CHAPITRE 8 : LA SORCIÈRE

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Ce matin-là, il avait été décidé qu’ils se lèveraient tôt. En effet, un vent d’Est soufflait depuis quelques jours et Veñ, dont les instincts de marin étaient toujours présents après toutes ces années, reconnu les signes annonciateurs de tempête.

Le pêcheur remarqua qu’une nouvelle fois, Goanag avait encore échappé à sa surveillance. Chose qui commençait à devenir récurrente et agaçante. Mais avant que la panique ne s’installe, Héol pointa du doigt l’étroit sentier côtier par lequel arrivaient Divouezh et Goanag.

- Où étais-tu ? Demanda Veñ qui préparait son cheval.

- J’ai monté la garde avec Divouezh. J’arrivais pas à dormir…

- Tu aurais dû me réveiller. Dit-il d’un ton sec.

- J’ai essayé, mais tu ronflais trop !

Le rouge monta aux joues de Veñ qui grogna.

- Ha tu vois ! C’est comme ça que t’as fait.

Le regard courroucé du pêcheur lui fit détourner les yeux et elle prit ses affaires pour commencer à les ranger dans les sacoches.

- Tu savais pour Divouezh ? Pourquoi elle parle pas je veux dire.

- Oui. Répondit Veñ, agacé par le combat qu’il livrait avec la boucle du sac qui refusait de se fermer.

Goanag lui prit le paquetage des mains et en un rien de temps, ferma la boucle. « Je me fais vieux », pensa Veñ dans un grognement.

- Pourquoi tu me l’as jamais dit ?

Veñ oublia sa vieillesse et reprit le fil de la conversation.

- Qui t’a raconté mon histoire ? Demanda-t-il.

- Toi.

- Celle de Loár et Héol ?

- Bah eux.

- Et celle de Daspren ?

- Ça va j’ai compris, dit-elle en levant les yeux au ciel. C’était à elle de m’en parler.

Veñ lui sourit. Sourire auquel elle répondit par une langue tirée comme elle avait l’habitude de le faire quand on lui donnait une leçon. Elle alla récupérer le reste de ses affaires dans un grognement qui n’était pas sans rappeler ceux de Veñ.

De son côté, Divouezh finissait de ranger ses affaires. Son arc et son carquois derrière son dos cette fois, afin qu’une certaine jeune fille n’y touche plus. Daspren apparut à côté d’elle.

- Tu lui as dit ?

Divouezh acquiesça dans un sourire. Les yeux de Daspren respiraient la fierté, Divouezh avait enfin passé le pas. Elle avait mis du temps à s’ouvrir à Goanag, le Korrigan pensait que peut-être, inconsciemment, elle avait peur d’être remplacée.

Il avait voulu la féliciter mais il préféra lui offrir un sourire sincère en lui passant la main dans le dos. Il n’avait pas besoin de lui dire qu’il était fier d’elle, elle le savait. Néanmoins, quelque chose le tracassait.

- Télépathie ?

« Oui »

- Et je peux me mettre à supposer sans prendre trop d’risques que le rituel est passé à l’as cette nuit ?

Divouezh baissa légèrement la tête.

- Pas d’magie pour toi aujourd’hui. Ce soir : rituel !

Elle s’éloigna boudeuse. Même dans cette situation, le Korrigan ne pouvait s’empêcher d’être fier.


***

Le départ était imminent. Le vent avait tourné. Il venait maintenant du Sud par fortes rafales leur fouettant le visage, faisant rosir leurs joues et pleurer leurs yeux. « C’est vivifiant ! » avait l’habitude de dire Veñ, même s’il savait au fond de lui que l’air vivifiant ferait des ravages d’ici quelques jours.

- Mon cher Daspren, demanda Héol. Avec qui souhaitez-vous chevaucher aujourd’hui ?

- Mais avec vous voyons, mon cher Héol. Répondit Daspren dans une moquerie non dissimulée.

