CHAPITRE 13 : DISMEG, LE FILS
- Je vous souhaite la bienvenue dans notre belle cité.
Il s’était incliné respectueusement, ni trop ni trop peu, sans les quitter des yeux et il se releva avec douceur. Le bas de sa toge rouge dansait légèrement sous le souffle du vent qui s’engouffrait à travers les arches.
- Je me vois toutefois dans l’obligation de vous demander de sortir vos montures à l’extérieur du Temple.
Le ton était courtois, mielleux pourrait-on dire. Pourtant, Loár ne put s’empêcher d’y voir une menace sous-jacente.
- Veuillez nous excuser, dit précipitamment Héol qui avait senti l’émotion de sa femme.
Ils mirent tous pieds à terre et sortirent du temple sous les regards des priants et priantes. Le prêtre les accompagna jusqu’à l’entrée.
- Je vous remercie.
Il les regarda avec intérêt et curiosité. Jamais il n’avait vu une troupe aussi étrange et aussi bien armée. Il connaissait bien sûr les Elfes pour en avoir déjà vu mais il n’avait pas souvenir d’avoir déjà rencontré une créature telle que Daspren.
- Voilà une belle troupe ! Dit-il avec enthousiasme. Cela fait quelques mois que nous n’avions pas vu de pèlerins.
- Des pèlerins ? Demanda Veñ.
Le prêtre eut une moue réprobatrice, à la limite de la vexation quand il vit les visages quelque peu décontenancés de la troupe. Manifestement il avait à faire à de simples (vulgaires, pensa-t-il) voyageurs.
- Bien… il me semblait que vous étiez venus payer vos hommages à notre mère à tous. Si vous ne faites qu’étape dans notre ville, vous trouverez une auberge dans le quartier commerçant.
Puis, dans un geste théâtral, il tourna les talons et marcha rapidement vers un autre quartier de la cité. Divouezh griffonna rapidement sur son carnet avant d’aller se poster devant lui.
« Pouvez-vous nous parler d’Aberzh ? »
Les yeux bleus du prêtre s’illuminèrent.
- Je me fais toujours un plaisir de combattre l’ignorance. Dit-il dans un grand éclat de rire joyeux. Tu ne parles pas mon enfant ?
- Divouezh est muette, intervint Veñ.
- De naissance, ajouta Loár.
Toute la troupe la regarda du coin de l’œil. Sans avoir besoin de se parler, ils avaient compris : Loár ne faisait pas confiance à cet individu. Elle avait toujours eu ce don de « ressentir » les gens et elle se trompait rarement.
- Je me nomme Loár. Mon époux Héol et moi-même sommes originaires de la côte de Koad.
- Oh ! S’exclama-t-il ravi. J’ai beaucoup entendu parler de la dévotion de votre peuple envers les divinités. C’est toujours un plaisir de rencontrer des dévots, même si nos croyances divergent.
Héol et Loár s’inclinèrent et le prêtre se tourna vers Veñ.
- Veñ, de la famille des Jer.
- Oh oh ! N’allez pas le répéter trop fort mon ami. Tout le monde au port voudrait vous embaucher et ils ne vous laisseraient pas partir.
- Vous connaissez ma famille ?
- De réputation seulement. Répondit le prêtre en minaudant. Mais je suis heureux de pouvoir rencontrer un de leur descendant.
Tout comme les Elfes, Veñ s’inclina sans quitter des yeux le prêtre bedonnant qui se tournait maintenant vers Daspren.
- Et vous étrange créature ? Qu’êtes-vous ? Je ne crois pas avoir rencontré quelqu’un d’aussi pittoresque que vous.
- Daspren, Korrigan du Peuple des… Du Lac Bleu. Et vous-même ordinaire humain ? Répondit-il d’un air hautain.
Les sourires fleurirent sur les visages de la troupe. Même Héol, d’habitude si stoïque, en esquissa un.
Le prêtre, irrité, se racla la gorge avant de déclarer d’un ton solennel :
- Je me nomme Dismeg, fils d’Aberzh. Et j’entends par là, son fils biologique.
- Et vous êtes le chef du culte de votre mère ? Demanda Daspren.
- Culte, quel vilain mot. Non maitre Korrigan, voyez-en moi le dépositaire du savoir, le gardien de la mémoire de ma noble mère. Si vous le souhaitez, ajouta-t-il, je peux vous conduire à votre auberge tout en vous contant son histoire.
Ils acceptèrent la proposition et le suivirent à travers les rues encombrées de monde de la cité. Dismeg se racla la gorge avant de commencer :
« Ma mère était une femme brave, fière, forte et d’une grande beauté comme vous avez pu le constater.
La vie était paisible et moins agitée en ces temps bénis. Il faut savoir qu’avant que cette majestueuse cité ne se dresse devant vous, il s’agissait là d’un modeste hameau regroupant à peine une centaine d’habitants. Prospère certes, mais modeste.
Il y a cinquante ans que le drame a eu lieu… c’était une matinée de printemps, j’avais à peine onze ans.
Nous étions au champ, (je dois confesser avoir toujours eu en horreur les travaux manuels et je faisais tout pour m’échapper en forêt). Mais cette fois-ci, ma mère avait accru sa surveillance rendant toute fuite impossible. Je ne la remercierai jamais assez pour cela.
