CHAPITRE 14 : UNE CITE SOUS SURVEILLANCE
Ils sortirent en fin de matinée après une bonne nuit de sommeil réparateur et un petit-déjeuner copieux. La cité était déjà en effervescence : les forgerons avaient commencé leur chant de ferraille, les odeurs de pain et brioches parcouraient les rues et les marins faisaient route à l’horizon pour ne revenir qu’en début de soirée, leurs cales remplis de poissons.
Héol remarqua immédiatement la troupe de quinze gardes qui l’air de rien les avait pris en surveillance dès qu’ils avaient posé une botte dehors. La décision avait été prise de se séparer en trois groupes. Veñ irait seul au port, son passé de pêcheur l’aiderait sûrement à délier quelques langues. Loár et Héol iraient dans les quartiers résidentiels et Daspren et Divouezh dans le quartier commerçant. Le rendez-vous était fixé pour dix-huit heures le soir.
Arrivé dans le port gigantesque, les embruns marins lui caressèrent le visage, l’odeur de sel et d’algue lui piqua les poumons. « Vivifiant ! » pensa-t-il dans un sourire. Veñ avait beaucoup navigué et vu quasiment tout ce que le monde pouvait offrir, mais il ne se rappelait pas d’avoir déjà contemplé un tel endroit : treize quais dont cinq pouvaient accueillir des trirèmes et de grands voiliers. Le port n’était pas seulement un port de pêche, il était aussi une étape pour la plupart des routes maritimes. Il se souvint de ce passé lointain où lui-même partait en mer et ne rentrait qu’à la nuit tombée, ses cheveux sentant l’iode, sa peau craquée par le soleil et ses yeux plein de souvenirs. Il sourit légèrement, heureux de s’être laissé aller à cette mélancolie soudaine. Puis, il s’avança vers un groupe d’hommes qui s’occupaient à affairer un navire. En s’approchant de plus près, son passé lui revint une nouvelle fois mais sous la forme d’un homme de son âge, bien bâti dont le visage sec était entouré d’épais favoris blancs. Il chargeait des caisses plus lourdes les unes que les autres.
- Peske ?
- Veñ ? Répondit l’homme en lâchant la caisse dans un boucan retentissant.
Ils se serrèrent dans les bras, Peske ne pouvant retenir ses larmes.
- Quinze ans mon ami, dit-il dans un murmure. Qu’est-ce que tu deviens ?
La question n’était pas compliquée mais Veñ ne voyait comment y répondre. Qu’est-ce qu’il faisait depuis quinze ans ? Il errait sur les routes en compagnie de ses amis d’infortune à la recherche d’une chimère. Il ne sait pour quelle raison, il décida de mentir.
- Avec mes compagnons nous parcourons le pays.
- Comme un pèlerinage ? Le coupa Peske.
- Comme un pèlerinage… confirma Veñ.
Le visage de Peske s’illumina.
- C’est bien que t’ai trouvé la foi mon ami. Depuis que je suis sous la protection d’Aberzh, ma vie ne s’en porte que mieux.
- Depuis combien de temps tu es ici ?
Peske sembla fournir un effort considérable pour se rappeler. Il utilisa même ses doigts afin de compter.
- Douze ans ! Après la destruction du village, nous avons errés quelques temps et puis nous avons fini par trouver refuge dans cette magnifique cité où nous nous sommes mis sous la protection d’Aberzh afin de la servir.
Aberzh, encore une fois. Pour un une personne qui se montrait plus que réfractaire à la spiritualité et la religion, il était étrange d’entendre de la bouche de Peske des mots tels que « protection », « foi », « servir ».
- Et ta femme est ici ?
Le regard de Peske s’assombrit immédiatement et quelques larmes lui montèrent aux yeux. Puis, il se redressa, le menton levé, l’air fier.
- Elle a rejoint Aberzh. Elle est morte en la servant. C’est à la fois un honneur et une grande tristesse pour moi.
- Comment est-elle morte ? Insista Veñ.
- En servant Aberzh.
Veñ allait une fois de plus rétitérer, quand il vit au loin ses « amis » les gardes se diriger vers lui. Il s’excusa rapidement auprès de Peske et pris congé. En se retournant, il vit les gardes parler à Peske en le montrant du doigt.
Le couple d’Elfes, lui, ne fut pas très chanceux. Même si les gens étaient polis avec eux et les traitaient avec respect, les tensions raciales entre les Elfes et les Hommes se faisaient encore sentir et les habitants se montraient peu, voire pas du tout loquace avec les immortels. Ils recensèrent toute de même quelques bribes d’informations concernant la protection qu’Aberzh accordait à la ville et comprirent que le culte était étendu à toute la cité.