Une partie de la journée passa sans aucun incident à signaler. Loár et Héol, comme à leur habitude, ouvraient la marche pour prévenir des dangers habituels de la route: bandits, malandrins, voleurs, qui malgré les appellations différentes avaient la même activité lucrative. Mais c’est la nature qui décida que leur périple était trop calme et leur fit donc obstacle.

De violentes rafales glaciales (œuvres surnaturelles sans nul doute) leur faisaient maintenant face, donnant à leurs montures des difficultés pour avancer. Au loin de gros nuages noirs assombrissaient le ciel. Héol se tourna vers Veñ.

- Combien de temps ?

- Une journée, peut-être deux.

Rapidement, Veñ analysa la situation et prit les choses en mains.

- Loár, tu pars en éclaireur vers l’Est. Héol au Nord.

- Et vous, où irez-vous ? Demanda Héol.

- On retourne sur nos pas. On a passé une grotte à deux ou trois kilomètres d’ici. On s’y retrouve dans une heure !

Chacun partit dans la direction indiquée.

Arrivés à la grotte, ils allumèrent un feu pour se réchauffer et parvinrent à lui insuffler assez de vie pour qu’il ne cède pas face aux souffles qui s’engouffraient à l’intérieur, cherchant sa mort. Veñ s’était montré optimiste, trop optimiste pourrait-on dire: la tempête arriva beaucoup plus rapidement que prévu et malgré le feu crépitant, ils sortirent quelques couvertures pour se tenir chaud.


***

A l’heure dite, les Elfes revinrent à la grotte. Héol n’avait fait aucune rencontre digne d’intérêt, mais Loár eut plus de chance.

Ses pas l’avaient mené à un vieil homme qui, malgré la tempête approchante, restait sur la plage à contempler la mer se déchainer. « C’est pas trois gouttes de pluie qui vont me faire décamper ! » avait-il déclaré en éclatant de rire.

Il avait fini par parler à Loár d’un village de pêcheurs qui se situait quelques kilomètres plus loin, facilement atteignable avant la nuit selon lui.

- Mais faut pas compter sur leur hospitalité ma belle immortelle ! Avait-il dit dans un sourire édenté.

En effet, d’après le vieil homme, les gens du village étaient plutôt farouches à l’idée d’accueillir des étrangers, encore plus quand ils s’agissaient de créatures non-mortelles. Mais le vieillard semblait s’amuser de cette situation et il s’approcha de Loár, un air mystérieux passant sur son visage. Puis il lui murmura à l’oreille tel un conspirateur :

- Il y a bien la Sorcière qui vit sur la colline surplombant le village. Elle héberge des créatures, des « nabots à sabots ». Mais aurez-vous le courage de vous frottez à ses forces surnaturelles ?

Puis il avait éclaté d’un grand rire avant de se retourner vers la mer et d’hurler à chaque fracas de vagues.

Ils restèrent quelques instants sans voix à la suite du récit de Loár et se regardèrent les uns les autres. Que faire ? Se frotter à l’hostilité d’un village, qui laissait présager un accueil fait de torches, fourches et autres joyeusetés ou demander asile à une sorcière et risquer une quelconque malédiction ? Après mûre réflexion (qui ne prit pas tant de temps que ça), aucun d’eux ne trouva très engageant de demander le gîte et le couvert à une sorcière. Ils décidèrent donc de tenter leur chance au village.


***

« Mais faut pas compter sur leur hospitalité ma belle immortelle ! », les mots du vieil homme résonnaient aux oreilles de Loár et en voyant « l’accueil » des villageois, elle se dit qu’il était loin du compte.

Par chance, ils avaient évité fourches et torches mais quand ils furent arrivés en fin d’après-midi, la pluie battait son plein et le vent fouettait leurs visages. Malgré leur précipitation à faire rentrer leurs vieux, leurs enfants et de barricader leurs maisons, les villageois trouvèrent quand même le temps de prononcer quelques insultes et menaces de mort à l’encontre de la troupe, en leur lançant des regards méprisants ou en crachant sur leur passage.