Nous fauchions le foin quand nous l’avons entendu. Un claquement terrible, sinistre. Puis, le feu dévastateur embrasa la forêt et nous le vîmes. D’abord sa silhouette monstrueuse qui se détachait des flammes puis, il nous apparut en plein jour : un immense dragon aux écailles bleu nuit.
La panique fut générale comme vous pouvez vous l’imaginer et les survivants cherchèrent un abri. Seule ma mère, Aberzh, décida d’affronter le dragon !
Alors que villageois et villageoises (moi aussi, j’ai honte de l’admettre) se terraient pour leurs survies. Ma mère, elle, se trouvait debout à l’endroit même où trône aujourd’hui sa statue et elle fit face à l’horrible monstre.
Elle leva sa main vers le museau de la bête. Je la voyais au loin de ma cachette et je peux vous jurer qu’une connexion magique, spirituelle, s’est établie entre l’animal et ma mère.
Le dragon poussa un hurlement et s’envola pour ne plus jamais revenir. »
Dismeg avait mis énormément d’emphase dans son discours. Après tout, il contait l’héritage de sa mère dont on le sentait fier. Et, on ne pouvait lui enlever qu’il la racontait à merveille. Il la racontait d’ailleurs tellement bien qu’ils arrivèrent à l’auberge sans vraiment s’en rendre compte.
Ils avaient tout de même été sensibles à ce que la cité leur offrait : les odeurs des fruits et légumes, du poisson frais et de la viande rôtie à la broche ; à la musique des marteaux des forgerons tapant à l’unisson sur le métal bouillant.
La ville vivait et la troupe s’en régalait.
- Et le sacrifice ? Demanda Veñ.
- Le sacrifice ? Répondit Dismeg d’une voix tremblante.
- La plaque dans le temple, parle d’un sacrifice.
- Oh ! Répondit Dismeg d’un ton qu’il voulait dégagé. Ma mère est décédée peu de temps après. Les habitants étant superstitieux, ils ont cru que cela était dû à une quelconque magie du dragon.
Il ne s’attarda pas outre mesure, s’inclina pour leur souhaiter la bonne journée et disparut dans le labyrinthe des ruelles.
La chambre était spacieuse et aérée. « La plus belle et la plus grande de toutes » selon l’aubergiste. Il est vrai que l’espace principal, contenant six lits douillets et une magnifique table ouvragée, avait des allures de palais. La chambre avait même une dépendance avec une salle de toilette. De plus, lorsque les fenêtres étaient ouvertes, la vue donnant sur les toits de la cité était magnifique.
Quelques heures plus tard, après une toilette plus que méritée, ils s’installèrent à la grande table de chêne mat où un dîner copieux leur avait été servi.
- Que pensez-vous de notre hôte ? Demanda Veñ à ses compagnons.
- Il ment ! Répliqua Loár immédiatement. Soit par omission soit consciemment, mais son histoire ne tient pas la route.
- Mais si ! Répliqua Daspren la bouche pleine. C’est arrivé le même jour que lorsque j’ai monté une licorne.
Divouezh faillit s’étouffer en avalant de travers un morceau de poulet. Daspren lui tapota plusieurs fois le dos.
- Ils ont beaucoup de gardes. Reprit Veñ plus sérieusement.
- 249 de ce que j’ai pu compter, dit Héol. 251, avec les deux gardes à la porte principale. Ils sont beaucoup plus nombreux que les « Chiens de Neventi », qui est pourtant considérée comme une place forte.
Veñ grimaça, ce qui agaça Loár.
- Après quinze ans encore ?!
- Désolé, mais chez moi quand on utilise des noms d’animaux pour désigner quelqu’un… on est loin du compliment.
- Il n’y a que les Hommes pour considérer que c’est une insulte. Répliqua Héol.
Veñ dodelina de la tête pour lui donner raison.
Divouezh griffonna sur son carnet.
« Si Dismeg ment, c’est quoi la vraie histoire ? »
- La plaque commémore un sacrifice, si on recoupe avec ce que nous a dit Gwelladen, la ville orchestrerait les sacrifices. Répondit Daspren avec gravité.
- Et la description correspond. Il s’agit bien du Claque-Langue, renchérit Loár.
- Oui, répondit Héol. Il est curieux de le voir parler avec mépris de la superstition des habitants alors qu’il doit se faire un malin plaisir à l’entretenir.
- C’est le gardien de la mémoire de sa noble mère, ne l’oublie pas. Répondit Daspren dans une imitation plutôt réussie de Dismeg.
- On peut supposer sans se tromper que les gardes maintiennent l’ordre par la peur. Ajouta Veñ.
- Je vous propose de nous reposer cette nuit, commença Loár. Et demain nous enquêterons, en essayant de ne pas nous faire trop remarquer.
Elle insista sur les derniers mots en regardant particulièrement Daspren qui avait le don de ne pas toujours être le plus discret. Le repas fini, ils goûtèrent le luxe de dormir dans des lits moelleux aux draps de soie.
Demain serait un jour décisif. Ils auraient besoin de toutes leurs forces et de toutes leurs têtes.

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