CHAPITRE 19 : L'ULTIME BATAILLE

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L’aube était encore jeune quand ils quittèrent la ville, la rosée fraîche perlant encore sur les feuilles des arbres endormis les accompagnait dans ce qui pourrait être leur dernière aurore. Kilhourz les avait attendu et à en juger par les cernes sous ses yeux, il avait probablement veillé toute la nuit pour être sûr de ne pas les rater.

Divouezh lui confia son carnet et sa plume avec un magnifique sourire. Un sourire sincère, bienveillant et, c’est l’impression qu’eut Kilhourz, plein d’amour. Lui aussi lui sourit, en essayant de mettre dedans tous les mots qu’il voulait lui dire mais qu’il n’avait pas pu ou pas osé.

Veñ prit dans sa charrette remplie d’armes, une épaisse enveloppe et une carte jaunie sentant le moisi, qui indiquait un village sur la côte à une semaine de marche environ. Sur l’enveloppe on pouvait lire d’une écriture fine et élégante – que Kilhourz reconnu comme celle de Divouezh – « Goanag ».

Il n’eut pas le temps de leur demander ce que cela signifiait, qu’ils étaient déjà aux portes de la ville, leurs silhouettes s’évanouissant dans les premiers rayons de soleil.


***


Arrivés à mi-chemin de leur destination, les Elfes qui tiraient leurs énormes balistes derrières eux, se séparèrent du groupe. Loár se dirigeant à l’Ouest, Héol à l’Est et Veñ, Daspren et Divouezh au Nord : vers l’entrée principale de la tanière du Claque-Langue.

Daspren était sur les épaules de Divouezh, caché par la capuche de la cape blanche qu’avait revêtu la jeune femme.

Veñ, lui aussi vêtu d’une cape blanche, traînait avec la force que lui permettait son âge, la charrette que chaque cahot de la route faisait grincer. Ils avaient décidé de ne pas prendre leurs chevaux, préférant les protéger de la bataille et pensant qu’ils seraient plus utiles aux habitants de la cité.

Le reste du chemin se fit dans le silence, bercé par les grincements et les bruits métalliques des armes s’entrechoquant.

L’entrée était devant eux ! Encore quelques mètres et ils ne pourraient plus revenir en arrière. Au fur et à mesure qu’ils avançaient, Daspren ouvrait des yeux de plus en plus gros, laissant transparaître une inquiétude grandissante.

Divouezh le remarqua et lui donna un petit coup d’épaule pour attirer son attention.

- Je crois qu’on va être vite fixé sur la viabilité du plan !

- Pourquoi ? Demanda Veñ en se mettant à sa hauteur.

- Vous voyez la montagne devant nous ?

- Faudrait être aveugle.

- Elle y était pas quand j’ai délivré Hostiv. Dit-il avec gravité.

La crevasse béante qu’avait vu Daspren quelques semaines plus tôt était maintenant bouchée par une étrange masse dont la couleur dénotait légèrement avec les deux montages noir charbon qui l’entouraient.

Le Claque-Langue était donc là, la gueule enfouie sous terre et son gigantesque corps barrant la seconde sortie.

Le pas lourd, ils arrivèrent au poteau d’acier espérant de toutes leurs forces que Loár et Héol étaient en place.

Divouezh se colla au poteau et mit ses mains derrières comme si elles étaient liées. Daspren, toujours sur ses épaules, la regarda et lui embrassa la tête.

- On va y arriver !


***

Loár et Héol avaient devancé la troupe et se trouvaient dans la carrière à quatre cent mètres l’un de l’autre à l’abri des arbres morts. Ils soulevèrent les draps et assemblèrent les quelques pièces qui restaient de leurs balistes, tout en se jetant des regards inquiets.

Ils y étaient enfin. Leur peuple leur avait laissé le choix : revenir comme convenu une fois leur mission terminée ou poursuivre la quête. Cela leur semblait si loin maintenant et ils y avaient pensé maintes fois : avaient-ils fait le bon choix ? La réponse leur parut évidente, oui ils avaient fait le bon choix et pour rien au monde ils n’auraient voulu se trouver en un autre endroit que celui-ci, avec leur famille choisie.

D’un geste de tête, ils se firent savoir que leurs balistes étaient prêtes.

Quelques minutes après, ils virent leurs compagnons arriver.

- Elle y était pas quand j’ai délivré Hostiv.

Les Elfes se tournèrent alors face à l’énorme montagne et s’aperçurent qu’une respiration, imperceptible pour une oreille non Elfique, en émanait. Loár déglutit avec difficulté et Héol sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine.

Veñ, comme le lui avait expliqué Daspren, s’était incliné devant Divouezh et le Korrigan – ce qui n’avait pas déplu à ce dernier – avant de se cacher quelques mètres plus loin derrière un tas de ronces.

Ils n’eurent pas à patienter trop longtemps. La terre trembla et l’immense masse se mit à bouger dans un grondement sinistre.

Le Claque-Langue sortit la gueule de terre et la secoua, faisant retomber une pluie de roches calcinées et de poussière. Son œil bleu fixa cette nouvelle silhouette sur le poteau. Il se délectait. Enfin, une nouvelle proie offerte, sans efforts.

Il avança doucement vers le poteau d’acier, il voulait prendre son temps, même si son estomac criait famine depuis la dernière attaque. Chaque pas faisait trembler le sol et les membres de la troupe durent chercher le courage en leurs cœurs pour ne pas prendre la fuite.