***
Daspren et Divouezh parcouraient le quartier commerçant en essayant de semer les gardes sur leurs talons. Ils étaient toujours dans les parages, empêchant Daspren d’envoûter les habitants les plus faibles d’esprits.
Seulement, ils se rendirent compte que les gardes n’étaient pas leurs seuls poursuivants. Une ombre encapuchonnée les avait pris en chasse depuis leur sortie de l’auberge, bien plus tenace et maligne que les gardes. La jeune femme et le Korrigan avaient tourné dans une ruelle sombre qui servait d’habitat à quelques chiens errants. Ils avaient semé momentanément les gardes mais l’ombre était toujours sur leur talon et tourna elle aussi, dans la ruelle. Divouezh l’attrapa par le col, la plaqua contre le mur et mit sa double lame sous sa gorge.
L’ombre retira sa capuche. C’était lui : le jeune homme de la veille qui n’avait pas quitté Divouezh des yeux.
- Bonjour. Dit-il dans un grand sourire.
Le rouge monta aux joues de la jeune femme qui retira sa dague. Daspren n’aimait pas trop la façon dont il regardait sa pupille. Il détailla le jeune homme des pieds à la tête sans s’en cacher. Ça ne lui prit qu’une seconde pour décréter qu’il était quelconque, fade et qu’il ne s’approcherait pas de Divouezh. L’avis de la jeune femme était bien différent de celui de son mentor. Le sourire qu’elle offrit au jeune homme ressemblait plus à un rictus de douleur qu’à une marque de gentillesse. Elle n’avait jamais eu à interagir avec une personne de son âge et surtout avec quelqu’un qu’elle trouvait si beau.
- Tu ne veux pas me parler ?
Hoouuu, Daspren n’aimait vraiment pas le ton du jeune homme « Tu ne veux pas me parler ? », « Imbécile ! » pensa-t-il dans sa tête. Mais il sauta sur la question.
- Non elle veut pas, moi en r’vanche !
Il grimpa avec agilité sur le muret pour se mettre à la hauteur de leur poursuivant. Les yeux de Daspren se voilèrent d’une teinte rouge et il prit dans ses mains la tête du jeune homme. Mais surprise, ses yeux étaient clos.
- Je connais vos tours maître Korrigan. Si vous avez des questions, vous pouvez me les posez directement. Dit-il avec un large sourire.
Daspren, décontenancé, lui lâcha la tête dans un grognement et ses yeux retrouvèrent leur teinte habituelle.
- Comment t’es au courant de mes pouvoirs ?
- Mon père a parcouru le monde durant de longues années. D’après ses récits, il a rencontré toutes les créatures qui peuplent notre terre. Il aimait beaucoup les Korrigans.
- Bien, tu t’appelles comment ? Demanda Daspren d’un ton bourru.
- Kilhourz, pour vous servir.
Il s’inclina légèrement, mais sans aucune malice. On le sentait respectueux du Korrigan et de Divouezh vers qui il se tourna.
- Et toi ?
- J’t’ai dit qu’elle veut pas te parler ! Répliqua Daspren en claquant des doigts.
Kilhourz se tourna de nouveau vers lui.
- Mais vous si.
- Exactement. Première question : pourquoi tu nous suivais ?
C’était à son tour d’avoir le rouge qui montait.
- Disons que je souhaitais faire votre connaissance.
Il avait dit cela sans détacher ses yeux marrons de Divouezh.
- Ouais et bah enchanté. Deuxième question : Aberzh tu connais ?
- Qui ne connait pas. Vous êtes arrivés hier et pourtant vous connaissez déjà la légende.
- Une légende ? s’étonna Daspren. Dismeg avait l’air d’y croire.
- Ha vous l’avez rencontré, dit Kilhourz dans un souffle. Je dois reconnaître qu’il la raconte avec brio, quoiqu’il oublie quelques détails. Par exemple, je pense qu’il a omis de vous parler de la folie de ma grand-mère.
Daspren et Divouezh se regardèrent sans comprendre. Kilhourz avait toujours ce sourire aux lèvres, content de son effet théâtral.
- Tu es le fils de Dismeg ?
- Le neveu… Même s’il aimerait qu’il en soit autrement. Ma mère, Furnezh, est sa sœur.
« Tu parlais de folie. »
Kilhourz fut intrigué par le fait que Divouezh écrive au lieu de parler mais ne posa aucune question.
