CHAPITRE 10 : UN CHOIX DIFFICILE
Le vent avait continué de souffler violemment durant la nuit. Mais comme toujours, après la tempête arrive le beau temps et le ciel gris et maussade de la veille s’était éclipsé à la faveur d’un ciel bleu, magnifié par un soleil resplendissant.
Veñ n’avait pas remarqué le charme bucolique du lieu : des parterres de fleurs multicolores bordaient la propriété, un gros chêne poussait de travers sur le bord de la falaise, les animaux d’habitude si craintifs près de l’habitat de l’homme, venaient brouter l’herbe grasse et verte en toute quiétude.
Derrière la maison se trouvait un potager dans lequel on pouvait trouver toutes sortes de légumes, de fruits et qui sentait les aromates du lever au coucher du soleil.
Il alla s’asseoir sur le fauteuil rapiécé sous le porche et regarda Goanag jouer avec les enfants de Grignous : les jumelles C’hoar et Seurez et leur petit frère Breur. Les jumelles étaient un peu plus âgées que Goanag, elles avaient onze ans et Breur entamait sa sixième année. Mais les quatre enfants étaient tellement heureux de faire de nouvelles rencontres que la différence d’âge importait peu. Ils jouaient aux chevaliers défenseurs des opprimés et avaient fabriqué des épées de fortunes avec des bouts de bois qui trainaient ici et là.
Toujours sous le coup des émotions de la veille, Grignous, qui travaillait au potager, se laissa tout de même attendrir par ce joli tableau.
La matinée était déjà bien entamée et Veñ avait décidé, une fois n’es pas coutume, de sécher l’entraînement quotidien. Il voulait profiter des derniers moments de paix avant de reprendre la route pour un temps qui lui était inconnu.
Daspren leur avait raconté la discussion de la veille et Veñ ne saurait dire pourquoi, mais il était persuadé que le dragon déifié dont avait fait mention Gwelladen, n’était autre que le Claque-Langue. Si tel était le cas, cette piste le mènerait au plus près du dragon et de sa vengeance.
Il ferma les yeux et laissa vagabonder son esprit vindicatif, tandis que la brise maritime lui caressait le visage.
Loár, Héol et Divouezh étaient plus assidus: ils s’entraînaient ensemble. Quand Divouezh les rejoignait, et n’ayant plus rien à lui apprendre dans le maniement de l’arc ; les exercices portaient sur le combat rapproché et l’utilisation des doubles dagues : des lames Elfiques, recourbées à l’intérieur et à l’extérieur, rendant les coups donnés imprévisibles.
Les époux attaquaient Divouezh soit ensemble, soit séparément afin de lui enseigner les diverses tactiques d’attaques, d’esquives et de défenses. La combinaison des différents mouvements enchaînés les uns derrière les autres, formait une chorégraphie digne des plus belles danses du pays.
Lorsque les enfants passèrent à leur hauteur, ils essayèrent de les imiter. Si le résultat ne ressemblait en rien à ce qu’ils avaient vu, il eut au moins le mérite de faire rire les maîtres et l’apprentie.
Puis, la troupe turbulente repartit poursuivre ses aventures imaginaires, peuplées de monstres et de démons, laissant le soin aux adultes de se soucier de ceux de la vie réelle.
***
La lumière du soleil passait à travers les carreaux salis par la pluie, éclairait timidement la pièce principale. Gwelladen avait disposé quelques bougies sur la table afin qu’ils ne soient pas gênés. Daspren déplia la carte jaunie et de ses mains poilues, l’aplatit sur la table dans un grand bruit. Puis, il l’invita à l’étudier.
La guérisseuse laissa glisser ses doigts sur la papier rêche, recouvert à certains endroits de moisissures.
- Ce sont les endroits où le dragon a sévit ?
- Oui. Divouezh est not’ mémoire. Depuis qu’elle est en âge d’écrire, elle consigne tout.
Le doigt de Gwelladen s’arrêta sur une marque à côté de laquelle on pouvait lire deux dates.
- Il attaque plusieurs fois au même endroit ? Demanda-t-elle, étonnée.
- Certains villages ont voulu se r’construire plutôt que d’choisir l’exil. Celui-là a tenu une année complète avant que le Claque-Langue ne revienne.
