Chapitre 16 - La zone morte
La périphérie de Novaris commençait là où la ville cessait de prétendre être élégante. Les grandes avenues lumineuses disparaissaient progressivement derrière eux, remplacées par des routes techniques, des tunnels de maintenance et des corridors industriels où les capteurs publics devenaient plus rares. Adrian conduisait en silence. Le véhicule glissait entre des blocs de béton, des pipelines suspendus et des réservoirs abandonnés qui semblaient appartenir à une époque où l’énergie se produisait encore avec brutalité.
Alya regardait par la vitre. Plus ils s’éloignaient du centre, plus la ville révélait son passé. Certaines structures portaient encore les logos effacés des anciennes compagnies énergétiques qui avaient dominé la reconstruction du monde après les grandes crises climatiques. Beaucoup avaient disparu depuis, absorbées ou démantelées lorsque les consortiums biotechnologiques avaient pris le contrôle de l’économie urbaine. Mais leurs infrastructures demeuraient là, comme des carcasses industrielles trop massives pour être détruites.
— Cette partie de la ville est officiellement fermée, dit Adrian.
Il ralentit légèrement en franchissant une barrière de sécurité dont les capteurs ne fonctionnaient plus que par intermittence.
— Officiellement ? demanda Alya.
— Officiellement, personne ne travaille plus ici depuis quinze ans. Officieusement, ces endroits servent de terrain neutre. Les entreprises évitent d’y intervenir. La police préfère ne pas s’y aventurer sans raison. C’est le genre de vide administratif que certaines organisations aiment beaucoup.
Le véhicule quitta la route principale et s’engagea sur une piste de béton fissuré envahie par l’eau stagnante. Au loin, la silhouette de l’usine apparaissait à travers le brouillard industriel. Le bâtiment était immense. Une masse anguleuse composée de plusieurs structures imbriquées : tours de traitement chimique, halls de production, réservoirs cylindriques et conduits de transfert qui ressemblaient à des artères métalliques.
Même abandonnée, l’installation conservait une présence écrasante.
Adrian coupa le moteur à bonne distance. Le silence retomba immédiatement autour d’eux, seulement troublé par le vent qui s’engouffrait dans les structures creuses.
— C’est ici, dit-il.
Alya ne répondit pas. Ses yeux verts fixaient l’usine avec une intensité presque douloureuse, comme si son esprit essayait d’aligner l’image réelle avec celle qu’ils avaient perçue quelques minutes plus tôt.
— Oui, murmura-t-elle finalement.
Ils sortirent du véhicule. L’air était plus froid que dans la ville. Une odeur de métal humide et de produits chimiques persistait encore dans l’atmosphère, malgré les années d’abandon. Adrian activa la lampe intégrée à son bracelet de service. Le faisceau révéla les fissures du sol, les flaques sombres et les traces laissées par des passages récents.
— Nous ne sommes pas les premiers à venir ici, dit-il.
Alya observa les marques sur le béton.
— Non.
Ils avancèrent vers l’entrée principale. Les portes industrielles avaient été forcées il y a longtemps. L’une d’elles restait entrouverte, maintenue dans une position instable par un morceau de métal coincé dans la charnière.
À l’intérieur, l’obscurité était presque totale.
Adrian pénétra dans le hall avec prudence. Le faisceau de sa lampe balaya un espace gigantesque. Les anciennes chaînes de production avaient été démontées, mais certaines machines restaient encore accrochées aux structures supérieures. Des plateformes métalliques reliaient différents niveaux, tandis que des escaliers de maintenance montaient vers des galeries suspendues.
— Ce n’est pas totalement abandonné, dit-il.
Alya venait de remarquer la même chose. Des câbles récents couraient le long d’un mur. Une alimentation électrique improvisée alimentait plusieurs panneaux techniques.
— Quelqu’un utilise encore cet endroit.
Adrian hocha lentement la tête.
— Et quelqu’un voulait que nous le trouvions.
Ils avancèrent dans le hall. Chaque pas résonnait longuement dans l’espace vide. Plus ils progressaient, plus Adrian sentait revenir la vibration qu’il avait ressentie dans la ville. Cette fois, elle était plus nette. Plus précise.
Alya s’arrêta soudain.
— Là.
Elle désigna une passerelle qui menait vers une salle latérale située derrière une cloison partiellement effondrée.
— C’est là que l’image s’arrêtait.
Adrian leva la lampe dans cette direction. Une porte blindée apparaissait derrière la cloison. Contrairement au reste du bâtiment, elle semblait relativement récente.
— Un laboratoire, dit-il.
Ils s’approchèrent lentement. À mesure qu’ils réduisaient la distance, la vibration s’intensifiait. Adrian sentait son cœur accélérer malgré lui.
— Vous ressentez encore la même chose ? demanda-t-il.
— Oui.
Alya posa doucement la main sur la surface métallique de la porte.
Pendant une seconde, rien ne se produisit.
Puis un faible signal lumineux s’activa au-dessus du panneau de contrôle.
Adrian recula légèrement.
— Ce système vient de se réveiller.
La lumière verte du scanner parcourut lentement le visage d’Alya.
Un déclic métallique retentit.
La porte commença à s’ouvrir.
Adrian échangea un regard avec elle.
— Je crois que quelqu’un nous attendait.
La porte s’ouvrit complètement.
Derrière, la salle était éclairée.
Et au centre de la pièce se trouvait une table médicale identique à celle que leurs visions avaient déjà révélée.

Annotations