Le dragon arriva enfin. Il renifla, mais quelque chose n’allait pas. Il sentit une odeur. Une odeur qu’il connaissait bien et malgré les décennies écoulées, il n’avait pas oublié cette odeur venue du passé. A peine Daspren eut-il senti son souffle qu’il bondit sur la gueule de la bête.

Surpris, le Claque-Langue donna un coup de patte que Divouezh esquiva d’une roulade. Elle alla à la rencontre de Veñ afin de récupérer des armes.

Perché sur la gueule du dragon, Daspren lui maintenait la paupière afin de l’envoûter. Le voile rougeâtre passa sur les yeux de Daspren et par intermittence, celui du Claque-Langue passait du bleu au rouge.

Veñ et Divouezh afin de désorienter le dragon, faisaient le plus de bruit possible : l’une frappant ses lames d’acier contre le poteau, l’autre hurlant de tout son soûl et frappant de son harpon les écailles du dragon dont le bruit métallique résonnait dans toute la carrière.

Les Elfes assistaient à la scène, impuissants. Ils devaient tenir leurs positions, ne pas bouger avant le moment opportun. La dernière partie du plan reposait maintenant sur eux, sur leur vue, leur coordination et leur précision. Malgré la Bataille des Géants, ou la Grande Guerre des Clans, cette bataille-là dépassait tout ce qu’ils avaient connu.

Daspren parvint durant quelques secondes à envoûter le Claque-Langue, mais ce ne fut pas suffisant. Le dragon secoua son immense gueule et projeta le Korrigan qui roula à terre. Divouezh voulu l’aider mais Veñ la retint. La bête, furieuse, avançait vers eux les faisant reculer contre la face noire de la montagne carbonisée.

Le Korrigan, remit de sa chute, sortit son couteau et courut vers la longue queue du dragon sur laquelle il commença à grimper.

Acculés, le souffle court et tremblant de toute leur âme, Veñ et Divouezh lâchèrent leurs armes. Il n’y avait plus aucune issue. Ils avaient échoué, mais ils mourraient debout. Le dragon les contemplait de toute sa hauteur. Veñ n’espérait qu’une chose : que ce soit rapide. Lui et Divouezh fermèrent les yeux.

C’est alors, qu’un bruit familier se fit entendre… un cliquetis métallique. Ils rouvrirent les yeux.

Le Claque-Langue sûrement aveuglé par la colère, écarta ses mâchoires gargantuesques. Daspren, toujours sur le dos de la bête sentit l’écaille sur laquelle il se trouvait se soulever, il aperçut alors le magma brûlant monter dans la gorge de l’animal.

Il n’y eut aucune hésitation de leur part et les Elfes, dans une coordination parfaite, déclenchèrent leurs balistes, libérant deux projectiles d’acier qui transpercèrent le dragon de part en part, l’empêchant de refermer ses écailles. Le Claque-Langue hurlait de douleur, il se secouait dans tous les sens, essayant de se débarrasser de ses lames d’acier.

Veñ et Divouezh ramassèrent leurs armes. Daspren, lui, continuait d’escalader la bête en évitant les jets de flammes qui en sortaient à chaque respiration du dragon.

Le Claque-Langue était à l’agonie mais la rage qui bouillonnait en lui, décuplait sa force titanesque. Les écraser ! Il ne semblait penser qu’à ça. Il abattit ses pattes à plusieurs reprises sur ses assaillants, martelant le sol de toute sa haine. Il parvint à isoler Veñ de Divouezh qui se perdirent de vue dans le nuage de poussière soulever par la bête. Les Elfes vinrent à leur secours et les tirèrent en arrière afin de faire front commun dans un ultime assaut.

Le dragon abaissa alors sa gueule dans un hurlement menaçant et tous les cinq, Daspren en haut, les autres en bas, assénèrent un coup à l’intérieur du Claque-Langue qui poussa un cri d’agonie.

Dans un dernier râle, le Claque-Langue s’effondra de toute sa hauteur faisant trembler la terre une dernière fois. Son œil bleu roula sur ses adversaires avant de devenir vitreux et de se fermer à tout jamais.

Qui avait porté le coup fatal ? Ils ne sauraient le dire. La troupe mit du temps avant de réaliser ce qu’il venait de se passer : ils avaient gagné.

D’un même geste, ils lâchèrent leurs armes. Veñ s’effondra, Divouezh et Daspren tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Loár tremblait, blottit contre Héol. Aucune joie, aucun chant, aucun cri d’allégresse. Seulement le silence et des larmes. Ils n’arrivaient pas à y croire. Après toutes ces années, ils avaient gagné. C’est Daspren qui se laissa aller le premier à l’émotion. Son puissant cri guttural résonna en écho dans la carrière. Les autres l’imitèrent.

Leurs sentiments leur parurent étrange. Ils auraient dû être heureux et sûrement l’étaient-ils au fond, mais ils se sentaient vides car ils savaient qu’aujourd’hui, leur quête prenait fin. Ils avaient parcouru le pays par tous les points cardinaux et probablement vu plus du monde connu que n’importe quel aventurier. Ils avaient vécu, aimé et pleuré ensemble et aujourd’hui leur quête s‘arrêtait.

Et maintenant ?

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