- Quelle peut être sa motivation ?
- On a exploré différentes pistes : la manipulation d’un tiers, une volonté de régir le monde. Au fil de nos enquêtes nous en avons déduit que c’était qu’une créature mauvaise, mue par sa faim et son désir de destruction.
- Et vous n’avez jamais trouvé une faille ?
- Cette bête-là n’est pas comme les autres, répondit Daspren avec gravité. Elle est invincible.
Gwelladen ne put s’empêcher de rire légèrement.
- Croyez-en mon expérience, personne n’est invincible. Vous qui avez une vie plus longue que les hommes ne pouvez vivre éternellement. Même Loár et Héol, insensibles à la maladie ou la vieillesse peuvent périr au combat. Tout être ici-bas à une faille, il vous suffit juste de la trouver, finit-elle avec un sourire bienveillant.
- J’espère que vous avez raison.
Daspren la regarda avec intensité. Il ne voulait pas avoir l’air d’insister mais il devait savoir. La question méritait, devait, être approfondie. Et comme si Gwelladen avait deviné les pensées du Korrigan, elle commença :
- Je sais ce que vous allez me demander Daspren. Mais je ne peux vous assurer que le Claque-Langue et le dragon de la cité ne soient qu’une seule et même entité.
- Vous vous souvenez vraiment de rien ?
- J’avais cinq ans quand nous avons fui.
- Regardez !
Il lui montra de son doigt velu et pointu une montagne sur la carte.
- Nous l’avons perdu ici il y a quelques semaines. Nous n’avons pas traversé les Marais de Moustret.
- Sage décision.
- Et après les Marais il n’y a que les montages de neiges éternelles et nous savons qu’il ne peut s’y…
- Des montagnes… le coupa-t-elle.
- Pardon ?
- Je me souviens de montagnes, reprit-elle. Nous avons mis une semaine pour arriver ici. Et la première journée, je me rappelle que dans le chariot, blottit contre ma mère, je voyais au loin ces montagnes noires et carbonisées s’éloigner.
Un frisson couru le long de sa nuque : le souvenir se faisait de plus en plus précis… Des montagnes noires… Elle se pencha sur la carte.
- De combien est l’échelle de votre carte ?
- Un de mes petits doigts pour un kilomètre, dit-il en agitant son auriculaire sous ses yeux.
Gwelladen compara ses doigts à ceux de Daspren et à peu de choses près, son index faisait la taille de l’auriculaire du Korrigan. Elle s’y reprit à trois fois avant de tomber sur une montagne qui pouvait potentiellement être leur destination.
- Ici ! s’écria-t-elle victorieuse.
Daspren attrapa la plume et traça délicatement une grosse croix. A peine eut-il levé la plume du parchemin que la porte s’ouvrit avec fracas et quatre enfants agités déambulèrent dans la pièce en poussant des hurlements guerriers. Goanag, qui devait être la cheffe de la troupe, s’avança de la carte et pointa du doigt la marque fraîchement tracée.
- C’est ici que se trouve le trésor des Pirates Dragons !
- A l’attaque !!! Hurlèrent les trois autres.
Ensuite, ils repartirent comme ils étaient venus : dans un vacarme assourdissant, sous le rire de Daspren et le regard amusé de Gwelladen.
Le soleil avait presque atteint son zénith quand la guérisseuse sortit de la maison.
- Les enfants ! Dit-elle la voix forte. Il va falloir faire une pause dans votre quête des Pirates Dragons et vous laver les mains. Le repas est presque prêt.
Veñ fut réveillé en sursaut par l’appel. Quand il vit Goanag entourée d’autres enfants de son âge qui râlaient de bon cœur tout en abandonnant leurs épées au sol, son visage se détendit et devint paisible. Il les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans le potager où se trouvait le lavoir.
Gwelladen se tourna vers lui.
- C’est plaisant de la voir ainsi, n’est-ce pas ?
- Oui.
Elle hésita légèrement avant de venir s’asseoir à côté de lui.
- Quand repartez-vous ?
- Demain, si cela vous va bien sûr.
- Oh ne voyez pas dans ma question un quelconque empressement à vous chasser. Je m’interrogeais au sujet de Goanag.
