Chapitre 8 - Le rêve

5 minutes de lecture

La nuit était revenue sans prévenir. Dans cette ville, la frontière entre le jour et l’obscurité n’avait jamais été très nette. Les nuages permanents, la pollution lumineuse et les écrans suspendus dans l’air diffusaient une clarté artificielle qui brouillait les cycles naturels. Pourtant, lorsque la circulation ralentissait légèrement et que les travailleurs diurnes disparaissaient des rues, on sentait que quelque chose changeait. La ville devenait plus dense, plus secrète. Les niveaux supérieurs restaient illuminés par les publicités flottantes, tandis que les rues inférieures s’enfonçaient dans une pénombre humide où se mêlaient les odeurs d’huile, de métal chaud et d’ozone.

Adrian Kross rentra chez lui peu avant minuit. Son appartement occupait un étage entier d’un immeuble ancien dont les rénovations successives avaient conservé l’ossature du siècle précédent. L’intérieur, en revanche, avait été entièrement modernisé. Les murs clairs contrastaient avec les larges fenêtres panoramiques qui donnaient sur un entrelacs de ruelles, de passerelles métalliques et de conduites techniques serpentant entre les façades. Les enseignes lumineuses des commerces nocturnes diffusaient des éclats rouges qui se reflétaient sur le verre.

Il retira lentement son manteau et le posa sur le dossier d’une chaise. Depuis plusieurs heures, une sensation étrange persistait dans sa tête. Ce n’était ni une douleur ni un vertige. Plutôt une impression diffuse, comme si son esprit essayait d’atteindre une idée qui restait constamment hors de portée.

Adrian s’approcha de la fenêtre et observa la ville. Au loin, les tours supérieures de la mégalopole formaient une ligne sombre contre le ciel saturé de particules industrielles. Des véhicules aériens traversaient parfois la brume, leurs feux rouges disparaissant aussitôt derrière les structures d’acier. Dans les étages intermédiaires, les passerelles suspendues vibraient sous le passage des convois logistiques qui alimentaient encore les quartiers nocturnes.

La ville possédait une mémoire. Chaque immeuble, chaque câble de données, chaque relais énergétique transportait une partie de l’histoire accumulée depuis la reconstruction. Après les crises climatiques, les guerres économiques et l’effondrement de plusieurs gouvernements au milieu du XXIᵉ siècle, les grandes cités avaient absorbé l’essentiel de la population mondiale. Les campagnes abandonnées entouraient désormais les mégalopoles comme des zones mortes. Ici, au contraire, tout continuait de fonctionner, de produire, d’enregistrer.

Le monde entier générait des traces.

Adrian resta immobile quelques minutes, puis se détourna de la fenêtre et se dirigea vers le petit bar encastré dans le mur du salon. Il ouvrit un compartiment discret et en sortit une bouteille de whisky sombre ainsi qu’un verre épais taillé dans un cristal lourd. Le verre avait une forme particulière, large à la base, légèrement incliné, conçu pour diffuser les arômes lorsque l’on faisait tourner le liquide.

Il versa une dose lente.

La lumière rouge de la ville traversa le verre et se refléta sur la surface ambrée du whisky. Adrian fit tourner légèrement le liquide avant de porter le verre à ses lèvres. La chaleur de l’alcool descendit dans sa gorge avec une lenteur familière.

Il posa le verre sur la table basse et s’assit.

La fatigue commençait à se faire sentir, mais quelque chose dans son esprit refusait de se relâcher complètement. Depuis l’examen médical de l’après-midi, l’impression persistait qu’une partie de son cerveau fonctionnait différemment. Comme si une zone inconnue venait de s’éveiller.

Adrian but une seconde gorgée de whisky.

Dans la rue, les lumières continuaient de pulser entre les immeubles. Les silhouettes des passants apparaissaient puis disparaissaient sous les lampes urbaines. Certaines portaient les implants visibles des augmentations modernes : rétines synthétiques, interfaces auditives, plaques dermiques renforcées. Depuis cinquante ans, les technologies biomécaniques avaient progressivement modifié la frontière entre l’organique et l’artificiel.

