Carmella
de
paulcharrier
I
Carmella. Un prénom barbare comme les aiment les Pictones. Pas Gallo-Romaine pour un sou, avec ses nattes dorées qui lui rappelaient les épis de sa Sicile natale. Elle faisait partie de ces esclaves chargées de ravitailler les travaux de pavage de la Darioritum-Cenabum ; il en dirigeait une équipe, après trois lustres de service dans la Légion. Il avait du mal à éviter son regard brûlant, lorsqu’il sortait du temple d’Apollon démontable installé pour le chantier.
Des filles faciles, ces Celtes. César l’affirmait. Pline le confirmait, ainsi que les récits grivois des légionnaires, le soir à la taverne. Publius Sextus n’en savait rien, qu’on avait affecté toute sa vie aux regs de la Cyrénaïque, là où la douceur âcre des dattes, le bruissement des palmiers et l’eau fraîche des oasis lui avaient tenu lieu de plaisirs.
Il comptait bien rattraper le temps perdu ; la Carmella était, disait-on, peu farouche. Quand ouvriers, soldats, contremaîtres se vantaient de l’avoir eue, le mot était mal choisi : ça n’avait rien d’un exploit ! Cela convenait parfaitement à Publius Sextus ; avec une esclave, pas d’histoires. Il n’y avait qu’à se servir, et ses yeux qui disaient qu’elle n’attendait que ça…
Ce n’étaient pas les jérémiades de Cégomaros le Pouilleux qui le dissuaderaient. Il vivait d’oboles, accroupi sur son torchon. On ne le laissait mendier qu’aux abords des latrines. Il se prétendait druide, sa famille – mais pourquoi une femme, même une catin gauloise, eût-elle voulu d’un homme aussi repoussant ? – aurait été massacrée à Autun par les troupes de Silius.
L’oiseau de malheur n’avait pas toute sa tête. Il disait Carmella protégée des Dieux, descendante de Vénus, dotée de pouvoirs magiques. Le vieil imbécile la croyait vierge, tenant les exploits des uns et des autres pour des rodomontades de galants éconduits. Vérus, Placidus, selon lui, avaient tenté de la coincer dans un fourré. On ne les avait jamais revus…
II
Il la cueille au sortir du bain, émoustillé par ces hanches qui appellent l’amour, la rondeur dorée de sa poitrine ; le regard aguicheur qui dément l’innocence de ses paupières de biche ; l’échancrure de ses fesses caressées par ses longues tresses, alors que, nue, elle court pour lui échapper, et son désir qui monte à chaque nouvelle égratignure, à chaque nouveau faux-pas, à chaque fois qu’elle doit enjamber un tronc abattu ou un buisson piquant, laissant entrevoir le lieu du plaisir…
Si les rires cèdent au cris, si l’esquive de la féline cèdent aux griffes et aux morsures alors qu’il l’empoigne et qu’elle se débat vainement, ce n’est qu’un jeu de petite putain complaisante. Elles savent y faire, les salopes, elles ont appris à plaire à leur envahisseur ; celle-ci a peut-être officié dans quelque lupanar, à Pompéi ou ailleurs, avant d’être vendue à quelque eques féru de travaux publics. Il y avait de quoi amasser des sesterces avec les appels d’offre en Gaule. Le pays de l’argent facile et des filles faciles…
Mais la diablesse ne cède pas. Qu’est-ce qu’il lui prend ? Il lui saisit les cuisses, les écarte fermement. Sait-elle seulement le châtiment des esclaves rebelles ? Bientôt, elle connaîtra son maître.
Voilà que l’enragée parvient à se dégager, lui assenant un formidable coup. Dans son éblouissement, il voit, au zénith, Apollon sur son char. Comme elle fuit à nouveau, il trébuche, l’agrippe au mollet ; dans sa vision nullement dissipée, le dieu, d’un geste nonchalant, sans même freiner la course de ses chevaux, les désigne du doigt : surgi de l’éther, un halo doré enveloppe Carmella et Publius Sextus, affalé sur le sol boueux, n’étreint plus qu’une racine charnue.
III
Chaque jour il constatait un peu plus amèrement la différence entre un rural et un néo-rural. Le premier domine la nature, le second la subit. Quelle idée, aussi, d’avoir quitté Vénissieux pour ce trou de la Sarthe ? Et quelle idée d’avoir épousé une archéologue snob, qui avait insisté pour acheter cette propriété parce qu’on y pratiquait des fouilles, près du ravin nord-est, qui ne lui valaient qu’avanies bureaucratiques chaque fois qu’il prétendait user de son bien à sa guise ?
Et voilà qu’il fallait abattre cet énorme charme, un spécimen unique par sa taille et son âge, objet d’une lutte à mort, dans les couloirs du conseil général, entre excavateurs obsédés par leur hypothétique villa et écolos férus de préservation du milieu ambiant, du haut de leur barbes touffues et de leurs chandails mités. En attendant que ce beau monde se mette d’accord, la madame avait préempté la question en lui demandant d’aménager une aire de pique-nique pour les enfants—grands, mariés, et qui ne venaient jamais. Après tout, ils étaient chez eux. Du moins, en théorie.
Sauf que les bûcherons du canton s’étaient tous défaussés, pareils à des sherpas superstitieux qui refusaient d’aller trop haut, de peur d’offenser quelque divinité, le contraignant d’acheter une tronçonneuse trop petite et malcommode, qu’il avait dû troquer contre une autre trop lourde et qui refusait de démarrer.
Et le voilà qui s’acharne en jurant contre le gros arbre, trempé de sueur, la tempe battante, avec deux tours de rein dans les lombaires. Sa hache qui lui glisse presque des mains et rebondit sur ce tronc presque pétrifié, parvenant à peine à l’entamer. La rage monte en lui comme une sève à mesure que son geste devient plus imprécis, plus dangereux. Soudain, l’arme lui échappe et lorsqu’en retombant, elle lui fracasse la clavicule, il ne voit rien, ne comprend rien, seulement ébloui par trente soleils avant de s’évanouir.
Elle lui rendait visite tous les jours. C’était bien sûr normal, mais peut être se sentait-elle un peu coupable. Elle l’entretenait de mille détails domestiques, espérant le détendre, pendant que les infirmières venaient changer les fleurs ou prendre sa tension :
-- Je crois que nous ne viendrons jamais à bout de cet arbre. Il a encore fait un mètre de branches au mois de juin. On peut bien dire qu’il se porte comme un charme.
Table des matières
En réponse au défi
Expression – Origine
Chaque expression trouve son origine. Sauf que pour ce défi, ce n’est pas l'officielle qui nous intéresse, mais celle que vous allez imaginer.
Choisissez une expression française et racontez-nous l'histoire de son origine.
Attention : nous devrons vous croire !
3 minutes de lecture maximum semblent suffisantes pour nous convaincre.
À bientôt ! Ou pas.
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