Chapitre 1 - Le signal

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La pluie tombait avec une régularité presque mécanique, comme si la ville elle-même avait oublié comment produire autre chose que de l’eau sale et du bruit. Les gouttes glissaient sur les façades de verre, ruisselaient le long des écrans publicitaires géants et disparaissaient dans les rigoles noires des avenues. Au-dessus des immeubles, les nuages formaient une masse compacte qui ne laissait jamais vraiment passer le jour. Même à midi, la lumière ressemblait à un crépuscule permanent.

Adrian Kross observait la rue à travers la baie vitrée de son bureau. Les néons des enseignes se reflétaient dans la vitre et traversaient son visage de bandes rouges et blanches. Il ne bougeait presque pas, les mains dans les poches de son manteau sombre, le regard fixé sur la circulation qui s’étirait en contrebas.

Les véhicules glissaient sur l’asphalte humide dans un silence étrange, comme si leurs moteurs électriques avaient avalé toute trace du monde ancien. Par moments, une navette aérienne passait au-dessus de la rue dans un grondement sourd, laissant derrière elle un souffle d’air chaud qui faisait trembler les panneaux lumineux.

Derrière lui, la porte du bureau s’ouvrit.

— Kross.

Il ne se retourna pas immédiatement.

— Oui.

— On a quelque chose.

La voix appartenait à Lenoir, l’un des inspecteurs de la brigade criminelle. Un type solide, le visage marqué par les nuits trop longues et les dossiers trop sales. Adrian se tourna enfin vers lui.

— Un meurtre ?

Lenoir haussa légèrement les épaules.

— Si c’en est un.

Adrian fronça les sourcils.

— Ça veut dire quoi, ça ?

Lenoir posa une tablette de données sur le bureau. L’écran s’alluma automatiquement.

— Un corps a été retrouvé dans le secteur industriel. Les docks nord.

Adrian jeta un coup d’œil à l’écran.

Une photo apparut.

Un homme étendu sur le sol d’un entrepôt. Les lumières froides de la police donnaient à la scène une couleur presque métallique. Le corps semblait figé dans une position étrange, comme si la mort l’avait surpris au milieu d’un mouvement.

— Identité ?

— En cours.

Adrian s’approcha du bureau.

— Cause du décès ?

Lenoir resta silencieux quelques secondes.

— C’est là que ça devient bizarre.

Adrian releva les yeux.

— Le médecin légiste dit que son cœur s’est arrêté net.

— Un arrêt cardiaque ?

— Non.

Lenoir fit glisser l’image suivante.

Le torse de la victime apparaissait maintenant en gros plan.

La peau était intacte.

Pas de blessure.

Pas de trace de lutte.

Rien.

— Le cœur est littéralement… grillé, dit Lenoir.

Adrian resta immobile.

— Comme s’il avait pris une décharge électrique.

— Sauf qu’il n’y a aucune trace de brûlure.

Le silence s’installa dans la pièce.

La pluie continuait de frapper les vitres.

Adrian regarda de nouveau la photo.

— Et tu penses que c’est un meurtre ?

Lenoir croisa les bras.

— Disons que je pense que ce n’est pas naturel.

Adrian soupira légèrement.

La ville était pleine de morts étranges. Drogues synthétiques, implants défectueux, systèmes nerveux piratés… Depuis que la technologie avait commencé à s’immiscer dans chaque cellule du corps humain, la frontière entre crime et accident était devenue floue.

— Où est le corps ?

— À la morgue centrale.

Adrian attrapa son manteau.

— On y va.

Ils quittèrent le bureau sans ajouter un mot.

Dans le couloir du commissariat, les néons diffusaient une lumière blafarde. Des agents passaient d’un bureau à l’autre avec des dossiers électroniques serrés contre la poitrine. Des écrans muraux diffusaient en continu des bulletins d’information où l’on parlait de marchés, de cyberattaques et de tempêtes toxiques au-dessus des zones industrielles de l’est.

Adrian descendit les escaliers sans ralentir.

— Qui a trouvé le corps ?

— Un gardien.

— Il a vu quelque chose ?

— Non.

Ils sortirent du bâtiment.

L’air extérieur était lourd et humide. La pluie avait transformé la rue en miroir noir où se reflétaient les enseignes des bars et des restaurants ouverts toute la nuit.

Le véhicule de police les attendait sur le trottoir.

Une berline sombre, basse et silencieuse.

Adrian monta côté conducteur.

Le moteur électrique se mit à vibrer doucement lorsque le véhicule quitta le trottoir.

Ils roulèrent quelques minutes en silence.

La ville défilait autour d’eux comme un organisme gigantesque. Des ponts suspendus reliaient les immeubles entre eux, des drones de livraison traçaient des lignes lumineuses dans le ciel et les rues inférieures disparaissaient dans une brume épaisse où s’entassaient les marchés clandestins et les ateliers illégaux.

Lenoir regardait les données sur sa tablette.

— Il y a autre chose.

Adrian ne quitta pas la route des yeux.

— Quoi ?

— Le gardien a dit qu’il avait entendu un bruit avant de trouver le corps.

— Quel genre de bruit ?

— Comme un court-circuit.

Adrian haussa légèrement les sourcils.

— Un court-circuit.

— Oui.

La voiture tourna dans une avenue plus étroite.

Les docks nord apparaissaient au bout de la rue comme une forêt de structures métalliques. Des grues immenses se découpaient dans la brume et les hangars industriels s’alignaient le long de l’eau sombre.

Adrian gara la voiture près de l’entrée d’un entrepôt.

Des rubans de sécurité flottaient dans la pluie.

Ils descendirent du véhicule.

À l’intérieur du hangar, l’air était encore plus froid. Les lumières d’urgence projetaient une lueur blanche sur les murs de béton.

Le corps n’était plus là.

Seule la silhouette dessinée au sol par les techniciens indiquait l’endroit exact où la victime était tombée.

Adrian s’accroupit.

Il observa le sol.

— Il était là.

— Oui.

Lenoir pointa un endroit à côté de la silhouette.

— Et regarde ça.

Adrian approcha la lampe de sa montre.

Une petite marque noire apparaissait sur le béton.

Minuscule.

Comme si quelque chose avait brûlé la surface pendant une fraction de seconde.

— Une décharge ?

— Peut-être.

Adrian resta immobile quelques secondes.

Puis il releva la tête.

— Tu sais ce qui me dérange ?

— Quoi ?

— Si quelqu’un a tué cet homme avec une décharge… il aurait fallu un appareil.

— Et ?

Adrian se redressa.

— Il n’y a rien ici.

Le silence du hangar sembla s’épaissir autour d’eux.

La pluie frappait le toit métallique au-dessus de leurs têtes.

Puis Adrian dit simplement :

— Allons voir le corps.

Ils quittèrent l’entrepôt.

Dehors, les néons des docks se reflétaient dans l’eau noire du port.

La voiture démarra.

Au même moment, quelque part dans la ville, une série de serveurs inconnus venait de recevoir un signal.

Un signal que personne n’avait envoyé.

Et au centre de ce signal apparaissait un mot unique.

ORPHEUS.

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