Les androïdes, eux, étaient apparus plus tard.

Au début, ils n’étaient que des machines industrielles. Puis les modèles humanoïdes avaient été autorisés pour les travaux dangereux et certaines fonctions de service. La loi avait rapidement imposé des restrictions très strictes. Les robots pouvaient imiter l’apparence humaine, mais ils ne devaient jamais reproduire l’esprit humain. Leur architecture cognitive restait bridée, incapable d’émotion véritable, incapable de rêve.

C’était la règle fondamentale.

Adrian termina son verre.

Il resta assis un moment encore, les yeux perdus dans les reflets rouges de la ville, avant de se lever et de rejoindre la chambre. Les rideaux intelligents s’étaient déjà ajustés pour atténuer les lumières extérieures. L’air restait frais, régulé par le système thermique du bâtiment.

Adrian s’allongea.

Au début, le silence fut complet.

Puis une sensation nouvelle apparut.

Une vibration lointaine, presque imperceptible. Pas un bruit réel, pas un son extérieur. Plutôt une pulsation interne, comme un signal capté au travers de plusieurs couches de silence.

Adrian fronça légèrement les sourcils.

La sensation se précisa.

Un rythme régulier.

Puis une image surgit.

Une salle blanche.

Des machines.

Des écrans suspendus.

Adrian ouvrit brusquement les yeux. La chambre était toujours là. Le plafond. Les murs. L’ombre discrète des rideaux. Pourtant, son esprit venait de percevoir quelque chose qui ne provenait pas de ses souvenirs.

Il se redressa lentement.

Les pulsations continuaient.

Une nouvelle image apparut. Cette fois, la perspective était différente. La salle blanche ne semblait plus observée depuis l’extérieur. Elle était vue depuis la table centrale, comme si celui qui regardait se trouvait allongé sous les lampes médicales.

Adrian sentit un frisson parcourir son dos.

Les machines entouraient la table.

Des silhouettes humaines se déplaçaient autour du corps allongé.

Puis un écran lumineux apparut au-dessus de la scène.

Un mot s’inscrivit lentement.

ORPHEUS.

La vision se fragmenta.

Des lignes de code défilèrent brièvement. Des schémas neuronaux s’assemblèrent comme un puzzle incomplet. Adrian sentit son cœur battre plus vite.

Il se redressa brusquement.

La chambre retrouva son calme.

Silence.

Adrian passa une main sur son visage. Sa peau était humide. Il resta assis quelques secondes, essayant de retrouver une respiration normale.

Ce n’était pas un rêve ordinaire.

Il le savait instinctivement.

Quelque chose venait de traverser son esprit.

Comme une transmission.

Adrian se leva et retourna dans le salon. Il reprit la bouteille de whisky et remplit à nouveau son verre de cristal. Le liquide ambré vibra légèrement sous la lumière rouge de la ville.

Il porta le verre à ses lèvres.

Au même moment, la vibration revint.

Plus nette.

Plus précise.

Cette fois, ce n’était pas une image.

C’était un mot.

Un mot qui se formait lentement dans sa pensée.

Orpheus.

Adrian ferma les yeux un instant.

Et pendant une fraction de seconde, une intuition traversa son esprit. Le protocole ne cherchait pas simplement à se connecter à lui.

Il essayait de lui apprendre à rêver.

Au même moment, dans un centre de données clandestin situé à plusieurs kilomètres de là, un serveur isolé activa un nouveau processus. Une notification apparut sur un écran invisible au reste du réseau.

SUJET : KROSS, ADRIAN
ACTIVITÉ ONIRIQUE DÉTECTÉE
PHASE 3 INITIALISÉE

Annotations

Vous aimez lire Olivier Delguey ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0