Chapitre 11 - Nocturne

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Lorsque Adrian Kross quitta la tour Valentine, la ville était déjà pleinement réveillée. Les couloirs aériens se remplissaient de véhicules et les plateformes de transport fonctionnaient à plein régime. Depuis les hauteurs du district scientifique, Novaris paraissait presque organisée, presque propre. Les façades de verre reflétaient la lumière grise du ciel et les jardins suspendus donnaient l’illusion d’un équilibre urbain soigneusement maîtrisé.

Mais Adrian savait que cette illusion ne durait que quelques kilomètres.

Son véhicule plongea progressivement vers les niveaux inférieurs de la ville. À mesure qu’il descendait, l’architecture changeait. Les surfaces vitrées cédaient la place au métal brut. Les passerelles devenaient plus étroites, les structures plus anciennes, les réparations plus visibles. Les câbles électriques serpentaient entre les bâtiments et les conduites industrielles traversaient parfois les rues à plusieurs mètres du sol.

Novaris était construite comme une montagne inversée.

Plus on descendait, plus la ville révélait son véritable visage.

Les districts inférieurs concentraient les activités que les quartiers supérieurs préféraient ignorer : les marchés noirs, les ateliers clandestins, les clubs nocturnes, les trafics d’implants, les réseaux de prostitution synthétique et les laboratoires illégaux où certaines technologies interdite continuaient d’évoluer à l’abri des regards officiels.

Adrian posa son véhicule sur une plateforme de stationnement délabrée. L’air y était plus chaud, saturé d’odeurs d’huile, de carburant et de nourriture de rue.

Quelques drones de surveillance passaient lentement au-dessus des rues.

Mais leur présence restait surtout symbolique.

Ici, la police n’intervenait que lorsque les choses devenaient réellement incontrôlables.

Adrian descendit du véhicule et remonta le col de son manteau. La pluie fine tombait presque en permanence dans ces niveaux de la ville, retenue par les structures supérieures et redirigée par les systèmes de drainage urbain.

Les néons rouges et violets des enseignes nocturnes continuaient de briller malgré l’heure avancée du matin. Certains établissements ne fermaient jamais.

Adrian marcha quelques minutes avant d’apercevoir l’entrée d’un poste de police local.

Le bâtiment était ancien, coincé entre deux structures industrielles. Une plaque métallique indiquait simplement :

BRIGADE DE CONTRÔLE SYNTHÉTIQUE

La division avait été créée quinze ans plus tôt, lorsque les autorités avaient réalisé que les androïdes humanoïdes circulaient désormais partout dans la ville. Officiellement, ces machines restaient incapables d’émotion ou d’initiative réelle. Mais leur présence croissante nécessitait un service spécialisé chargé de vérifier les anomalies et de neutraliser les unités défectueuses.

Adrian poussa la porte.

À l’intérieur, l’atmosphère sentait le café brûlé et les circuits électroniques chauffés trop longtemps. Des agents surveillaient plusieurs écrans où défilaient les identifiants biométriques captés par les caméras urbaines.

Un inspecteur leva les yeux.

— Kross ?

Adrian acquiesça.

— On m’a dit que vous étiez sur une affaire liée aux synthétiques.

— Possible.

L’homme se leva et s’approcha.

— Nous aussi.

Il activa un écran mural.

Plusieurs images apparurent.

Des visages humains.

Puis d’autres.

Certains semblaient presque identiques aux premiers.

La seule différence visible se trouvait sous la paupière inférieure.

Un petit code gravé dans la peau artificielle.

Sous certaines lumières, les caractères devenaient légèrement fluorescents.

— Les modèles humanoïdes doivent porter ce marquage, expliqua l’inspecteur. C’est la loi depuis vingt ans. Chaque unité possède également un identifiant crypté dans la rétine.

Il fit apparaître un scan oculaire.

— Cela permet aux systèmes de surveillance de les reconnaître instantanément.

Adrian observa les images.

— Et si quelqu’un supprime le code ?

— C’est possible.

L’inspecteur haussa légèrement les épaules.

— Mais dans ce cas, on considère que l’unité est illégale.

Il zooma sur une nouvelle image.

— Le problème, c’est ça.

Sur l’écran apparaissait un androïde féminin.

La peau pâle.

Les yeux sombres.

Aucun code visible.

Adrian plissa légèrement les yeux.

— Où a été prise cette image ?

— Dans le district nocturne.

— Quand ?

— Cette nuit.

Un silence se fit dans la pièce.

— Et qu’est-ce qu’elle faisait ?

L’inspecteur hésita une seconde.

— Elle travaille dans un club.

Adrian attendit.

— Un club un peu particulier.

L’écran afficha alors l’enseigne d’un bâtiment gothique transformé en établissement nocturne. Les arches anciennes de l’édifice étaient éclairées par des néons rouges et noirs.

Le nom du lieu apparaissait au-dessus de l’entrée.

NOCTURNE

Adrian observa l’image.

— Une ancienne église.

— Oui.

— Et maintenant ?

L’inspecteur répondit calmement :

— Maintenant, c’est l’un des clubs les plus fréquentés des niveaux inférieurs.

Adrian continua de regarder la photo de l’androïde.

Quelque chose dans son expression semblait presque humain.

Trop humain.

— Comment s’appelle-t-elle ?

L’inspecteur consulta ses données.

— Alya.

Adrian resta silencieux quelques secondes.

— Un androïde sans code officiel qui travaille dans un club clandestin.

Il leva les yeux.

— Et personne n’a trouvé ça étrange ?

L’inspecteur sourit légèrement.

— Dans cette partie de Novaris ?

Il désigna les écrans autour d’eux.

— Les choses étranges sont devenues normales depuis longtemps.

Adrian éteignit l’écran et se dirigea vers la sortie.

La pluie tombait toujours sur les rues métalliques du district.

Au loin, les néons rouges du club Nocturne pulsaient comme un cœur artificiel dans la nuit permanente de la ville.

Adrian remonta dans son véhicule.

Pour la première fois depuis le début de l’enquête, il avait l’impression de s’approcher d’une réponse.

Mais quelque chose lui disait que cette réponse n’allait pas être simple.

Dans les niveaux supérieurs de Novaris, un serveur discret venait d’enregistrer une nouvelle activité.

Les données neurologiques d’Adrian Kross étaient analysées en temps réel.

Une ligne apparut.

PROTOCOLE ORPHEUS

SUJET PRINCIPAL — EN OBSERVATION

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