Chapitre 9 - La ligne rouge

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Le matin arriva sans véritable lever de soleil. Dans cette ville, l’aube ne perçait jamais vraiment les nuages. La lumière se contentait de devenir moins sombre. Les écrans publicitaires suspendus dans l’air ralentissaient leur intensité nocturne, les convois logistiques reprenaient leur cadence régulière et les passerelles supérieures se remplissaient de travailleurs.

Adrian Kross ouvrit les yeux avant que l’horloge murale n’active son cycle lumineux.

Pendant quelques secondes, il resta immobile. Son esprit tentait encore de reconstituer les fragments de la nuit. Les images, pourtant, se dérobaient déjà. La salle blanche. Les machines. Le mot inscrit sur l’écran. Tout cela semblait s’éloigner, comme un souvenir qui refuse de rester intact.

Mais une certitude persistait.

Quelque chose avait essayé d’entrer en contact avec lui.

Adrian se redressa lentement et passa une main sur son visage. La fatigue était légère, mais inhabituelle. Il avait l’impression d’avoir travaillé toute la nuit sans s’en rendre compte.

Il se leva et traversa l’appartement.

La ville était déjà en mouvement derrière les vitres. Des drones municipaux glissaient entre les immeubles pour inspecter les réseaux électriques. Plus loin, un train magnétique traversait un viaduc suspendu, sa silhouette sombre disparaissant rapidement dans la brume.

Adrian s’arrêta devant la cuisine et versa du café dans une tasse épaisse.

Depuis la reconstruction des grandes villes au milieu du siècle, les mégalopoles fonctionnaient comme des organismes autonomes. Les infrastructures énergétiques, les réseaux d’eau, les systèmes de circulation et les centres de données formaient un ensemble si vaste que plus personne ne prétendait en comprendre totalement le fonctionnement.

La ville respirait.

Et parfois, elle semblait penser.

Adrian but une gorgée de café.

Son esprit revint immédiatement à l’affaire.

Le corps retrouvé dans le laboratoire.

Les données impossibles.

Le nom de Valentine.

Et ce mot.

Orpheus.

Il posa la tasse sur la table et activa son terminal mural. L’écran s’illumina doucement, affichant les flux d’informations de la police métropolitaine.

Les rapports nocturnes défilèrent devant lui.

Vols mineurs.

Trafic d’implants.

Disparitions dans les zones portuaires.

Rien qui ressemble à l’affaire du laboratoire.

Adrian consulta ensuite la base des licences robotiques. Chaque androïde légalement enregistré dans la ville possédait une signature biométrique identifiable par les autorités. Le code visible sous la paupière inférieure permettait aux contrôles visuels de confirmer leur statut, tandis qu’un identifiant crypté dans la rétine facilitait la reconnaissance par les systèmes de surveillance.

Les machines pouvaient imiter presque parfaitement l’apparence humaine.

Mais la loi exigeait qu’elles restent reconnaissables.

Adrian observa quelques images d’archives. Sur chaque visage artificiel, un petit code discret apparaissait sous la paupière inférieure. À la lumière naturelle ou sous certains éclairages nocturnes, les caractères devenaient légèrement fluorescents.

Un rappel permanent.

Ces êtres n’étaient pas humains.

Il referma la base de données.

Le problème, c’était que le corps retrouvé au laboratoire ne correspondait à aucun enregistrement.

Adrian termina son café et prit son manteau.

Dans le couloir de l’immeuble, l’air portait une odeur métallique caractéristique des systèmes de ventilation industriels. Les ascenseurs magnétiques fonctionnaient déjà à pleine capacité. Des travailleurs descendaient vers les niveaux inférieurs où se trouvaient les transports publics.

Adrian entra dans la cabine et activa le niveau de la rue.

La porte s’ouvrit quelques secondes plus tard sur l’agitation du quartier.

La ville avait changé de visage.

Le brouillard nocturne s’était transformé en une brume grisâtre chargée de poussière industrielle. Les stands alimentaires s’alignaient déjà le long des trottoirs. Des cuisiniers faisaient chauffer des plaques métalliques où crépitaient des préparations rapides destinées aux travailleurs pressés.

Adrian s’arrêta devant l’un des stands.

Le vendeur lui tendit un bol fumant rempli de nouilles épaisses et d’un bouillon sombre.

Adrian s’installa sur un tabouret métallique fixé au comptoir extérieur. Il attrapa les baguettes posées sur la table et commença à manger.

Autour de lui, la ville continuait de se réveiller.

Les conversations se mélangeaient au bruit des moteurs électriques et au sifflement des tramways suspendus. Les écrans d’information diffusaient les bulletins économiques du matin.

Une phrase retint son attention.

« La production d’androïdes industriels a augmenté de douze pour cent cette année. »

Adrian leva légèrement les yeux vers l’écran.

Depuis vingt ans, les robots humanoïdes étaient devenus indispensables. Ils travaillaient dans les zones toxiques, dans les usines orbitales, dans les chantiers sous-marins. Ils remplaçaient les humains partout où les conditions devenaient trop dangereuses.

Mais leur architecture mentale restait volontairement limitée.

Ils pouvaient analyser.

Calculer.

Exécuter.

Mais jamais ressentir.

C’était la ligne rouge imposée par les gouvernements après les crises technologiques du siècle précédent.

Adrian termina son bol de nouilles.

Il laissa quelques crédits sur le comptoir et se leva.

La station de transport aérien se trouvait à deux rues de là.

Quelques minutes plus tard, son véhicule de service décollait du quai magnétique et s’insérait dans le trafic aérien.

La voiture glissa entre les immeubles, alternant entre propulsion verticale et roulage sur les axes autorisés. Les structures métalliques de la ville défilaient autour de lui comme un labyrinthe gigantesque.

Adrian observait les niveaux inférieurs.

Les quartiers industriels s’étendaient sur plusieurs kilomètres, traversés par des pipelines et des rails de transport automatisé. Au-delà, les docks portuaires formaient une forêt de grues mécaniques où les cargos continuaient d’apporter des marchandises venues du reste du monde.

Plus loin encore, la périphérie disparaissait dans une zone grisâtre.

Les anciennes campagnes.

Les territoires abandonnés.

Adrian détourna le regard et concentra son attention sur le centre-ville.

Il avait un rendez-vous.

Et cette fois, il voulait des réponses.

Au même moment, dans un bureau discret situé au sommet d’une tour médicale, un homme observait un écran.

Les données défilaient lentement devant lui.

Activité cérébrale.

Connexions synaptiques.

Variations oniriques.

L’homme posa calmement ses doigts sur la table.

Puis il murmura pour lui-même :

— Intéressant.

Sur l’écran, une ligne de texte venait d’apparaître.

SUJET : KROSS, ADRIAN
PHASE 3 : STABLE
COMPATIBILITÉ CONFIRMÉE

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