Chapitre 2 - La morgue

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La morgue centrale occupait le sous-sol d’un bâtiment administratif dont personne ne regardait jamais vraiment la façade. C’était un bloc de béton gris coincé entre deux tours de bureaux, un de ces édifices que la ville semblait avoir construits uniquement pour cacher ce qu’elle ne voulait pas montrer.

Adrian Kross gara la voiture dans l’aire réservée aux véhicules de service. La pluie tombait toujours, mais ici elle semblait plus lourde, comme si l’air chargé d’humidité et de pollution épaississait chaque goutte avant qu’elle touche le sol.

Ils descendirent du véhicule sans parler.

Lenoir referma sa veste et suivit Adrian jusqu’à l’entrée arrière du bâtiment. Une porte métallique s’ouvrit après un bref scan biométrique, laissant échapper un souffle d’air froid qui sentait le désinfectant et l’électricité.

À l’intérieur, le silence était presque total.

Les couloirs du sous-sol étaient éclairés par des bandes lumineuses blanches intégrées au plafond. La lumière ne produisait aucune ombre, aucune variation. Tout semblait uniforme, comme si la mort exigeait une neutralité absolue.

Ils traversèrent deux couloirs avant d’arriver devant une porte en verre opaque.

Une plaque indiquait simplement : Médecine légale

Adrian poussa la porte.

Le docteur Mara Vance se tenait près d’une table d’examen, les mains dans les poches de sa blouse sombre. Elle leva les yeux lorsqu’ils entrèrent.

— Vous êtes rapides.

Adrian retira ses gants en latex d’un geste automatique.

— Tu as dit que c’était bizarre.

— C’est un euphémisme.

Elle fit un signe vers la table.

Le corps était là.

Allongé sous la lumière crue des lampes chirurgicales.

L’homme semblait encore plus pâle que sur les photos. Ses traits étaient figés dans une expression neutre, presque vide. Les techniciens avaient déjà nettoyé le corps et retiré les vêtements, laissant apparaître une peau intacte.

Adrian s’approcha.

— Nom ?

— Toujours inconnu.

Mara ajusta un écran flottant au-dessus de la table.

— Pas d’implant d’identité, pas de trace dans les registres civiques. C’est comme s’il n’avait jamais existé.

Lenoir siffla doucement.

— Ça commence bien.

Adrian observait le torse de la victime.

— Tu as parlé d’un cœur grillé.

Mara hocha la tête.

Elle agrandit une image médicale sur l’écran.

Une coupe numérique du thorax apparut.

— Regarde ça.

Le cœur apparaissait sur la reconstruction 3D.

Une masse sombre, irrégulière.

— Les cellules sont complètement détruites, expliqua Mara. Pas une dégradation progressive. Pas une maladie. Une destruction instantanée.

Adrian croisa les bras.

— Une décharge électrique.

— C’est ce que je pensais aussi.

Elle fit glisser une autre image.

— Mais il y a un problème.

Adrian attendit.

— Une décharge assez puissante pour faire ça devrait laisser des brûlures.

— Et il n’y en a pas.

— Aucune.

Lenoir se pencha pour regarder l’écran.

— Alors quoi ?

Mara soupira légèrement.

— Soit quelqu’un a inventé une technologie que je ne connais pas… soit ce n’est pas une décharge électrique.

Le silence revint dans la pièce.

Adrian fixait le corps.

— Tu as examiné le cerveau ?

Mara hésita une seconde.

— Oui.

Elle agrandit un autre scan.

Le cerveau apparaissait maintenant sur l’écran, détaillé par des couches translucides de données biologiques.

— C’est là que ça devient vraiment intéressant.

Adrian fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

Mara se rapprocha de la table.

— Parce que son activité cérébrale ne correspond pas à celle d’un homme mort.

Lenoir releva la tête.

— Attends… quoi ?

Mara pointa une ligne sur l’écran.

— Il y a eu un pic d’activité.

— Quand ?

— Après la mort.

Le silence devint brutal.

Adrian fixa l’écran.

— Combien de temps après ?

— Trois minutes.

— C’est impossible.

Mara hocha lentement la tête.

— Je sais.

Elle fit apparaître une courbe sur l’écran.

— Le cerveau a produit une activité massive pendant exactement dix secondes.

Lenoir secoua la tête.

— Un spasme nerveux ?

— Non.

Mara agrandit la courbe.

— C’est structuré.

Adrian sentit une tension étrange lui traverser la poitrine.

— Structuré comment ?

Elle hésita un instant avant de répondre.

— Comme un signal.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

La morgue semblait encore plus froide qu’avant.

Adrian s’approcha de la table.

— Tu veux dire que son cerveau… a émis quelque chose ?

— Oui.

— Vers quoi ?

Mara secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Elle fit apparaître une dernière fenêtre de données.

— Mais ce signal a été détecté par plusieurs réseaux de la ville.

Lenoir se redressa.

— Lesquels ?

— Des serveurs industriels.

Adrian releva les yeux.

— Industriels ?

— Oui.

Elle zooma sur la liste.

Une série d’adresses apparut sur l’écran.

Adrian les parcourut rapidement.

Puis son regard s’arrêta sur une ligne.

Un nom.

Il resta immobile.

— Kross ?

Lenoir avait remarqué le changement dans son expression.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Adrian désigna l’écran.

— Cette adresse.

Lenoir plissa les yeux.

— Et alors ?

Adrian répondit d’une voix basse.

— C’est un laboratoire.

— Quel genre ?

Adrian continua de fixer le nom.

— Recherche neurologique avancée.

Mara haussa un sourcil.

— Tu connais ?

Adrian inspira lentement.

— Oui.

Il se tourna vers eux.

— Très bien.

Lenoir croisa les bras.

— Très bien comment ?

Adrian regarda encore une fois le corps.

Puis il dit simplement :

— C’est le laboratoire Valentine.

La pièce resta silencieuse.

Mara murmura :

— Valentine…

Lenoir fronça les sourcils.

— Attends… le type qui fabrique des organes artificiels ?

Adrian acquiesça.

— Oui.

Un nouveau silence s’installa.

Puis Lenoir dit :

— Et tu penses que ce type a quelque chose à voir avec notre mort bizarre ?

Adrian observa le visage figé sur la table.

— Je ne pense rien.

Il se dirigea vers la sortie.

— Pas encore.

Mais une chose était déjà certaine.

Quelque part dans la ville, quelqu’un travaillait sur quelque chose qui dépassait largement la médecine.

Et le premier signal venait d’apparaître dans le cerveau d’un mort.

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