CHAPITRE 12 : LA RENCONTRE AVEC ABERZH
Malgré la douceur printanière, la première nuitée sous le ciel étoilée était d’un froid glacial. Personne ne prononçait un mot. Ils étaient tous le nez plongé dans leurs assiettes prenant soin de ne pas croiser le regard de l’un ou de l’autre. Les bruits des couverts faisaient canon avec le crépitement du feu. Dès que le repas fut avalé et digéré, chacun se tourna le dos pour plonger dans un sommeil plus ou moins agité.
Le deuxième soir fut légèrement meilleur après la réconciliation de Loár et Divouezh. La jeune femme était mal à l’aise depuis la discussion houleuse sur l’abandon de Goanag. Après leur entraînement quotidien, elle prit Loár à part et commença à griffonner sur son carnet de cuir.
Loár s’était penchée pour lire par-dessus son épaule. Elle sourit, soulagée :
« Je suis »
Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, elle mit ses mains dans les siennes.
- Moi aussi, murmura Loár les yeux humides.
Elles s’étreignirent un long moment.
Si les relations étaient revenues à la normale entre Divouezh et Loár, celles entre Veñ et Daspren étaient encore extrêmement tendues. L’ancien pêcheur n’avait pas décroché un mot depuis qu’ils avaient laissé Goanag chez Gwelladen et sa mauvaise humeur grandissait chaque jour un peu plus. C’est surtout Daspren – qui provoquait beaucoup Veñ ces derniers jours – qui en faisait les frais.
Les Korrigans ont la réputation d’être un peuple très facétieux, mais aussi extrêmement têtu et revanchard. C’était sans compter le caractère de Veñ qui pouvait se montrer aussi, voire plus, têtu que son ami.
Cette situation devenait de plus en plus intenable du moins pour le Korrigan qui malgré son caractère fier, avait un mal certain à endurer le silence boudeur du pêcheur. Et quand le temps fut à la capitulation, c’est à Daspren qu’il revint de capituler.
Il pleuvait ce jour-là, comme si la nature voulait coller au plus près de leur humeur maussade. Cela ne faisait que six jours qu’ils avaient quitté la charmante chaumière de Gwelladen, pourtant ils leurs semblaient que c’était une éternité. Daspren demanda à Divouezh de se rapprocher du cheval de Veñ et le Korrigan passa d’une croupe à l’autre.
- Je ne t’ai pas invité !
- C’est ma place habituelle, j’ai pas b’soin qu’on m’invite.
Veñ usa de sa communication favorite : le grognement.
Ne se laissant pas abattre, Daspren escalada Veñ pour se retrouver sur la tête du cheval, face à lui. Il plongea son regard dans celui du pêcheur.
- Si tu essaies de m’hypnotiser, tu finiras le voyage à pied.
- J’envoûte pas mes amis.
- Ha ! Nous sommes amis maintenant ? Répondit Veñ avec ironie.
- Evidemment tête d’anduilh ! Et tu sais ce qu’ils font les amis ?
Veñ resta silencieux.
- Ils partagent des choses. Les bons, les mauvais moments. Par exemple, continua Daspren, pourquoi tu t’es pas retourné quand Goanag t’a appelé ?
Le pêcheur lança à Daspren des yeux noirs.
- Tu peux me regarder comme ça, j’bougerai pas tant que j’aurai pas de réponse.
Veñ chercha une quelconque aide parmi ses compagnons. Divouezh lui donna un sourire d’encouragement, Héol fit un hochement de tête un peu raide pour lui dire de répondre et Loár lui offrit un sourire bienveillant en lui disant :
- Tu ne gagneras pas contre lui.
Daspren le regardait, triomphant.
- Très bien, répondit Veñ.
Il prit une profonde aspiration. Le reste de la troupe se trouvait suspendue à ses lèvres, attendant avidement sa confession.
- Voir ma femme et ma fille mourir cette nuit-là, a été la chose la plus dure de ma vie. Abandonner Goanag là-bas, fut la seconde.
Abasourdis ! Il n’y avait pas d’autres mots pour décrire le sentiment que tous éprouvaient. Pour la première fois, Veñ venait d’exprimer une émotion. Une vraie émotion, avec des mots articulés, formant une phrase construite plutôt qu’avec ses sempiternels grognements primitifs.
- Et bah voilà ! Répliqua Daspren. C’était pas compliqué ! C’est pas mieux dehors hein ? Au lieu de faire le désagréable pendant des jours.
- Désolé Daspren.
- Pardonné ! Allez t’as gagné, j’reprends ma place.
Et Daspren s’allongea sur la croupe du cheval de Veñ, le sourire aux lèvres.
***
Le douzième jour était dégagé, un léger vent soufflait dans l’herbe verte et jouait dans les cheveux et les crinières. Ils avaient mis plus de temps que ce qui était initialement prévu, c’était encore une époque où la science de la cartographie n’était pas des plus fiables. C’est en fin de matinée qu’ils les virent : les montagnes noires et carbonisées qu’avait décrit Gwelladen.
Ils avancèrent encore quelques heures avant que le soleil ne se couche et jugèrent préférable de faire une dernière halte à la belle étoile. Il leur restait quelques heures de marche mais ils ne voulaient pas arriver dans une cité inconnue en pleine nuit.
