CHAPITRE 18 : LA DERNIÈRE NUIT
« Daspren est blessé… »
Veñ avait entendu et pourtant il lui était impossible de bouger. Il avait aussi entendu la course de Divouezh et d’Héol, mais il ne les avait pas suivis. Il restait là, immobile à se repasser dans sa tête ce qu’il avait vu.
Bien sûr il était inquiet pour son ami, là n’était pas la question, mais il ne pouvait enlever ses images de son esprit : le cliquetis métallique s’était fait entendre, sa gueule géante s’était ouverte et toutes les écailles aussi.
Il devait l’écrire ! Il devait graver définitivement ce qu’il avait vu, chaque détail même le plus infime.
Il allait partir quand il remarqua au sol le carnet de cuir noir et la plume de Divouezh. Elle avait probablement dû les faire tomber, pensa Veñ. Fébrilement, il ouvrit le carnet et les mots lui sautèrent aux yeux :
« Indestructible »
« Ecailles dure comme l’acier »
« Impénétrable »
« Aucun point faible »
« Immortel ? »
« Quand on entend le cliquetis, les flammes vont être crachées »
- Veñ !
Il sursauta et se retourna pour voir Héol qui le regardait incrédule. Le soleil était à son zénith, Veñ s’était laissé aller à la rêverie au moins deux bonnes heures mais il revint rapidement à la réalité.
- Comment va Daspren ? Demanda-t-il précipitamment.
- Il s’en sortira. Divouezh a réussi à le soigner grâce à sa magie.
Veñ souriait, on pouvait lire la fierté sur son visage.
- Elle s’est évanouie. Le Claque-Langue l’a blessé. Mais, ajouta-t-il avant que Veñ ne pose la question, elle est entre de bonnes mains.
Apaisé, Veñ se sentit d’exposer ses découvertes capitales à son compagnon.
- Je te dis ce que j’ai trouvé ?
Héol l’encouragea d’un hochement de tête. Dans un premier temps, Veñ lui raconta tout ce qu’il avait vu quand le Claque-Langue avait attaqué Divouezh, puis tout ce qu’il avait relu dans le carnet de cette dernière.
Son débit de paroles était tel, qu’il semblait confus, incohérent. Comme si chaque pensée cherchait le moyen pour sortir le plus rapidement possible en première position. Il était exalté, enthousiaste. Héol ne se rappelait pas de l’avoir déjà vu comme ça en quinze ans.
Devant l’air un peu hébété d’Héol, Veñ, qui n’avait pas le souvenir de l’avoir déjà vu comme ça en quinze ans, s’arrêta dans ses explications et lui demanda :
- Tu comprends pas ?
- Je comprends l’importance de votre découverte. Votre enthousiasme, en revanche me parait excessif.
- Pourquoi nos armes, comme le poteau des sacrifiées sont en acier ?
- Ne me refaites pas un cours je vous prie, je sais que le dragon ne peut faire fondre l’acier.
- Mais nous, on a quelqu’un qui peut le faire. Dit Veñ en souriant.
Héol commençait à comprendre où il voulait en venir.
- Cela lui prend au minimum un jour au mieux de sa forme, répondit Héol. Blessé, combien de temps cela peut-il lui prendre ?
- Ne sois pas rabat-joie ! Depuis combien d’années attendons-nous une occasion comme ça !
***
Cinq jours étaient maintenant passés depuis la bataille. Veñ brulait de leur dire son plan mais Héol avait trouvé souhaitable d’attendre que Divouezh et Daspren soient remis sur pieds. Quand le jour arriva enfin, l’enthousiasme n’était pas au rendez-vous quand le pêcheur leur expliqua. Ils le regardaient avec des yeux ronds, comme s’il avait pu dire la plus grosse ânerie qu’il ait jamais dite. C’était un pari fou, il en était conscient mais, c’était leur unique plan. Seule Loár partageait, si ce n’est de l’enthousiasme, de l’intérêt pour ce plan.
- Je pense que ça peut marcher, dit-elle.
- Donc en fait, j’dois vous fondre une flèche d’acier de trois mètres de long ?
Daspren était avait encore sa canne mais ses grandes oreilles pointues n’avaient pas perdu une miette de cette conversation et lui, n’avait rien perdu de sa verve.
- Ça vous dérange pas trop qu’j’ai failli frôler la mort ?
- Enormément, le rassura Veñ. Et tu te trompes ce n’est pas une qu’on te demande de forger. Mais deux, ajouta-t-il dans un sourire.
- Encore mieux ! Répondit sarcastiquement le Korrigan.
A quoi bon râler se disait-il, de toute façon il finirait par le faire et malgré tout, Veñ avait raison, c’était la première occasion et il n’y en aurait peut-être pas d’autres.
Veñ déplia une feuille vierge sur la table et invita ses compagnons autour. Héol porta Daspren et Kilhourz aida Divouezh à se lever pour qu’elle puisse se joindre à eux. Alors qu’il allait pour s’en aller, elle l’attrapa par le bras et d’un sourire sincère, l’invita à rester en leur compagnie, avec l’approbation de la troupe.
- Regardez, commença Veñ. On imagine que c’est la carrière.
Il dessina grossièrement les contours.
- Tu m’excuseras Divouezh, je ne suis pas aussi doué que toi.
Elle lui répondit par un clin d’oeil signifiant qu’il avait raison, mais que ce n’était pas grave. Il dessina ensuite deux croix sur la carte de fortune.
- Héol et Loár vous serez là.