Attitude que Daspren « récompensait » par quelques gestes obscènes de la main, qui faisaient beaucoup rire Goanag, qui ne se privait pas pour l’imiter.

La dernière maison du village s’offrait à eux et l’homme qui semblait y vivre, un garçon d’une trentaine d’années, bien bâtit et trapu, était leur dernière chance. Les coups de marteaux résonnaient entre deux bourrasques : l’homme clouait des planches de bois sur l’embrasure des fenêtres.

Veñ s’approcha.

- Monsieur ?

Le bricoleur se retourna, laissant apparaître son visage bourru, caché par une grosse barbe brune. Il regarda la troupe avec dédain et retourna à son occupation.

- Monsieur, nous nous demandions si vous pouviez nous accorder le gîte et le couvert pour la nuit ? Demanda Veñ, en fournissant un effort pour ne pas laisser sa colère prendre le dessus.

- Nous avons de quoi vous dédommager. Ajouta-t-il précipitamment.

L’homme se retourna de nouveau et le regarda.

- Pour toi, la p’tite et la jeune derrière c’est d’accord !

Puis il cracha par terre en regardant les Elfes et Daspren.

- Mais le nabot à sabots et les Elfes c’est dehors ! D’façon c’est pas immortelle cette engeance-là ?

Loár, prête à en découdre, avança vers lui mais Héol la retint.

Sans dire un mot, la troupe s’en alla en jetant un regard noir à l’homme. Goanag se retourna et cracha à ses pieds en lui faisant un geste obscène de la main. Daspren la gratifia d’un clin d’œil.

Le temps était de plus en plus épouvantable et la pluie martelait les arbres et le sol, apportant avec elle le tonnerre et les éclairs.

Malgré leur grande acuité visuelle, Loár et Héol restaient aveugles et avaient du mal à s’orienter. Ils avaient tenté de se mettre à l’abri sous des arbres qui tremblaient telles des brindilles à chaque souffle de vent. Mais la situation empirait et devenait dangereuse. Ils ne pouvaient laisser une enfant sous ce déluge et Veñ prit la décision : ils se rendraient à la colline où vivait la sorcière.


***

Ils arrivèrent à la tombée de la nuit. Un éclair leur indiqua la maison de bois dont chaque planche tremblait sous les attaques du vent.

Durant le trajet et plus pour se rassurer, Goanag n’avait cessé de plaisanter au sujet des sorcières. Mais maintenant qu'ils se trouvaient sur le pas de sa porte, la petite fille tremblait de peur.

Deux coups puissants résonnèrent travers le fracas des vagues qui s’écrasaient contre les rochers en contrebas. Veń avait frappé contre la porte de bois d’une manière brusque, peut-être afin d’impressionner leur future hôtesse et montrer qu’ils n’étaient pas de simples voyageurs prêts à se laisser prendre au piège par un sortilège ou un charme.

Les idées reçues ont la vie dure et ils furent surpris de voir la femme qui leur ouvrit la porte. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle était effectivement loin de l’idée que l’on pouvait se faire habituellement d’une sorcière : des pustules partout, la peau verdâtre, un visage déformé par la laideur et des cheveux ressemblant à de la paille.

La femme qui leur ouvrit avait une quarantaine d’années, la peau noire comme l’ébène, des cheveux joliment tressés et des yeux en amande qui avaient de légers reflets mauves. Vêtue d’une robe de chambre en laine violette et de pantoufles fourrées de la même couleur, elle s’écarta du pas de la porte laissant apparaître une pièce qui sentait bon le feu de bois et respirait la chaleur.


Dans un sourire sincère, elle leur dit de sa voix douce : « Entrez ! ».

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