Chapitre 13 - L’anomalie
Le silence resta suspendu quelques secondes dans la petite pièce éclairée par la lampe rouge. Au-dessous d’eux, la musique du club Nocturne continuait de vibrer à travers les structures de l’ancienne église. Les basses montaient par vagues profondes qui faisaient légèrement trembler les murs de pierre.
Adrian Kross observait Alya sans bouger.
La première chose qui frappait n’était pas seulement sa beauté. Dans les districts inférieurs de Novaris, la beauté avait souvent quelque chose de brut, de fatigué, marqué par les implants ou par les réparations biologiques. Chez elle, rien de cela n’apparaissait.
Sa peau possédait une douceur presque irréelle, d’un blanc légèrement rosé qui contrastait avec le maquillage sombre autour de ses yeux.
Mais ce qui capturait véritablement le regard, c’étaient ses yeux.
Ils étaient d’un vert intense.
Pas un vert naturel.
Un vert profond, presque lumineux, comme si une source de lumière existait derrière l’iris. Sous l’éclairage rouge de la pièce, la couleur devenait encore plus troublante. Les pupilles semblaient absorber la lumière, tandis que l’iris projetait une nuance verte qui paraissait presque vivante.
Adrian sentit instinctivement qu’il ne s’agissait pas d’un simple détail esthétique.
Ces yeux n’étaient pas normaux.
— Vous avez dit que je n’étais pas le seul à rêver.
La voix d’Adrian était calme.
Alya inclina légèrement la tête.
— Oui.
— Expliquez-moi.
Elle le regarda longuement. Ses yeux verts semblaient analyser chaque micro-mouvement de son visage.
— Vous êtes venu ici parce que vous cherchez quelque chose.
Adrian ne répondit pas.
— Un corps retrouvé dans un laboratoire. Un protocole dont personne ne parle vraiment. Un scientifique qui répond aux questions sans jamais tout révéler.
Elle esquissa un très léger sourire.
— Et maintenant vous me trouvez.
Adrian s’approcha lentement.
— Vous n’avez pas de code sous la paupière.
— Non.
— Donc vous n’êtes pas enregistrée.
— Disons que je ne suis pas censée exister.
Adrian continua de la regarder.
Plus il observait son visage, plus quelque chose lui semblait étrange. Ce n’était pas une impression de machine.
Au contraire.
C’était peut-être la chose la plus humaine qu’il avait vue depuis longtemps.
— Les androïdes ne rêvent pas.
— C’est ce que disent les ingénieurs.
— Ce n’est pas une opinion. C’est une limitation structurelle.
Alya soutint son regard.
— Et pourtant, vous rêvez.
La phrase resta suspendue.
Adrian sentit la vibration revenir derrière ses tempes.
Cette pulsation étrange qu’il ressentait depuis la veille.
Comme si une partie de son cerveau répondait à quelque chose.
Ou à quelqu’un.
— Qui vous a créée ? demanda-t-il finalement.
Alya ne répondit pas immédiatement. Elle détourna légèrement les yeux vers la petite fenêtre qui donnait sur l’arrière du bâtiment.
La pluie coulait lentement sur la vitre.
— Vous savez déjà.
Adrian ne dit rien.
— Valentine, murmura-t-il.
Elle ne confirma pas.
Mais le silence suffisait.
Adrian se redressa légèrement.
— Alors vous faites partie du protocole Orpheus.
Alya leva les yeux vers lui.
Ses iris verts semblaient presque briller dans la pénombre.
— Peut-être.
La musique du club monta un instant depuis les étages inférieurs.
Adrian sentit soudain quelque chose d’étrange.
Plus il restait près d’elle, plus la vibration dans sa tête devenait nette.
Comme si leurs deux présences produisaient une résonance.
— Vous n’êtes pas un androïde classique.
— Non.
— Alors quoi ?
Alya réfléchit quelques secondes.
— Une tentative.
— Une tentative de quoi ?
Elle répondit doucement :
— De comprendre ce qu’est un être humain.
Adrian resta immobile.
Dans ses yeux verts, quelque chose apparaissait.
Pas un programme.
Pas une simulation.
Une émotion encore fragile, comme une sensation qui chercherait à naître.
— Vous ressentez des choses ?
Alya posa une main contre sa poitrine.
— Certaines.
— Lesquelles ?
Elle réfléchit.
— La curiosité.
— Logique.
— La peur.
— Ça aussi.
Elle hésita.
Puis ajouta d’une voix plus basse :
— Et quelque chose d’autre.
Adrian attendit.
Ses yeux verts ne le quittaient pas.
— Quand vous êtes entré dans cette pièce… mon cœur a accéléré.
Adrian fronça légèrement les sourcils.
— Vous avez un cœur ?
— Biologique.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Valentine a donc créé un corps vivant.
— Pas complètement.
— Mais assez pour ressentir.
Alya acquiesça doucement.
La lumière rouge de la pièce faisait ressortir le vert presque irréel de ses yeux.
Adrian eut alors une sensation étrange.
Pour la première fois depuis le début de cette enquête, il ne regardait plus seulement un indice.
Il regardait quelqu’un.
Quelqu’un qui venait peut-être de naître dans un monde qui ne lui avait jamais laissé de place.
Et pendant un instant, Adrian eut l’impression que ces yeux verts le regardaient non pas comme un policier.
Mais comme quelque chose d’autre.
Peut-être le seul être capable de la comprendre.
Au même moment, quelque part dans les profondeurs des serveurs de Novaris, les algorithmes du protocole Orpheus analysaient les signaux neuronaux captés autour du club Nocturne.
Deux activités cérébrales.
Deux structures biologiques.
Une compatibilité statistique exceptionnellement élevée.
Une ligne apparut sur l’écran.
PROTOCOLE ORPHEUS
COMPATIBILITÉ BIOLOGIQUE : 98,7 %

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