Il marqua deux croix supplémentaires.
- Divouezh et Daspren vous serez l’appât. Moi je serai derrière vous avec les armes !
Les mâchoires se serrèrent. Sur le papier, le plan était simple : ils arrivaient, Daspren envoûtait le Claque-Langue pour lui faire ouvrir ses écailles, Loár et Héol tiraient leurs flèches d’acier, la troupe tuait la bête et ils vivraient heureux jusqu’à leurs vieux jours. S’ils avaient été dans un conte ou un récit mythologique, il n’y aurait sûrement eu aucun problème, mais la réalité risquait d’être plus compliquée et ressemblait plus à un suicide collectif.
- Facile alors ! Déclara Daspren pour détendre l’atmosphère.
- Nous n’aurons qu’une chance, dit Loár en souriant. Mais c’est plus que ce que nous avons eu durant toutes ces années !
Le moral était revenu et tous retrouvèrent une lueur d’espoir au fond de leurs cœurs.
Les jours passèrent à une vitesse folle et la ville se remettait de ses émotions et des mensonges qu’ils avaient avalé pendant des années. La cité se réorganisait : les gardes qui étaient restés loyaux à Dismeg et son œuvre furent jugés, puis condamnés à l’exil. Les débris étaient enlevés des rues, les bâtiments détruits mis en chantier et petit à petit, la vie reprenait ses droits.
Quant à notre troupe, elle ne vit pas passer les semaines qui suivirent. Daspren, qui était remis sur pieds, travaillait à la forge. Deux gigantesques projectiles de trois mètres de long chacun. Le forgeron, un homme portant une grosse moustache rousse, l’air jovial, était un des meilleurs artisans de la région Sud et pourtant même lui reconnaissait son incapacité à honorer cette commande. C’est donc sans regret et dans la plus grande humilité qu’il laissa pour deux semaines les rênes de sa forge à Daspren.
Une fois le travail fini, le forgeron ne put qu’être admiratif devant la qualité de l’ouvrage du Korrigan.
- Maître Daspren ! Si vous êtes toujours vivant après votre affrontement contre le dragon, vous êtes le bienvenu pour venir travailler à la forge ! Avait-il déclaré, en claquant sa grosse main dans le dos de Daspren qui vacilla.
Les Elfes quant à eux, avaient pris possession de l’atelier du couple d’ébéniste Munuzer et Glouestrour. Héol avait appris qu’ils étaient à l’origine de la magnifique bibliothèque dont il avait détruit les fenêtres. Afin de se faire pardonner, bien qu’ils ne lui en tinssent pas rigueur, il les aida à réparer avant de s’attaquer avec Loár à la construction de deux gigantesques balistes capables de tirer des projectiles de trois mètres, pesant plusieurs tonnes.
Divouezh quant à elle, se remettait de ses blessures. Elle passait son temps avec Kilhourz, lui faisant lire et relire son carnet. Il finit par le connaître par cœur à tel point qu’il se sentait maintenant comme un membre de la troupe et osa demander à Veñ à la veille de la bataille :
- Est-ce que je peux venir avec vous ?
C’était le soir, ils étaient tous les deux en train de préparer l’équipement aux écuries qui avaient eu la chance de ne pas brûler. Veñ sourit.
- J’apprécie ton aide, mais nous avons besoin de toi pour autre chose.
- Comment ça ? Demanda-t-il avec un soupçon de méfiance.
- Tu seras notre mémoire si nous échouons.
Il ne saurait dire pourquoi mais Kilhourz se trouvait partager entre un sentiment de fierté et de vexation.
- Je n’ai pas peur !
- Je n’en doute pas jeune homme.
- Jeune ? J’ai à peine un an de moins que Divouezh !
Veñ sourit et lui mit la main sur l’épaule, comme un père l’aurait fait avec un fils.
- Tu connais le passé de Divouezh ?
Kilhourz hocha la tête positivement.
- Elle mérite comme chacun d’entre nous de vivre en ayant terrasser le dragon ou de mourir en essayant.
Le jeune homme baissa le regard. Il comprenait le sens, lourd, de ces mots. Il allait parler mais Veñ le coupa.
- Rentre chez toi. J’espère te revoir demain quand nous reviendrons.
Veñ laissa Kilhourz et entra dans la petite dépendance attenante aux écuries, qui faisait office de maison pour leur dernière nuit.
Ils étaient tous là : Loár, Héol, Divouezh et Daspren. Tous silencieux, contemplant le feu qui crépitait dans la cheminée. Veñ vint s’asseoir à côté d’eux sans briser la paix. Après toutes ces années, ils n’avaient plus besoin de mots. Ils savaient tous ce que pensait les uns les autres.
Pour cette dernière nuit, ils laissèrent vagabonder leurs esprits dans des contrées lointaines. Loár et Héol marchaient main dans la main dans les grandes rues pavées de Neventi, Daspren arpentait les galeries souterraines de Hent Gwaremm et Divouezh se baladait dans son village où elle rejoignait son grand-père qui faisait la lecture aux enfants dans une petite clairière.
Les pensées de Veñ étaient plus confuses, plus sombre. Il ne pouvait s’empêcher de penser à l’attaque qui lui avait tout coûté quinze ans plus tôt. Il n’arrivait plus à se rappeler de sa femme et de sa fille dans une autre situation que celle-là. Mais au milieu de ces ténèbres et de cette douleur, un visage apparaissait. Un visage mat, des cheveux roux et de grands yeux miel. Le visage de Goanag.

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