Chapitre 6 - La mémoire de la ville
Le jour se leva sans véritable lumière.
Dans cette partie du monde, l’aube ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été autrefois. Les nuages épais qui couvraient la mégalopole filtraient la clarté du soleil jusqu’à la transformer en une lueur diffuse, presque laiteuse. Les gratte-ciels se découpaient dans cette brume permanente comme des silhouettes immobiles, tandis que les premières navettes aériennes traçaient des lignes pâles entre les niveaux supérieurs de la ville.
Adrian Kross n’avait presque pas dormi.
Il se tenait devant la fenêtre de son appartement, un verre d’eau oublié sur la table derrière lui. Le quartier où il vivait appartenait à ces zones intermédiaires que la ville n’avait jamais vraiment modernisées. Les immeubles y étaient plus bas, plus anciens, parfois rénovés, souvent rafistolés. Des passerelles métalliques reliaient certains bâtiments au-dessus des ruelles étroites, et les enseignes lumineuses restaient allumées même après le lever du jour.
En contrebas, les kiosques de nourriture ouvraient leurs volets. La vapeur des premières cuisines montait dans l’air humide, se mélangeant aux odeurs de café synthétique et d’épices importées des zones agricoles artificielles qui entouraient la mégalopole.
Adrian observa la rue quelques instants.
La ville n’avait jamais vraiment dormi. Elle ralentissait seulement.
Son écran mural s’alluma automatiquement.
Une notification apparut.
COMMISSARIAT CENTRAL — PRIORITÉ
Il activa le message.
La voix de Lenoir surgit dans la pièce.
— Kross. Il faut que tu viennes.
Adrian attrapa son manteau.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rami a trouvé quelque chose dans la séquence.
— J’arrive.
La communication se coupa.
Quelques minutes plus tard, Adrian traversait déjà la rue.
Les trottoirs commençaient à se remplir. Des employés de nuit rentraient chez eux pendant que les travailleurs du matin sortaient des stations souterraines. La ville fonctionnait désormais sur des cycles décalés. Depuis les crises énergétiques du siècle précédent, les autorités avaient réparti les horaires de travail pour éviter les pics de consommation.
Adrian monta dans sa voiture.
Le moteur électrique démarra sans bruit.
Pendant qu’il rejoignait le centre-ville, les écrans publics diffusaient les premières informations du jour.
— …le gouvernement continental confirme que les négociations sur la régulation des intelligences artificielles autonomes reprendront ce soir…
Un autre écran montrait des images d’archives.
— …quarante ans après les émeutes technologiques de 2081, les systèmes cognitifs artificiels restent strictement limités dans la plupart des zones urbaines…
Adrian ralentit à un carrefour.
Les images montraient des foules dans les rues, des robots de service incendiés, des drones de sécurité en formation serrée au-dessus des avenues.
L’histoire récente de la ville ressemblait à une succession de compromis fragiles.
La technologie avançait.
La peur avançait avec elle.
Adrian coupa l’écran.
Le commissariat apparut quelques rues plus loin.
Lorsqu’il entra dans la salle d’analyse, Rami et Lenoir étaient déjà là.
Plusieurs écrans diffusaient des structures de données complexes.
Lenoir se tourna vers lui.
— Tu vas aimer ça.
— J’en doute.
Rami fit apparaître la séquence sur l’écran central.
— J’ai isolé la clé dont on parlait hier.
Adrian observa les lignes.
— Et ?
— Ce n’est pas seulement une clé.
— C’est quoi alors ?
Rami fit apparaître une reconstruction visuelle.
Les données se transformèrent lentement en un schéma tridimensionnel.
Une architecture neuronale.
Adrian fronça les sourcils.
— C’est un cerveau.
— Pas exactement.
Rami agrandit certaines zones.
— C’est un modèle.
— Un modèle de quoi ?
— D’une structure cognitive.
Le silence retomba.
Lenoir croisa les bras.
— Traduis.
Rami prit une inspiration.
— C’est une carte.
— Une carte de quoi ?
Rami désigna plusieurs zones du schéma.
— De certaines fonctions cérébrales.
Adrian observa la structure.
— Mémoire…
— Oui.
— Analyse…
— Oui.
— Prédiction.
Rami acquiesça.
— Exactement.
Adrian releva les yeux.
— Et tu crois que ce modèle vient du cerveau du mort.
— Non.
— Pourquoi ?
Rami zooma sur une section.
— Parce qu’il est trop propre.
— Trop propre ?
— Les cerveaux humains sont chaotiques.
Il désigna les connexions.
— Celui-ci est optimisé.
Lenoir secoua la tête.
— Tu veux dire artificiel.
— Pas artificiel, répondit Rami.
Il regarda Adrian.
— Construit.
Adrian sentit un léger frisson lui parcourir les bras.
— Par Valentine.
— Probablement.
Lenoir se pencha vers l’écran.
— Attends… si c’est un modèle, pourquoi l’envoyer à Adrian ?
Rami resta silencieux un instant.
— Parce que le modèle attend quelque chose.
— Quoi ?
Rami regarda Adrian.
— Un hôte.
Le mot resta suspendu dans l’air.
Adrian sentit son cœur battre un peu plus fort.
— Tu es en train de me dire que ce signal…
— Essaye peut-être d’activer quelque chose chez toi.
Lenoir recula légèrement.
— C’est une blague.
— Non.
Rami fit apparaître une autre série de données.
— Le signal s’est synchronisé avec ton activité cérébrale pendant quelques millisecondes.
Adrian resta immobile.
— Et ?
— Et ton cerveau a répondu.
La pièce devint silencieuse.
Lenoir murmura :
— Répondu comment ?
Rami agrandit un graphique.
Une courbe apparut.
— Comme s’il reconnaissait la structure.
Adrian fixa l’écran.
— Impossible.
— Je pensais la même chose.
Lenoir passa la main sur son visage.
— Attendez… si Adrian peut reconnaître cette structure…
Il regarda Adrian.
— Ça veut dire qu’elle est déjà dans ton cerveau.
Adrian ne répondit pas.
Il observait toujours les données.
— Rami.
— Oui ?
— Tu as comparé ce modèle avec mon scan neural ?
— Oui.
— Et ?
Rami hésita.
— Il y a une correspondance.
Le silence devint presque oppressant.
Lenoir fixa Adrian.
— Depuis quand tu as un modèle neuronal expérimental dans la tête ?
Adrian répondit d’une voix basse.
— Je n’en ai aucune idée.
Rami observa encore les données.
— Ce qui est certain…
— Quoi ?
— C’est que ce modèle n’est pas complet.
— Pas complet ?
— Non.
Rami agrandit certaines zones vides.
— Il manque plusieurs sections.
— Lesquelles ?
Rami regarda Adrian.
— Celles qui gèrent les rêves.
Adrian resta silencieux.
Lenoir fronça les sourcils.
— Les rêves ?
Rami acquiesça.
— Oui.
Puis il ajouta :
— Et c’est probablement pour ça que ce signal a été envoyé.
Adrian releva lentement la tête.
— Pourquoi ?
Rami répondit calmement :
— Parce que quelqu’un essaye peut-être de terminer ce modèle.
Le silence retomba.
Dehors, la ville continuait de se réveiller lentement.
Mais quelque part dans ses réseaux invisibles, une nouvelle ligne venait d’apparaître.
ORPHEUS PROTOCOL
PHASE 2 — SYNCHRONISATION EN COURS

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