Chapitre 3 - Valentine Biogen

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Le siège de Valentine Biogen dominait la ville avec la tranquillité insolente des puissances qui n’ont plus besoin de prouver qu’elles existent. La tour surgissait au-dessus des autres immeubles comme une lame de verre sombre plantée dans le ciel malade, ses façades noires reflétant les dernières traînées rougeâtres du jour noyées sous la pluie. À cette hauteur, la pollution semblait presque élégante. Les halos des navettes aériennes glissaient le long des vitres, puis disparaissaient dans la brume qui enveloppait les niveaux supérieurs.

Adrian Kross resta quelques secondes immobile au pied du bâtiment, le col de son manteau relevé contre l’eau froide qui continuait de tomber sans relâche. Derrière lui, le grondement de la circulation montait des artères basses comme une rumeur de fond, lointaine et continue. Devant lui, tout paraissait plus calme, plus propre, plus contrôlé. Les lignes de sécurité lumineuses dessinées dans le sol guidaient les visiteurs jusqu’aux sas d’entrée, tandis que deux drones de surveillance effectuaient des rotations lentes au-dessus du parvis, leurs capteurs balayant la foule avec une indifférence parfaite.

Lenoir le rejoignit en consultant une dernière fois les données sur sa tablette.

— Tu es sûr qu’on entre comme ça ?

Adrian ne quitta pas la tour des yeux.

— On a un signal qui a relié le cerveau d’un mort à un labo privé de neurosciences. Je vois mal comment on pourrait faire semblant de ne pas être intéressés.

Lenoir souffla du nez.

— Je ne parle pas de ça. Je parle d’eux.

Il désigna d’un mouvement de tête les vitres sombres, les portiques, la sécurité, cette manière qu’avaient certains lieux d’annoncer sans parler qu’ils n’étaient pas construits pour être inspectés. Adrian comprit ce qu’il voulait dire. On n’entrait pas ici comme on pénétrait dans un atelier clandestin ou dans un hangar des docks. Ici, l’ordre avait une texture. Il se lisait dans la géométrie des lieux, dans la discrétion parfaite du personnel, dans la façon dont les portes se refermaient sans bruit.

— On n’est pas là pour leur demander la permission d’exister, dit-il.

Ils franchirent le premier sas.

L’analyse biométrique prit moins de deux secondes. Une voix neutre leur demanda leur identité, leur service, le motif de leur visite. Adrian répondit sans hausser le ton. Le scanner accrocha son visage, ses yeux, son empreinte vocale, puis un voyant passa du blanc au vert. Pour Lenoir, la séquence prit une fraction de seconde supplémentaire, comme si le bâtiment s’autorisait le luxe de réfléchir avant de le tolérer.

À l’intérieur, l’air était frais, presque silencieux. Le hall avait été pensé pour donner l’impression qu’aucune saleté du monde extérieur n’était capable d’y entrer. Le sol clair semblait absorber les pas. Des parois translucides filtraient une lumière froide qui ne venait ni vraiment du plafond ni réellement des murs. Plus loin, des ascenseurs cylindriques montaient et descendaient à travers un puits central dont on ne distinguait pas la profondeur.

Une femme s’approcha d’eux. Tailleur sombre, gestes mesurés, voix basse. Son sourire n’avait rien de commercial ; il relevait plutôt d’une forme raffinée de contrôle.

— Inspecteur Kross. Inspecteur Lenoir. Nous vous attendions.

Lenoir tourna la tête vers Adrian.

— Évidemment.

La femme les invita à la suivre. Ils traversèrent un couloir de verre où la ville apparaissait par fragments, coupée par des cloisons, des structures métalliques, des passerelles intérieures. À cette hauteur, les quartiers inférieurs ressemblaient à un organisme couvert de plaies lumineuses. Les enseignes, les flux de circulation, les dômes industriels et les toits saturés d’antennes composaient un paysage à la fois splendide et malade.

— Monsieur Valentine peut vous recevoir pendant quinze minutes, dit la femme sans ralentir.

— Nous ferons avec ce qu’on nous laisse, répondit Adrian.

Elle ne releva pas.

Le bureau d’Alexandre Valentine occupait un angle entier de l’étage. Lorsque la porte s’ouvrit, Adrian fut d’abord frappé par l’absence presque totale d’objets. Pas de surcharge, pas de décor visant à impressionner. Quelques œuvres discrètes sur les murs, une bibliothèque courte mais visiblement choisie avec soin, une table basse, deux fauteuils, et derrière une large surface de travail noire, un homme debout face à la baie vitrée.