- Eh bien ?
- Vous l’emmenez avec vous ?
- Evidemment. Je n’ai pas d’autre choix.
- Si vous le souhaitez, commença-t-elle timidement. Elle peut rester avec nous.
Veñ la regarda droit dans les yeux et voulu prendre la parole, mais Gwelladen le prit de vitesse.
- Vous n’êtes pas obligé de décider tout de suite. Mais pensez-y d’accord ?
Il acquiesça de la tête sans réellement l’écouter. Laisser Goanag ici, l’idée ne lui avait même jamais traversé l’esprit. La laisser ici lui permettrait peut-être d’avoir une enfance plus heureuse, plus « normale ». Il laissa mûrir cette idée toute la journée et fit passer le mot aux autres de se retrouver à minuit.
***
Quand Veñ passa le pas de la porte pour retrouver le reste de la troupe pour leur réunion nocturne sous le ciel étoilé, Goanag dormait depuis maintenant trois heures.
- T’en fais une tête ! Attaqua Daspren avec humour.
Après avoir relaté sa conversation avec Gswelladen, ils comprirent pourquoi son visage était si sombre.
- Que lui avez-vous répondu ? S’enquit Héol.
- Rien pour l’instant. Cette décision nous appartient à tous.
Divouezh griffonna rapidement sur son carnet.
« Tu veux qu’on soit unanime ? »
- Oui.
- Holà ! S’enflamma Daspren. J’aime pas beaucoup ça ! Y’a pas b’soin de réfléchir. Elle fait partie de la troupe, point final !
- Je suis d’accord, confirma Loár.
- Moi aussi, renchérit Héol.
- C’est réglé alors ! S’exclama Daspren, victorieux.
Il se leva, le sourire aux lèvres. Mais Veñ, d’un geste de main, l’incita à se rasseoir.
- Avant de crier victoire Daspren, laisse-moi parler.
Le Korrigan grommela tandis qu’il se rasseyait sur sa souche de bois.
- La question n’est pas de savoir si elle appartient ou non à la troupe. Ça, nous le savons tous. Mais, nous avons volontairement oublié quelque chose la concernant : Goanag est une enfant.
- Veñ, vous savez très bien que Divouezh l’était aussi quand nous l’avons pris avec nous.
- Et j’aurai dû m’y opposer. Toi, Loár, Daspren et moi, nous sommes adultes et nous avons fait nos choix en connaissance de cause. Divouezh est certes adulte aujourd’hui mais peut-être aurait-elle préférée grandir dans un autre environnement.
- Tu critiques nos décisions passées ? T’étais où Veñ quand on a trouvé Divouezh. ? Rétorqua Daspren, plus sérieux que jamais. Quand on a trouvé une enfant muette, le visage ensanglanté, qui refusait d’bouger d’un centimètre du corps de son grand-père. ? On devait faire quoi à ce moment ? Dis-moi !
Veñ dont les poings tremblaient légèrement, fournit un effort considérable pour ne pas exploser. Il essaya de contenir les tics nerveux qui agitaient ses lèvres.
- Vous l’avez tous vu aujourd’hui non ?! Depuis qu’elle est avec nous, quand a-t-elle joué ? Rit ou rencontré des enfants de son âge ?!
- Divouezh s’est jamais plainte !
Les protestations s’élevèrent et la discussion devint plus qu’houleuse entre le pêcheur et le Korrigan à tel point que personne, pas même les Elfes, n’entendirent le crissement rapide de la plume sur le papier.
La jeune femme dû se lever pour se faire « entendre ». Ils se tournèrent vers elle.
« Veñ, tu n’as pas à parler en mon nom, je peux très bien m’en charger. Mais tu as raison. »
Veñ inclina légèrement la tête pour s’excuser auprès de la jeune femme. Salut qu’elle lui rendit avec un petit sourire, montrant qu’il n’y avait en elle aucune rancune. Elle fit lire la deuxième note.
« Moi, je n’ai pas eu d’enfance. »
Les mots n’auraient pas eu plus d’impact, même hurlés. Tous se rassirent tandis que Divouezh écrivit une nouvelle fois.
« C’est à elle que nous devons penser, pas à nous. »

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