Chapitre 10 - Libérer l'Homme
La ville s’éclaircissait lentement sous le voile gris du matin. À Novaris, l’aube n’avait rien de spectaculaire. La lumière ne surgissait pas au-dessus d’un horizon clair ; elle traversait simplement les nuages de pollution industrielle qui couvraient la mégalopole depuis des décennies.
Les immeubles émergeaient de la brume comme des falaises d’acier.
Novaris avait été reconstruite sur les ruines d’une ancienne ville portuaire après les catastrophes climatiques du XXIᵉ siècle. Lorsque les océans avaient englouti plusieurs zones côtières et que les crises énergétiques avaient fracturé les anciennes économies, les gouvernements et les grandes corporations avaient concentré leurs ressources dans quelques cités capables de survivre aux nouvelles conditions du monde.
Novaris était devenue l’une d’elles.
Une ville verticale où vivaient plusieurs millions d’habitants, organisée en strates superposées. Les niveaux supérieurs accueillaient les centres de décision, les laboratoires et les institutions scientifiques. Les niveaux intermédiaires abritaient les transports, les commerces et les bureaux. Plus bas, les districts industriels s’étendaient jusqu’aux docks portuaires où arrivaient encore les cargos du reste du monde.
Adrian Kross dirigeait son véhicule vers le district médical.
Il connaissait déjà l’endroit.
La veille, lui et Lenoir étaient passés par le même hall, avaient présenté leurs identifiants à l’accueil, avaient traversé les scanners de sécurité avant d’être conduits jusqu’au bureau d’Alexandre Valentine par une assistante aux gestes parfaitement calibrés.
Cette fois, Adrian était seul.
Le véhicule se posa sur la plateforme d’accès et il descendit sans se presser. À l’intérieur du bâtiment, les systèmes de sécurité reconnurent immédiatement son identifiant biométrique. Les scanners s’activèrent brièvement avant de s’éteindre.
L’agent d’accueil leva les yeux vers lui.
— Inspecteur Kross. Le docteur Valentine vous attend.
Adrian acquiesça.
L’ascenseur le conduisit directement aux étages supérieurs.
Quelques secondes plus tard, les portes s’ouvrirent sur le bureau vitré du scientifique.
Alexandre Valentine se tenait près de la baie panoramique. La lumière diffuse du matin dessinait une silhouette calme devant l’immensité de la ville. Des kilomètres de structures urbaines s’étendaient sous leurs pieds, traversés par les lignes lumineuses des transports aériens.
Valentine se retourna.
— Inspecteur Kross.
Sa voix restait douce, presque sereine.
— Je pensais que vous reviendriez.
Adrian s’approcha lentement et s’assit.
— J’ai relu les données du laboratoire.
Le scientifique inclina légèrement la tête.
— Et vous avez trouvé quelque chose.
— Disons que j’ai surtout trouvé des questions.
Valentine esquissa un sourire discret.
— Les questions sont souvent plus intéressantes que les réponses.
Un silence s’installa dans la pièce.
Adrian observait attentivement le scientifique. Depuis leur première rencontre, quelque chose le dérangeait chez cet homme. Pas une attitude suspecte. Plutôt une tranquillité étrange, comme si Valentine observait les événements depuis un point de vue différent.
— Parlons du protocole Orpheus, dit Adrian.
Valentine resta immobile.
Pendant un instant, la ville sembla disparaître derrière lui.
— Où avez-vous entendu ce nom ?
— Dans les données récupérées sur le corps du laboratoire.
Le scientifique se tourna vers la fenêtre.
— Je vois.
Adrian poursuivit :
— Un homme meurt dans un laboratoire privé. Son cerveau correspond à une architecture expérimentale. Et ce protocole apparaît dans les logs.
Il marqua une pause.
— J’aimerais comprendre.
Valentine resta silencieux quelques secondes avant de répondre.
— Comprendre quoi exactement ?
— Ce que vous essayez de créer.
Le scientifique se tourna finalement vers lui.
Son regard était calme.
— Nous essayons de résoudre un problème que l’humanité traîne depuis toujours.
Adrian attendit.
Valentine activa une interface holographique.
Un cerveau humain apparut dans l’air, modélisé avec une précision remarquable. Les réseaux neuronaux se déployaient comme une constellation vivante.
— Le corps humain peut être réparé. Les organes peuvent être remplacés. Les tissus peuvent être cultivés.
Il fit apparaître une seconde structure autour du cerveau.
Un réseau synthétique extrêmement complexe.
— Mais le cerveau reste fragile.
Adrian fixa la projection.
— Vous voulez le remplacer.
— Non.
Valentine secoua doucement la tête.
— Je veux le libérer.
Le scientifique fit disparaître l’image.
— Imaginez un cerveau capable d’apprendre sans jamais se dégrader. Un esprit qui ne perdrait jamais la mémoire. Une conscience capable d’absorber des connaissances pendant des siècles.
Adrian croisa les bras.
— Une intelligence qui dépasserait l’homme.
Valentine répondit calmement :
— Une intelligence qui prolongerait l’homme.
La tension derrière les tempes d’Adrian réapparut.
Une vibration légère.
Presque imperceptible.
Comme la nuit précédente.
Valentine l’observait avec une attention particulière.
— Inspecteur… avez-vous déjà fait un rêve dont vous ne compreniez pas l’origine ?
La question tomba doucement dans la pièce.
Mais Adrian comprit immédiatement qu’elle n’était pas innocente.
Quelque chose dans le regard du scientifique ressemblait à une observation.
Comme si Valentine attendait une réaction précise.
Au même moment, plusieurs étages plus bas, un terminal interne analysait les données biologiques captées par les capteurs environnementaux du bâtiment.
Une variation dans l’activité neuronale d’Adrian venait d’être enregistrée.
Quelques secondes plus tard, une ligne apparut sur l’écran.
PROTOCOLE ORPHEUS
SUJET : KROSS, ADRIAN
RÉSONANCE CONFIRMÉE

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