Il se retourna lorsqu’ils entrèrent.

Alexandre Valentine portait un costume sombre d’une sobriété presque austère. Ses cheveux gris étaient coupés courts. Son visage n’avait rien de spectaculaire, mais tout en lui retenait l’attention. Ce n’était pas la beauté, ni même l’autorité au sens brut. C’était autre chose. Une qualité de présence. Une manière d’occuper l’espace sans le forcer.

— Inspecteur Kross, dit-il. Enfin.

Sa voix était calme, plus chaude que ce qu’Adrian avait imaginé.

— Nous nous connaissons ? demanda Adrian.

Valentine esquissa un sourire léger.

— Pas personnellement. Mais j’ai beaucoup entendu parler de vous.

Lenoir resta légèrement en retrait. Adrian, lui, ne s’assit pas tout de suite.

— Un homme a été retrouvé mort dans un hangar du nord. Son cerveau a émis un signal vers un de vos laboratoires. C’est ce qui nous amène.

Valentine inclina la tête avec une lenteur presque imperceptible.

— Vous allez droit au but. C’est appréciable.

— Vous avez une explication ?

— Pas encore.

Il leur désigna les fauteuils. Cette fois, Adrian s’assit. Lenoir fit de même, raide, peu à l’aise dans cet environnement où même les silences semblaient conçus.

Valentine contourna son bureau et prit place en face d’eux.

— Le laboratoire auquel vous faites référence travaille sur des interfaces neuro-organiques, dit-il. Nous développons des systèmes capables d’accompagner les patients souffrant de dégénérescences lourdes, de pertes synaptiques irréversibles ou de traumatismes structurels du cortex.

— Vous parlez de réparations, dit Adrian.

— Entre autres.

— Le signal d’un mort entre aussi dans ces “entre autres” ?

Valentine ne se vexa pas. Il croisa simplement les mains.

— Les cerveaux humains produisent parfois des phénomènes de décharge tardive. Cela reste rare, mais pas inconcevable.

Lenoir intervint.

— Trois minutes après la mort, avec un schéma structuré, relayé vers des serveurs privés ?

Valentine tourna vers lui un regard poli.

— Dans ce cas précis, j’emploierais davantage le mot “anomalie” que le mot “preuve”.

Adrian l’observait attentivement. L’homme ne paraissait ni nerveux ni surpris. Il répondait avec la précision d’un chirurgien qui sait exactement où il pose sa lame.

— Vous saviez que nous viendrions, dit Adrian.

— Vous êtes venu dès que vous avez vu mon nom dans les logs. J’aurais été déçu du contraire.

Le ton n’avait rien de provocateur. C’était un simple constat. Et c’était précisément ce qui irritait Adrian.

— Ce laboratoire, reprit-il, travaille sur quoi, au juste ?

Valentine laissa passer une seconde avant de répondre.

— Sur la continuité.

Lenoir fronça les sourcils.

— La continuité de quoi ?

— Des fonctions vitales. Des capacités cognitives. De la conscience, dans une certaine mesure.

Le mot resta un instant suspendu entre eux.

Adrian ne cilla pas.

— “Dans une certaine mesure”, répéta-t-il.

Valentine hocha légèrement la tête.

— La médecine a longtemps cru qu’elle devait se contenter de remplacer les organes défaillants. Un cœur, un rein, un poumon. Mais la question finit toujours par surgir. Pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi considérer le cerveau comme un sanctuaire intouchable alors qu’il n’est, lui aussi, qu’une structure biologique ?

Lenoir remua sur son siège. Adrian, lui, demeura immobile.

— Parce qu’on parle de l’esprit, dit-il.

— Nous parlons d’un support, corrigea Valentine. L’esprit n’apparaît pas par magie. Il émerge d’une architecture, de connexions, d’influx, de mémoires, de traitements.

— Vous êtes en train de me dire que la conscience n’est qu’une mécanique.

Valentine soutint son regard.

— Je suis en train de vous dire qu’elle n’est pas sacrée au point d’échapper à l’étude.

Le bureau redevint silencieux. Au-dehors, une navette passa derrière la vitre, sa silhouette traversant un instant la pluie comme un poisson noir dans une eau trouble.

Adrian sentit qu’ils venaient de franchir quelque chose. Pas encore une ligne rouge. Plutôt le seuil d’un territoire où les mots ordinaires perdaient leur sens habituel.

