Jour sans numéro
Il y a eu un rêve.
Je ne sais pas quand. La nuit d'avant, peut-être. Ou une autre nuit. Les nuits se ressemblent. Les jours aussi. Il n'y a pas de raison que les rêves soient différents.
Mais celui-là l'était.
Je ne peux pas dire ce que j'ai vu. Pas parce que c'était flou. Parce que les mots que j'ai ne vont pas jusque-là. J'ai vu quelque chose qui n'existe pas dans la langue qu'on nous a laissée. Quelque chose de grand. Quelque chose d'ouvert.
Un espace sans plafond.
Je me suis réveillé avec quelque chose dans la poitrine. Pas une douleur. Pas une peur. Autre chose. Quelque chose qui pousse vers l'avant, vers le haut, vers un endroit qui n'a pas de nom.
Je ne peux pas le dire.
Pas parce que je ne veux pas. Parce que le mot n'existe pas.
Je vis dans une tour. Tout le monde vit dans une tour. Les tours sont hautes, blanches, identiques. On m'a dit un jour qu'il y en avait des milliers. Je ne sais pas ce que « des milliers » veut dire exactement. Le mot est encore là mais la sensation du nombre a disparu. Mille. C'est beaucoup. C'est tout ce que je sais.
Chaque tour a des niveaux. Je vis au niveau 34. En dessous, il y a d'autres niveaux. Au-dessus aussi. Je ne suis jamais monté plus haut que le 35. Il n'y a pas de raison de monter. On nous l'a dit.
La nourriture arrive. L'eau arrive. La lumière arrive et s'éteint à heures fixes. On ne manque de rien. C'est une phrase qu'on entend souvent.
On ne manque de rien. On ne manque de rien.
Avant le rêve, je crois que c'était vrai.
Les machines s'occupent de tout. Elles fabriquent ce dont on a besoin. Elles réparent ce qui casse. Elles déplacent les choses, les gens, les mots d'un endroit à l'autre. Personne ne sait comment elles fonctionnent. Personne ne pose la question. La question elle-même a disparu, je crois. « Comment » existe encore. Mais « comment » appliqué aux machines ne donne rien. C'est comme poser une question dans une pièce vide. La phrase se forme mais ne touche rien.
Le 1 % vit ailleurs. On ne les voit pas. On sait qu'ils existent parce qu'on nous le dit. On sait qu'ils décident parce qu'on nous le dit. On sait qu'ils sont élus parce qu'on nous le dit. Élus par quoi, par qui, selon quel principe - ces questions n'ont pas de forme dans la langue qui reste. On dit « élus » comme on dit « mur » ou « sol ». Un fait. Une surface. Rien derrière.

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