelle, elle devenait encore plus indigeste.

On ne saurait dire si c’était par orgueil ou peine, mais Goanag voulait à tout prix se faire entendre par Divouezh qui restait sourde à chacune de ses suppliques.

Le reste de la troupe avait bien compris le message, et se débrouillait pour que l’entrainement de la petite fille ne tombe pas en même temps que celui de la jeune femme, afin d’éviter tout déconvenue.


***

L’opportunité pour Goanag de se trouver avec celle qu’elle considérait - même si elle ne lui avait jamais avoué - comme sa grande sœur, arriva quelques nuits plus tard alors que la troupe était plongée dans un profond sommeil.

A nouveau, elle ouvrit les yeux brutalement. Ses tempes en sueur, son cœur battant tellement fort qu’il aurait pu se décrocher de sa poitrine, lui donnèrent une légère nausée et il lui fallut quelques minutes pour se calmer. Une fois encore, la cause était un cauchemar, toujours le même : les parois humides, l’obscurité qui l’engloutissait. Puis les flammes aveuglantes et les cris d’agonie de ses parents… Et le silence.

Veñ ne s’était pas réveillé, ni personne d’autre d’ailleurs. Elle le secoua un peu par les épaules. Le pêcheur se retourna dans un grognement, puis repris le cours de ses ronflements. Ce comportement (incoscient) avait fini de la convaincre que Veñ était fâché contre elle. Sentiment qui grandissait et la remplissait d’angoisse depuis le jour de la dragonne d’eau.

Afin de chasser ses tristes pensées, elle contempla la mer agitée sur laquelle se reflétait par intermittence la pleine lune. Le paysage maritime leur était devenu familier depuis maintenant une semaine et Goanag avait appris grâce à Veñ à reconnaitre les signes que pouvait leur envoyer la nature.

Elle laissa le vent jouer dans ses cheveux lisses et regarda le campement. Le feu, à l’abri du vent, éclairait de sa lumière Veñ, Daspren et… pas Divouezh.

Divouezh n’était pas là et Goanag se rappela qu’elle était de garde sur la dernière partie de la nuit. C’était sa chance ! Veñ dormait à poing fermé (nouveau pincement au cœur), Daspren ronflait à réveiller ses ancêtres et Loár et Héol avaient trouvé refuge dans un arbre à l’abri du vent.

Subrepticement, elle se leva sur la pointe des pieds. Elle avait eu de la chance la dernière fois de ne pas se faire repérer pour sa « chasse » et elle souhaitait réitérer l’exploit. Le feu lui rendait la tâche facile, illuminant le chemin afin d’éviter qu’une branche ne craque sous ses pas. Avant de s’éloigner, elle jeta un dernier coup d’œil à la troupe endormie, surtout au « nid » des Elfes, connaissant maintenant leur ouïe fine.

Elle marcha quelques centaines de mètres pour trouver l’endroit où Divouezh montait la garde. A sa grande surprise, Divouezh – « Une fois de plus » - pensa-t-elle, n’était pas là où elle aurait dû se trouver.

La suite se passa en un éclair !

Sans comprendre comment, elle se retrouva au sol, le poids de son assaillant pesant sur son dos frêle qui la maintenait à terre. L’assaillant la retourna et Goanag sentit sous son menton la lame froide d’une dague.

- Divouezh c’est moi !

La lame s’écarta doucement de sa gorge et Divouezh se recula légèrement pour laisser la lumière de la lune éclairer le visage terrorisé de la petite fille. Elle aida Goanag à se relever et lui mit une petite tape derrière les oreilles, avant de la faire asseoir dans l’herbe grasse et humide.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

Même si elle avait progressé, Goanag n’était pas encore une lectrice confirmée. Elle déchiffra tant bien que mal.

- Je voulais te voir. Répondit Goanag, hésitante.

Nouveau griffonnage.

« J’accepte tes excuses ».

La jeune femme sourit à Goanag qui essayait toujours de déchiffrer le message.

- Je sais que j’aurai pas dû voler ton arc pour tuer le dragon. Et je suis désolée que Loár et Héol t’ai disputé.

Divouezh, d’un hochement de tête, lui fit comprendre que c’était oublié.

- Je sais que je suis énervante. Mais…

Des larmes coulèrent le long de ses joues.

- Mais je suis tellement seule… et vous, vous pouvez pas comprendre. Avant de vous retrouver comme ça, vous avez pu profiter de votre famille… alors que moi non. Et c’est pas juste.

Elle éclata en sanglot.

Divouezh prit une grande aspiration et essuya les larmes de Goanag avant de lui relever délicatement la tête et lui faire fermer les yeux. Ses doigts saisirent le crâne de Goanag

- Tu fais…

L’index que sa « sœur muette » posa sur sa bouche la coupa. Un voile bleu foncé se déposa ensuite sur les pupilles de Divouezh, qui ferma les yeux.


***

Quand Goanag ouvrit les paupières. Elle avait la tête embrumée, comme si elle venait de se lever. La pression des doigts de Divouezh sur sa tête se faisait toujours sentir et la ramenèrent à la réalité.

Après un rapide coup d’œil, Goanag vit qu’elles étaient dans une chaumière. L’atmosphère était chaleureuse, une délicieuse odeur de feu de bois se répandait dans la pièce et les sièges semblaient tous plus confortables les uns que les autres.