— Un homme est mort, dit-il enfin. Je ne mène pas un débat universitaire. Je veux savoir pourquoi son cerveau a parlé à vos machines.

— Et moi, répondit Valentine, j’aimerais savoir ce qu’il leur a dit.

Cette fois, le silence fut plus dense.

Lenoir leva les yeux.

— Vous reconnaissez donc le signal.

Valentine ne répondit pas immédiatement. Son regard alla vers la baie vitrée, puis revint vers Adrian.

— Je reconnais une structure. Pas un contenu.

— Quel genre de structure ? demanda Adrian.

Valentine s’adossa à son siège.

— Un motif d’activation qui ne devrait pas apparaître dans un cerveau humain après la mort.

— Et pourtant il est apparu.

— Justement.

Adrian observa l’homme en face de lui. Quelque chose, dans son calme, devenait troublant. Pas parce qu’il paraissait menteur. Le mensonge, Adrian savait le repérer. Ici, c’était plus subtil. Valentine donnait l’impression de dire la vérité tout en laissant volontairement hors champ l’essentiel.

— Vous croyez qu’il existe, dit Adrian, un stade où la médecine cesse de soigner pour commencer à fabriquer autre chose ?

Lenoir tourna légèrement la tête. Il n’attendait pas cette question-là.

Valentine, lui, ne sembla pas surpris.

— Tous les outils qui ont fait progresser l’humanité ont été accusés de cela, répondit-il. Au début, nous réparions. Ensuite, nous prolongions. Puis nous améliorions. Le scandale ne vient jamais du geste lui-même. Il vient du moment où ce geste devient assez efficace pour modifier notre définition du normal.

— Belle phrase, dit Adrian. Elle n’explique pas mon mort.

— Non. Mais elle explique peut-être ce qui vous dérange dans cette affaire.

Le ton restait posé, presque bienveillant, et c’était précisément ce qui donnait à l’échange une tension plus dangereuse qu’un affrontement frontal.

Adrian se leva.

— Il va falloir nous donner accès aux serveurs du laboratoire.

Valentine le regarda faire.

— Sous mandat, naturellement.

— Naturellement.

Valentine se leva à son tour.

— Vous l’obtiendrez.

Lenoir se redressa.

— Vous avez l’air bien sûr de vous.

— Quand on n’a rien à cacher, inspecteur, l’assurance n’est pas un luxe. C’est une économie de temps.

Ils se dirigèrent vers la porte. Adrian s’arrêta juste avant de sortir.

— Une dernière question.

Valentine acquiesça.

— Avez-vous déjà vu un cerveau mort générer un signal structuré ?

L’homme prit le temps de réfléchir. Ou, plus exactement, il prit le temps de lui donner l’impression de réfléchir.

— Non, répondit-il.

Puis il ajouta, d’une voix inchangée :

— Pas dans un sujet ordinaire.

Adrian ne bougea pas tout de suite.

Le mot sujet résonna plus longtemps qu’il n’aurait dû.

Quand ils quittèrent le bureau, Lenoir attendit la fermeture de la porte avant de parler.

— Tu l’as entendu ?

— Oui.

— “Pas dans un sujet ordinaire.”

Ils marchaient déjà dans le couloir de verre. Plus bas, la ville continuait à luire sous la pluie.

— Il sait quelque chose, dit Lenoir.

Adrian gardait les yeux fixés devant lui.

— Bien sûr qu’il sait quelque chose.

— Alors pourquoi j’ai l’impression qu’il voulait qu’on le comprenne ?

Adrian mit quelques secondes à répondre.

— Parce qu’il ne nous parle pas comme à des policiers.

— Comme à quoi, alors ?

Cette fois, Adrian tourna légèrement la tête vers la baie vitrée. Son propre reflet glissa un instant sur le verre, puis se mélangea à la ville, à la pluie, aux lignes rouges des couloirs aériens.

— Comme à quelqu’un qu’il observe.

Dans le bureau, derrière eux, Alexandre Valentine était retourné face à la vitre. Il attendit que les deux inspecteurs aient disparu de l’étage, puis toucha du doigt une commande intégrée à la surface de son bureau.

Un écran invisible s’éveilla dans le verre.

Une ligne apparut.

KROSS, ADRIAN

Puis une seconde.

STABILITY INDEX: 97,3 %

Valentine resta immobile quelques secondes.

Ensuite, presque imperceptiblement, il sourit.

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