Prologue
La salle était blanche, d’une blancheur presque agressive, comme si la lumière cherchait à effacer toute trace d’ombre. Les parois lisses réfléchissaient les néons suspendus au plafond, et l’air portait l’odeur froide des laboratoires où l’on dissèque l’invisible. Au centre de la pièce reposait une table métallique sur laquelle un corps était allongé, parfaitement immobile. Les machines disposées autour de lui diffusaient un murmure continu, une respiration artificielle faite de bips réguliers et de ventilateurs discrets.
L’homme était nu jusqu’à la taille. Sa peau pâle semblait avoir perdu toute chaleur depuis longtemps. Des électrodes parsemaient son torse et remontaient le long de son cou jusqu’à ses tempes. Les capteurs alignés autour de son crâne projetaient sur les écrans une pluie de données que personne ne regardait vraiment. Tous savaient déjà ce que ces chiffres signifiaient.
Mort clinique.
Depuis vingt minutes.
Les scientifiques restaient debout autour de la table sans parler. Certains observaient les moniteurs, d’autres le visage immobile de l’homme, comme s’ils attendaient un signe qui ne viendrait pas. Dans un coin de la pièce, une horloge numérique égrenait les secondes avec une précision indifférente.
— On ne devrait pas faire ça.
La voix avait rompu le silence comme un objet qu’on laisse tomber. Elle appartenait à un homme aux cheveux gris, debout près de la console principale. Ses mains restaient immobiles au-dessus du clavier, hésitantes.
Personne ne répondit immédiatement.
Puis une femme, plus jeune, leva les yeux vers lui.
— Il est déjà mort.
La phrase ne contenait ni colère ni ironie. Juste un constat.
Les regards revinrent vers la table.
Le corps ne bougeait pas.
Les paupières closes donnaient à son visage une expression presque paisible, comme si le sommeil l’avait simplement surpris au mauvais endroit. Pourtant, les chiffres sur les écrans confirmaient ce que chacun savait déjà : il n’y avait plus d’activité cérébrale. Aucune onde, aucun signal. Le cerveau était devenu un territoire silencieux.
La femme posa une main sur la console et inspira lentement.
— Nous avons attendu assez longtemps.
L’homme aux cheveux gris ne bougea pas.
— Et si…
Elle l’interrompit d’un regard.
— Le protocole a été validé.
Le mot protocole semblait peser plus lourd que le reste de la phrase.
Autour d’eux, les machines continuaient leur murmure mécanique.
La femme appuya sur une touche.
L’écran central s’alluma.
Une ligne apparut.
ORPHEUS PROTOCOL
Puis une seconde.
INITIALISATION
Les ventilateurs des serveurs se mirent à accélérer dans la pièce voisine. On entendit les disques se réveiller, les processeurs monter en charge. L’air sembla vibrer légèrement, comme si l’électricité elle-même devenait nerveuse.
Un des scientifiques observa les écrans.
— Les systèmes répondent.
La femme acquiesça sans quitter la table des yeux.
— Lancez la séquence.
Une série de commandes défila sur l’écran principal. Des lignes de code se mirent à courir à toute vitesse, traversant la surface noire comme une pluie de symboles incompréhensibles.
Le silence devint lourd.
Puis la première anomalie apparut.
Un technicien fronça les sourcils.
— Attendez…
Personne ne parla.
Il agrandit une fenêtre sur l’écran.
— Les capteurs…
Sa phrase resta suspendue.
Une onde venait d’apparaître sur l’électroencéphalogramme.
Minuscule.
Instable.
Mais indéniable.
— C’est impossible, murmura quelqu’un.
Les lignes recommencèrent à bouger.
Une activité faible, chaotique, comme si quelque chose cherchait à se frayer un chemin dans un territoire abandonné.
Les machines bipèrent plus vite.
La femme s’approcha de la table.
— Vérifiez les capteurs.
— Ils fonctionnent parfaitement.
Une seconde onde apparut.
Puis une troisième.
Le technicien fixa l’écran.
— L’activité augmente.
Le cœur du corps, pourtant arrêté depuis longtemps, ne battait toujours pas. Pourtant le cerveau, lui, semblait refuser l’ordre qu’on lui avait donné.
Les capteurs s’emballèrent.
— Le signal vient de l’intérieur.
La femme tourna la tête.
— Quoi ?
Le scientifique agrandit les données.
— Ce n’est pas nous.
Un silence brutal s’abattit sur la pièce.
Les machines se mirent soudain à hurler.
Les lignes d’activité cérébrale explosèrent sur l’écran.
Le corps sur la table trembla.
D’abord légèrement.
Puis violemment.
Les scientifiques reculèrent instinctivement.
— Coupez !
— Impossible !
Les moniteurs affichaient désormais une activité que personne dans la pièce n’avait jamais vue. Des motifs complexes apparaissaient sur les graphiques, se structuraient, disparaissaient, puis revenaient sous une autre forme.
Comme si quelque chose apprenait.
À toute vitesse.
La femme fixait le visage immobile.
— Ce n’est pas possible…
Puis l’homme ouvrit les yeux.
Un mouvement simple.
Presque lent.
Ses poumons aspirèrent brutalement l’air, comme si le monde venait de lui être rendu.
Un des scientifiques resta figé devant l’écran.
— Regardez la pupille.
La femme se pencha.
Au centre de l’iris, un reflet étrange apparaissait.
Pas une lumière.
Un motif.
Des caractères minuscules qui se formaient et disparaissaient.
— Ce code… murmura quelqu’un.
— Nous ne l’avons pas écrit.
Les machines continuaient de hurler.
Le technicien se retourna vers la console.
— Les serveurs reçoivent un signal.
— D’où ?
Il resta silencieux quelques secondes.
Puis répondit :
— Du cerveau.
Un frisson parcourut la pièce.
Sur l’écran principal, les lignes de code s’arrêtèrent soudain.
Une seule phrase apparut.
SOURCE UNKNOWN
Les scientifiques restèrent immobiles.
Puis une seconde ligne s’afficha.
ORPHEUS IS ONLINE

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