Près de la cheminée, un homme d’un âge avancé était assis dans un fauteuil marron, un plaid marron posé sur ses jambes frêles. Il tenait entre ses mains un gros volume poussiéreux de Magie comme l’indiquait les étranges runes sur la couverture rouge.

Le vieil homme referma le livre avec un tel vacarme que la petite fille aux cheveux noirs et aux yeux marrons qui se trouvait sur ses genoux sursauta.

Goanag se tourna vers Divouezh.

- C’est toi ?

Le sourire ne mentait pas : elles se trouvaient dans un souvenir de la jeune femme. Goanag s’était précipitée vers Divouezh enfant et l’adulte resserra ses doigts sur le haut sa tête afin qu’elle ne quitte pas son périmètre.

En effet, le monde dans lequel elles évoluaient était comparable à une sphère, bien que les délimitations n’apparussent pas clairement. Les frontières de cette sphère brumeuse se mouvaient en fonction du déplacement de la jeune Divouezh.

- Grand-père, avait dit d’une voix fluette la petite Divouezh. C’est vrai que tout le monde peut utiliser la magie ?

Un sourire sincère illumina le visage de Goanag, une joie telle que quelques larmes embuèrent ses yeux.

- Tu parlais ?

Divouezh acquiesça une nouvelle fois d’un hochement de tête.

Le grand-père éclata d’un grand rire face à la curiosité dévorante de sa petite-fille.

- Tout le monde peut être dépositaire du savoir magique, répondit-il d’une voix chevrotante.

- Je pourrai être magicienne alors ?

Elle avait parlé à une telle vitesse. Chaque mot respirait l’envie d’apprendre.

- Si tu trouves un bon professeur, oui.

Goanag ne pouvait s’empêcher de sourire. Divouezh, elle, avait les yeux humides.

Ce bonheur passé et fugace fut interrompu par un claquement de langue sinistre qu’elles ne connaissaient que trop bien : le Claque-Langue arrivait !

Le vieil homme réagit immédiatement : il s’aida de sa canne pour se lever et souleva un tapis mangé par les mites. D’un geste agile pour un homme de son âge, il utilisa sa canne pour ouvrir une trappe qui menait sous la maison et y précipita Divouezh.

- Tu restes ici !

Aucune réponse n’était attendue et Divouezh obéit. Elle dut se contorsionner car il était impossible de se tenir debout ou même en position assise. Divouezh adulte et Goanag s’était elles aussi, glissées à sa suite.

- Tu ne dis rien, tu ne sors pas ! Sous aucun prétexte !

Sa voix ne tremblait plus, le danger semblait lui avoir redonné une seconde jeunesse. D’un geste vigoureux, il ferma la trappe laissant Divouezh seule dans l’obscurité. Elle entendit le pas claudiquant de son grand-père se diriger vers la porte, puis… plus rien.

La petite fille se traîna sur le sol poussiéreux, toujours suivit par les deux intruses. Elles arrivèrent jusqu’aux tréteaux. A travers les interstices, elle parvenait à distinguer et comprendre la panique extérieure.

De temps à autre, de gigantesques pattes écaillées lui bloquaient la vue et elle entendait alors le claquement terrible mélangés aux cris d’agonie. L’air vint à lui manquer, la fumée lui piquait les yeux et elle sentait la chaleur des flammes lui lécher le visage.

Soudain, le corps de son grand-père tomba devant la maison. Elle ne distingua qu’à travers l’interstice, l’œil vitreux du vieil homme qui semblait la regarder. Elle hurla de terreur et avant que son cri ne se soit totalement échappé, elle mit ses petites mains sur sa bouche pour l’empêcher de se prolonger.

Plus le carnage faisait rage au dehors, plus du sang s’écoulait de la bouche de l’enfant, dont les gouttes finissaient leur course sur la terre sombre.

Goanag tremblait de peur, son passé lui revenant par flash aux rythmes des hurlements : l’impuissance ressentie quand ses amis se faisaient tuer, la douleur de perdre un être cher. La peur de ne pas savoir ce qu’elle allait devenir.

Quelques minutes plus tard, une fois qu’elle eut entendu le battement d’ailes du dragon, Divouezh sortit de sa cachette, la bouche en sang. Elle tenait dans sa main ensanglantée un morceau de chair. En y regardant de plus près, Goanag s’aperçut qu’il s’agissait d’un bout de langue. Tremblante de peur, la petite Divouezh contemplait la désolation que le Claque-Langue avait semé.

Sa vision se troubla, les cheveux noirs, le corps du grand-père et le reste du village s’effacèrent progressivement. Quand Goanag rouvrit les yeux, elle était de retour dans l’herbe fraîche, l’air vivifiant redonna quelques couleurs à son visage livide.

Divouezh retira sa main du crâne de la petite fille et ses yeux reprirent une teinte marron.

L’éloquence de Goanag était en veille. Non Divouezh n’était pas comme le reste de la troupe. Au contraire, elle comprenait mieux que personne la solitude et l’injustice qui étaient sienne. Goanag regarda Divouezh. Puis, avec sa spontanéité enfantine, elle se jeta dans les bras de la jeune femme.

Elles restèrent longtemps dans les bras l’une de l’autre.

Divouezh, malgré ses larmes de chagrin, souriait. Elle était heureuse de s’être autorisée à partager ses souvenirs avec sa petite sœur d’infortune.

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