A l’Ouest le soleil se coucha, laissant l’Est s’illuminer par les lumières de la gigantesque ville. Ils se demandèrent de quoi serait fait leur lendemain : devraient-ils s’attendre à un accueil comme au village de pêcheurs ou découvriraient-ils une population plus éduquée ?
Il était impératif pour eux de pouvoir rester afin d’enquêter. Les questions se bousculaient dans leurs têtes : s’agissait-il bien de la ville des parents de Gwelladen ? La tanière du dragon était-elle proche ? Le dragon déifié était-il le Claque-Langue ?
« Pourquoi ne pas y aller directement ? »
- C’est un risque que nous ne pouvons prendre, commença Héol. Il nous faut avancer avec toutes les précautions nécessaires et obtenir le plus d’informations possible. De plus, nous ne savons pas encore si le dragon est bien le nôtre et si c’est le cas, la ville est-elle victime ou complice ?
- Et s’ils sont effectivement complice ? Demanda Loár pensive.
- Notre quête tournera court. Dit Daspren avec un sourire triste.
Tout le monde sembla inquiet. L’idée de voir leur quête finir avant d’avoir pu tuer le Claque-Langue était quelque chose qu’ils n’avaient jamais envisagé.
Oh bien sûr, ils savaient qu’ils ne survivraient pas tous. Mais ils avaient imaginé leur fin dans le fracas d’un combat dantesque et épique contre la bête.
- Nous verrons demain, intervint Veñ. Mais nous en avons vu des choses ensemble. Et ce n’est pas une ville qui se mettra entre nous et le dragon !
- Seriez-vous devenu optimiste Veñ ? Demanda Héol avec un sourire.
Veñ lui rendit son sourire pour toute réponse.
***
Ils se levèrent tôt ce matin-là, plus tôt que d’habitude, ce qui agaça Daspren qui trouvait que déjà, ils se levaient trop tôt. Ils arrivèrent trois heures plus tard aux portes de la ville où ils furent accueillis par deux gardes et une pancarte :
« Nous ne craignons ni Hommes, ni Rois, ni Empereurs car l’esprit d’Aberzh veille sur nous.
Si vos intentions sont nobles, nous vous accueillerons avec tous les égards.
Si vos intentions sont belliqueuses, alors prenez garde. »
- Au moins, nous sommes prévenus. Dit Daspren, tandis que Veñ faisait avancer son cheval sous l’arche de pierre qui marquait l’entrée de la ville.
Les deux gardes les saluèrent poliment en les suivant du regard jusqu’à ce qu’ils arrivent au cœur de la cité.
L’animation qui régnait était digne des plus grandes capitales. Héol et Loár remarquèrent que les rues goudronnées étaient aussi larges et longues qu’à Neventi, Veñ quant à lui, eut les yeux attirés vers le port où des marins partaient en mer.
Une bonne odeur de pain frais et de viennoiseries sortant du four allécha Daspren, lui rappelant qu’il n’avait rien avalé depuis la veille au soir.
Divouezh quant à elle ne détachait pas son regard du jeune homme brun d’une vingtaine d’années qui n’arrêtait pas de la dévorer des yeux. Derrière sa barbe de trois jours, il lui sourit. Le rouge monta aux joues de Divouezh qui lui rendit un sourire un peu sot. Leurs regards se séparèrent quand la troupe tourna dans une avenue adjacente.
Ils traversèrent les différentes rues sans faire scandale, les habitants remarquant à peine leur présence et ceux qui les remarquaient, les saluaient chaleureusement.
C’était une bonne chose pensa Veñ, l’accueil n’avait plus à être un souci et leur première journée s’annonçait sous les meilleurs auspices.
Leurs pas les menèrent vers une place centrale. Bien qu’elle formât le point névralgique de la cité (toutes les rues menaient à cette place), elle était moins animée. Les habitants et les habitantes n’y venaient que pour entrer et sortir d’un bâtiment circulaire ouvert de tous côtés par des arches.
Le lieu était richement décoré. Un rosier avait élu domicile sur les colonnes, répandant un parfum sucré tout autour. Ils n’en avaient jamais vu de comme ça, mais ils étaient persuadés qu’il s’agissait d’un lieu de culte comme le laissait penser les runes anciennes qui ornaient les murs.
La statue en bronze qui trônait au centre du bâtiment finit de les convaincre. C’était une statue de femme, qui avait la tête baissée en signe d’humilité. Son regard était franc et triste à la fois. En dessous de la statue une plaque en or était ornée de pierres précieuses. On pouvait lire :
« ABERZH qui par son sacrifice nous assura la paix. Nous honorons sa mémoire afin qu’elle veille sur nous et ne soit pas morte en vain. »
- Magnifique, n’est-ce pas ?
Ils se retournèrent pour se trouver face à un homme d’une soixantaine d’années bien en chair. Ses cheveux poivres et sels étaient noués en un élégant chignon et une barbe tout aussi grisonnante lui descendait sur le torse. Ses bras étaient grands ouverts et le soleil faisait scintiller ses énormes bagues en or.
- Je vous souhaite la bienvenue dans notre belle cité.

Annotations
Versions