Chapitre 4 - Les logs

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La pluie s’était calmée lorsque Adrian Kross et Lenoir quittèrent la tour Valentine Biogen. L’air restait humide, saturé de cette odeur métallique que la ville dégageait après chaque averse. Les lumières des avenues s’étiraient sur l’asphalte sombre en longues bandes mouvantes, traversées par le flux continu des véhicules.

Adrian marcha quelques instants sans parler. Derrière eux, la tour s’élevait toujours avec la même élégance froide, ses façades noires avalant les reflets de la ville.

Lenoir finit par briser le silence.

— Ce type est dangereux.

Adrian ne répondit pas immédiatement.

— Tous les gens intelligents le sont, dit-il finalement.

— Non. Celui-là, c’est autre chose.

Ils atteignirent la voiture.

Lenoir passa la main sur le toit couvert de gouttes.

— Il ne s’est pas défendu. Il n’a même pas essayé.

Adrian démarra le véhicule.

— Parce qu’il sait qu’on n’a rien pour l’instant.

La voiture glissa dans la circulation nocturne.

Les quartiers centraux défilaient autour d’eux, mélange de façades modernes et d’immeubles anciens que la ville avait refusé de détruire. Des passerelles métalliques reliaient certains bâtiments au-dessus de la rue, et des écrans publicitaires suspendus diffusaient des visages artificiellement parfaits vantant des implants, des thérapies génétiques ou des assurances biologiques.

Lenoir consulta de nouveau sa tablette.

— Le mandat ne va pas tomber tout de suite.

— Je sais.

— Alors on fait quoi ?

Adrian regardait la route.

— On commence par ce qu’on a déjà.

— Les logs ?

Adrian acquiesça.

Quelques minutes plus tard, ils se garèrent devant le commissariat.

Le bâtiment n’avait rien d’impressionnant. Une structure fonctionnelle, usée par les années et les budgets réduits. Pourtant, à l’intérieur, les serveurs de la police traitaient chaque jour plus de données que certaines multinationales.

Ils traversèrent le hall et descendirent directement au niveau technique.

La salle d’analyse ressemblait à une ruche silencieuse. Des rangées d’écrans flottaient au-dessus de longues tables, projetant des interfaces lumineuses dans l’obscurité. Plusieurs analystes travaillaient déjà, entourés de graphiques et de flux de données.

Au fond de la pièce, un homme mince leva la tête lorsqu’il aperçut Adrian.

— Inspecteur.

— Rami.

Rami Ortega était l’un des meilleurs analystes du département. Il avait la réputation de pouvoir reconstituer la vie entière d’un individu à partir de quelques fragments de données numériques.

— J’imagine que vous venez pour le signal des docks.

Adrian posa la tablette sur la table.

— Tu l’as vu ?

Rami fit apparaître plusieurs fenêtres devant lui.

— Je l’ai disséqué.

Les écrans s’illuminèrent.

Une série de graphiques apparut.

— Voilà ce que votre mort a envoyé.

Adrian se pencha légèrement.

— Et ?

Rami fit défiler les données.

— Ce n’est pas un simple pic d’activité neuronale.

— On s’en doutait.

— C’est une séquence.

Lenoir plissa les yeux.

— Une séquence de quoi ?

Rami zooma sur les lignes.

— De données.

Le silence s’installa un instant.

Adrian croisa les bras.

— Un cerveau mort qui transmet des données.

— Exactement.

Rami fit apparaître une autre fenêtre.

— Et ce n’est pas tout.

Les lignes de code se réorganisèrent sur l’écran.

— Le signal n’a pas été envoyé une seule fois.

— Combien ?

— Trois.

Lenoir se redressa.

— Trois transmissions ?

— Oui.

Rami désigna la première.

— Celle-ci est partie vers les serveurs du laboratoire Valentine.

Puis la deuxième.

— Celle-ci vers un relais industriel du port.

Puis la troisième.

— Et celle-ci… vers une destination inconnue.

Adrian releva la tête.

— Inconnue ?

— Pas enregistrée dans les infrastructures civiles.

— Un réseau privé ?

— Peut-être.

Rami agrandit les données.

— Le plus étrange, c’est la structure.

Adrian s’approcha encore.

— Explique.

Rami resta quelques secondes silencieux, comme s’il cherchait la meilleure façon de formuler ce qu’il voyait.

— Imaginez un langage.

— Un langage ?

— Oui.

Il fit défiler les lignes.

— Les motifs se répètent, mais jamais exactement de la même manière.

— Comme une phrase qui se reformule.

Rami hocha la tête.

— Exactement.

Lenoir souffla.

— Tu es en train de nous dire que ce cerveau parlait ?

— Je dis qu’il produisait quelque chose qui ressemble à une syntaxe.

La salle resta silencieuse quelques secondes.

Adrian regardait les lignes défiler.

— Tu peux traduire ?

Rami secoua la tête.

— Pas encore.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne sais pas quel langage c’est.

Lenoir croisa les bras.

— Génial.

Rami fit apparaître une dernière fenêtre.

— Mais j’ai trouvé un motif récurrent.

Les caractères se réorganisèrent.

Un mot apparaissait plusieurs fois dans la structure.

Adrian le lut.

— Orpheus.

Rami acquiesça.

— Oui.

— Ce n’est pas surprenant.

— Attendez.

Rami agrandit l’écran.

— Regardez la position du mot dans la séquence.

Les lignes se mirent à tourner lentement.

Adrian sentit une tension familière dans sa nuque.

— Ce n’est pas un mot, dit-il.

Rami sourit légèrement.

— Non.

Lenoir fronça les sourcils.

— Alors quoi ?

Rami désigna la structure entière.

— C’est une signature.

Le mot resta suspendu dans l’air.

Adrian observa encore l’écran.

— Une signature de quoi ?

Rami répondit calmement.

— De l’émetteur.

— Le cerveau ?

— Oui.

Lenoir secoua la tête.

— Un cerveau mort ne signe pas ses messages.

Rami ferma quelques fenêtres.

— Normalement, non.

Adrian se redressa.

— Tu as dit qu’il y avait trois transmissions.

— Oui.

— La dernière est partie où ?

Rami hésita.

— Je ne sais pas encore.

— Trouve.

L’analyste tapota rapidement sur son clavier virtuel.

Les écrans changèrent.

Une carte du réseau urbain apparut.

Des lignes lumineuses reliaient plusieurs nœuds de communication.

Puis un point s’alluma à la périphérie.

Rami se figea.

— Ça… c’est étrange.

Adrian s’approcha.

— Pourquoi ?

— Parce que ce n’est pas un serveur.

— Alors quoi ?

Rami zooma.

Le point clignotait toujours.

— C’est un identifiant biologique.

Le silence devint brutal.

Adrian sentit son rythme cardiaque ralentir légèrement.

— Tu veux dire…

Rami acquiesça lentement.

— Le signal ne s’est pas arrêté aux serveurs.

— Il a trouvé un destinataire.

— Oui.

Lenoir regarda l’écran.

— Qui ?

Rami tourna la tête vers Adrian.

— C’est justement ce que je suis en train de vérifier.

Les lignes de données se mirent à défiler plus vite.

La salle entière semblait retenir son souffle.

Puis le nom apparut.

Rami resta immobile.

Adrian lut l’écran.

Son propre nom s’affichait dans la fenêtre centrale.

KROSS, ADRIAN

Lenoir se tourna vers lui.

— Adrian…

Rami murmura :

— Le signal… s’est connecté à vous.

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