Chapitre 12 - Alya
La nuit n’existait jamais vraiment dans les niveaux inférieurs de Novaris. Ici, le ciel était presque invisible. Les structures métalliques, les ponts suspendus et les niveaux supérieurs de la ville formaient un plafond permanent au-dessus des rues. La lumière provenait des enseignes, des écrans publicitaires et des projecteurs industriels qui coloraient l’air humide d’un mélange de rouge sombre et de blanc sale.
Le district nocturne se trouvait à plusieurs kilomètres du centre administratif. C’était un territoire ambigu où se mélangeaient clubs clandestins, marchés d’implants, bars illégaux et ateliers capables de modifier presque n’importe quelle technologie.
La loi y existait encore.
Mais elle s’appliquait différemment.
Adrian Kross posa son véhicule sur une plateforme de stationnement rouillée, coincée entre deux immeubles anciens dont les façades portaient encore les traces d’anciennes publicités effacées par le temps.
La pluie tombait doucement.
Une pluie fine qui ne nettoyait rien, qui ne faisait qu’ajouter une couche d’humidité sur l’acier et le béton.
Au bout de la rue, l’enseigne du club Nocturne pulsait lentement dans la brume.
Le bâtiment avait autrefois été une église.
Les arches gothiques et les contreforts de pierre étaient toujours visibles, mais l’édifice avait été profondément transformé. Les vitraux avaient été remplacés par des panneaux lumineux, et les anciennes statues religieuses avaient disparu au profit de sculptures mécaniques animées par de petits moteurs.
Le contraste entre l’architecture ancienne et les technologies modernes donnait au lieu une atmosphère étrange.
Comme si le passé avait été recyclé pour servir une nouvelle religion.
La musique se faisait déjà entendre depuis la rue.
Un rythme grave et lent qui faisait vibrer les structures métalliques des bâtiments voisins.
Adrian s’approcha de l’entrée.
Deux videurs se tenaient devant les portes.
Le premier était humain.
Le second ne l’était pas.
Adrian le reconnut immédiatement au code visible sous la paupière inférieure. Les caractères fluorescents apparaissaient brièvement lorsque la lumière rouge des néons traversait son visage.
Un androïde légal.
Un modèle de sécurité.
L’humain jeta un regard rapide à Adrian.
— Vous êtes membre ?
Adrian sortit simplement son badge de police.
Le videur soupira légèrement.
— Encore.
La porte s’ouvrit.
À l’intérieur, l’ancienne nef de l’église avait été transformée en piste centrale. Les colonnes de pierre soutenaient toujours le plafond, mais des câbles lumineux couraient entre les arches comme des veines artificielles. La musique remplissait l’espace et les basses faisaient vibrer le sol.
Des dizaines de silhouettes se déplaçaient dans la lumière rouge.
Certains clients étaient entièrement humains.
D’autres ne l’étaient pas.
Les implants cybernétiques étaient devenus si répandus que la frontière entre les deux devenait parfois difficile à distinguer.
Dans les alcôves latérales, des tables circulaires accueillaient des groupes silencieux. Des transactions rapides s’y déroulaient : implants illégaux, pièces de synthétiques, données piratées.
Adrian avança lentement dans la foule.
Le bar occupait l’ancien autel de l’église.
Les bouteilles de verre sombre s’alignaient derrière une structure métallique qui avait remplacé l’ancienne table sacrée.
Le barman essuya un verre sans lever les yeux.
— Qu’est-ce que je vous sers ?
— Rien.
Adrian observa la salle.
— Je cherche quelqu’un.
Le barman haussa légèrement les épaules.
— Comme tout le monde ici.
Adrian posa sur le comptoir la photo récupérée au poste de la brigade synthétique.
Le barman jeta un coup d’œil rapide.
Puis il leva enfin les yeux.
— Vous êtes flic.
— Oui.
— Et vous la cherchez.
Adrian attendit.
Le barman fit disparaître la photo sous le comptoir.
— Elle travaille ici.
— Je sais.
— Mais elle ne travaille pas pour nous.
Adrian plissa légèrement les yeux.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Le barman se pencha légèrement vers lui.
— Ça veut dire que certaines personnes viennent ici pour se cacher.
Il désigna discrètement les alcôves sombres autour de la piste.
— Et que certaines personnes paient cher pour qu’on ne pose pas de questions.
Adrian se redressa.
— Où est-elle ?
Le barman hésita quelques secondes.
Puis il désigna un escalier en colimaçon au fond de la salle.
— Niveau supérieur.
Adrian quitta le bar et monta les marches métalliques.
À mesure qu’il s’éloignait de la musique, le bruit diminuait progressivement.
Le couloir supérieur était presque silencieux.
Plusieurs portes s’alignaient le long des murs.
Adrian s’arrêta devant l’une d’elles.
Il frappa doucement.
Aucune réponse.
Il poussa la porte.
La pièce était petite.
Une lampe rouge éclairait faiblement les murs.
Et au centre de la pièce, assise sur un canapé noir, une jeune femme l’observait.
Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules.
Son maquillage sombre renforçait l’impression gothique de son visage.
Et ses yeux.
Ses yeux étaient d’une intensité étrange.
Adrian resta immobile quelques secondes.
— Alya.
Elle inclina légèrement la tête.
— Inspecteur Kross.
La reconnaissance immédiate surprit Adrian.
— On se connaît ?
Alya esquissa un sourire très léger.
— Pas encore.
Adrian s’approcha lentement.
La lumière rouge révélait les détails de son visage.
Sa peau était parfaite.
Presque trop parfaite.
Mais quelque chose manquait.
Adrian observa attentivement ses yeux.
Puis ses paupières.
Aucun code.
— Vous êtes un androïde, dit-il calmement.
Alya ne répondit pas immédiatement.
Elle le regardait comme si elle analysait chaque mouvement de son visage.
— C’est ce que vous voyez ?
— C’est ce que les données disent.
Elle pencha légèrement la tête.
— Et vous… qu’est-ce que vous voyez vraiment ?
La question resta suspendue dans la pièce.
Adrian sentit alors la sensation revenir.
La même vibration que les nuits précédentes.
Une pulsation légère derrière ses tempes.
Alya l’observait toujours.
— Vous avez commencé à rêver, n’est-ce pas ?
Adrian se figea.
— Comment savez-vous ça ?
Le sourire d’Alya devint presque imperceptible.
— Parce que vous n’êtes pas le seul.
Au même moment, quelque part dans les profondeurs des serveurs de Novaris, une nouvelle série de données venait d’être activée.
Les systèmes d’analyse identifièrent une synchronisation inattendue.
Deux signaux neuronaux.
Deux consciences.
Une seule ligne apparut sur l’écran.
PROTOCOLE ORPHEUS
LIAISON DÉTECTÉE

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