- Ma grand-mère était une mystique. Elle n’avait pas la lumière à tous les étages si je puis m’exprimer ainsi. Elle a donc bercé ses enfants dans l’obscurantisme et l’ignorance. Mon oncle s’y est malheureusement perdu.
- Donc ta grand-mère ne s’est jamais retrouvé face au dragon ?
- Si. Vous avez eu le point de vue de mon oncle, permettez-moi de vous offrir celui de ma mère.
***
« La première partie du récit de Dismeg reste inchangée. Ma mère m’a raconté exactement la même histoire. Le claquement de langue, le brasier infernal et la désolation qui s’en ai suivi. La fin en revanche est différente.
Dismeg raconte qu’Aberzh est arrivée devant le dragon, a posé sa main sur sa gueule et une connexion magique, spirituelle s’est établie entre elle et le monstre.
La vérité est toute autre. Ma grand-mère s’est effectivement plantée devant le dragon pensant probablement dans sa folie qu’elle pouvait le faire fuir. Mais à peine eut-elle levée la main que le dragon cracha son feu, la réduisant en cendre… »
- Depuis, mon oncle a lui aussi plongé dans la folie.
- Et les sacrifices ?
- Les élues d’Aberzh. Nous sommes des centaines, dont ma mère, à essayer d’éveiller les consciences. Vous vous doutez bien que nul esprit ne choisit, en tout cas pas celui de ma grand-mère, et que Dismeg qui est derrière tout ça. Malheureusement les gens restent sourds à nos explications. Ils préfèrent se bercer d’illusions tant qu’ils sont épargnés plutôt que d’affronter la réalité.
Son ton avait changé, il était plus froid, plus méprisant.
Daspren recollait les morceaux, comprenant l’ampleur du culte : un enfant bercé d’illusions, traumatisé par la mort brutale de sa mère, crée un culte en son nom. Dismeg croyait-il vraiment à son histoire, ou n’était-il qu’un cynique à son propre service ?
Divouezh quant à elle, noircissait de sa plume son carnet. Elle n’avait rien perdu du récit et avait comme à son habitude tout noté scrupuleusement.
Chaque mot avait son importance. Chaque mot pouvait les rapprocher du Claque-Langue.
- Il est temps pour vous de partir mes amis.
Daspren et Divouezh suivirent le regard de Kilhourz. Trois gardes avançaient vers eux. Divouezh déchira un bout de papier et griffonna rapidement dessus. Avant de partir elle le donna à Kilhourz. Elle et Daspren disparurent dans le labyrinthe de ruelles.
Les gardes passèrent devant Kilhourz en lui jetant un regard mauvais et tentèrent tant bien que mal de suivre leurs proies.
Resté seul, Kilhourz déplia le bout de papier jauni et sourit.
« Divouezh »
***
De retour à l’auberge chacun fit part de ses révélations, surtout Daspren qui se vanta d’en avoir obtenu de plus importantes, ce en quoi on ne pouvait lui donner totalement tort.
Il leur fallait agir : la ville était sous le joug du diacre et de ses gardes, ils ne pouvaient pas laisser faire. De ce qu’ils avaient vu et compris, les gens croyaient dur comme fer à l’histoire d’Aberzh et ne posaient pas trop de question quant à la nature des sacrifices. En particulier les hommes qui n’étaient pas concernés.
Ils passeraient à l’action demain ! Même s’ils ne voyaient pas d’issues optimistes. Si Kilhourz et sa mère, eux-mêmes descendants d’Aberzh ne parvenaient à soulever les foules, cinq étrangers ne feraient pas mieux.
Leur seul réconfort venait du fait qu’ils étaient maintenant sûrs que le dragon déifié et la bête qu’ils traquaient depuis des années étaient une seule et même entité. La description qu’en avait fait Dismeg, corroboré par Kilhourz, ne pouvait tromper.
***
Il ouvrit grand les yeux ! Daspren aurait aimé se rendormir immédiatement, mais l’abondance de bons vins entraînaient maintenant des répercussions pressantes. Subrepticement, il ouvrit la fenêtre et monta sur les toits. L’air était un peu frais, mais la vue était magnifique.
Confortablement installé, il contempla les toits calmes de la ville. Puis, il ferma les yeux et poussa un soupir de soulagement lorsque le jet chaud coula le long des gouttières.
Alors qu’il allait rentrer afin de continuer sa probable dernière nuit dans un bon lit, des torches qui vagabondaient dans les artères de la ville attirèrent son attention.
Il s’approcha pour mieux voir et distingua un cortège suspect qui déambulait discrètement dans la cité.

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