Plus tard
J'ai cherché d'autres mots.
Pas volontairement. Pas au début. Mais depuis le rêve, mon attention accroche là où elle glissait avant. Je remarque les trous. Pas des trous dans les murs. Des trous dans les phrases. Des endroits où une phrase devrait continuer et s'arrête. Des endroits où la pensée tourne sur elle-même parce qu'il n'y a pas de mot pour la faire avancer.
Par exemple : je veux dire ce que je ressens le matin, quand la lumière s'allume et que je sais que la journée sera la même que la veille. Il y a un mot pour « journée ». Un mot pour « même ». Mais pas de mot pour ce que ça fait, d'avoir toutes les journées identiques et de le savoir sans pouvoir rien y changer.
Le sentiment est là. Le mot n'est pas là.
Avant, je ne le remarquais pas. Le sentiment passait et je ne le voyais pas. Comme une ombre dans une pièce sans lumière. Elle est là, mais personne ne la voit, alors personne ne la nomme, alors elle n'existe pas. Alors elle n'est plus là.
Sauf qu'elle est là.
Je la vois maintenant.
Un autre mot est passé sur l'écran aujourd'hui.
Liberté.
Je l'ai lu deux fois avant de le signaler.
Le mot ne dit rien. Il ne pointe vers rien que je connaisse. Aucune image, aucun lieu, aucun geste. C'est un bruit vide. Cinq syllabes qui ne touchent rien.
Et pourtant.
En le lisant, j'ai senti quelque chose bouger. Très loin. Très profond. Pas dans ma tête. Plus bas. Là où le rêve avait touché.
Le mot est parti. La chose est restée.
Je commence à comprendre. Les mots ne sont pas là pour décrire les choses. Ils sont là pour nous permettre de les penser. Quand on retire le mot, on ne retire pas la chose. On retire la possibilité de la penser. La chose reste. Sourde. Muette. Sans forme.
Mais elle reste.

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