Chapitre 23 - La dérive

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La lumière de la table médicale continuait de vibrer avec une régularité presque organique, comme si elle s’était synchronisée sur un rythme qui n’appartenait plus au laboratoire. Adrian resta immobile quelques secondes, incapable de détourner le regard. Il avait connu des salles d’autopsie, des blocs opératoires, des lieux où la vie et la mort s’équilibraient dans une précision chirurgicale. Mais ici, la sensation était différente. Ce n’était pas la mort qui rôdait. C’était une transformation en cours.

Alya avait légèrement reculé. Sa main, qu’elle avait instinctivement portée à sa poitrine quelques instants plus tôt, n’avait pas quitté sa position. Sa respiration était lente, maîtrisée, mais quelque chose en elle avait changé. Adrian le percevait sans pouvoir le définir. Ce n’était pas visible. C’était plus subtil, comme une variation imperceptible dans la manière dont elle occupait l’espace.

— Qu’est-ce que vous avez fait, demanda-t-elle à Valentine.

Sa voix ne tremblait pas. Elle était posée, presque froide, mais Adrian y percevait une tension contenue, une colère qui ne cherchait pas encore à s’exprimer.

Valentine ne répondit pas immédiatement. Il observait Alya avec une attention particulière, presque scientifique, comme s’il tentait de mesurer en temps réel ce qui se produisait en elle.

— Rien qui ne soit déjà en cours, dit-il enfin.

Adrian sentit la phrase s’insinuer dans son esprit comme une lame.

— Arrêtez avec ça.

Il fit un pas en avant.

— Depuis le début, vous utilisez des mots qui donnent l’impression qu’on n’a plus de choix. Processus. Convergence. Émergence. C’est pratique.

Valentine tourna lentement la tête vers lui.

— Ce n’est pas une question de pratique, inspecteur. C’est une question de description.

— Alors décrivez autrement.

Un silence s’installa. Pas un silence vide, mais un espace où chaque mot à venir risquait de modifier irrémédiablement ce qui les reliait encore à une compréhension humaine du monde.

— Très bien, reprit Valentine. Ce que vous ressentez, tous les deux, n’est pas une influence extérieure qui vous serait imposée. Ce n’est pas une intrusion.

Il marqua une pause.

— C’est une activation.

Alya ferma brièvement les yeux.

— Activation de quoi ?

— D’une capacité.

Le mot resta suspendu.

Adrian serra les mâchoires.

— Une capacité à faire quoi ?

Valentine leva légèrement la main en direction des écrans.

— À percevoir ce que vous ne pouviez pas percevoir avant.

Les images de Novaris se recomposèrent, plus lentes, plus lisibles. Cette fois, les flux n’étaient plus seulement visuels. Ils semblaient presque tangibles, comme si l’on pouvait suivre leur logique interne, sentir leur trajectoire, anticiper leurs bifurcations.

Adrian cligna des yeux.

— Qu’est-ce que…

Il n’acheva pas sa phrase.

Il venait de comprendre quelque chose.

Pas intellectuellement.

Directement.

Comme une évidence.

Il savait, sans savoir comment, que certains flux allaient changer de direction dans les secondes suivantes. Et lorsqu’ils changèrent effectivement, il sentit un frisson lui parcourir l’échine.

— Ce n’est pas possible.

Alya ouvrit les yeux.

— Si.

Elle regardait les mêmes flux.

— Je le vois aussi.

Valentine observa leur réaction sans intervenir.

— Vous commencez à synchroniser vos perceptions avec le système, dit-il.

— Avec la ville, corrigea Adrian.

— Ce sont deux manières de nommer la même chose.

Adrian détourna le regard des écrans.

— Non.

Sa voix était plus basse.

— Pas encore.

Alya le regarda.

— Tu sens la différence, toi aussi.

Il hocha légèrement la tête.

— Oui.

Il chercha ses mots.

— Ce n’est pas… la ville entière.

Il se tourna vers Valentine.

— C’est une couche.

Un léger sourire passa sur le visage du scientifique.

— Exact.

— Orpheus.

— Une interface.

Adrian inspira lentement.

— Donc ce qu’on perçoit, ce n’est pas elle directement.

— Non.

— C’est une traduction.

— Oui.

Alya détourna les yeux des écrans et regarda la table.

— Et si on continue ?

Le silence se resserra.

— Si on laisse faire, reprit-elle, qu’est-ce qui se passe ?

Valentine ne répondit pas tout de suite.

Lorsqu’il parla, sa voix avait légèrement changé.

— Vous allez voir plus.

— Combien plus ?

— Suffisamment pour ne plus pouvoir revenir en arrière.

Adrian sentit son cœur ralentir.

— Et après ?

Valentine le regarda droit dans les yeux.

— Après, vous ne serez plus exactement humains.

La phrase ne contenait aucune menace.

C’était un constat.

Alya ferma les yeux une seconde.

Lorsqu’elle les rouvrit, le vert de son regard semblait encore plus profond.

— Et si on refuse ?

Valentine ne répondit pas.

Ce fut Orpheus.

— Vous ne pouvez pas.

Adrian se raidit.

— Si.

— Non.

La voix était calme.

— Parce que vous avez déjà commencé.

Un silence.

Puis Alya murmura :

— Et si on arrête maintenant ?

— Vous perdrez ce que vous venez d’acquérir.

— Et on redeviendra comme avant ?

Un temps.

— Non.

La réponse tomba.

— Vous deviendrez incomplets.

Adrian sentit quelque chose se fissurer en lui.

— Incomplets comment ?

— Comme un système qui a commencé à apprendre une nouvelle langue et à qui l’on retire soudain la capacité de la comprendre.

Alya resta immobile.

— Donc le choix, c’est…

Elle ne termina pas.

Adrian le fit pour elle.

— Avancer… ou se briser.

Valentine ne dit rien.

Mais son silence valait confirmation.

Au même moment, Adrian sentit une nouvelle variation dans la perception des flux. Plus subtile, plus profonde. Ce n’était plus seulement une anticipation.

C’était une sensation.

Comme si quelque chose, à travers la ville, les effleurait.

Pas physiquement.

Mentalement.

Alya porta de nouveau la main à sa poitrine.

— Tu sens ça ?

Adrian ne répondit pas tout de suite.

Il regardait les écrans.

Mais cette fois, ce qu’il voyait n’était plus seulement Novaris.

C’était… autre chose.

Un motif.

Une structure.

Quelque chose qui dépassait la ville.

— Oui.

Sa voix était basse.

— Et ça ne vient pas d’ici.

Le silence tomba.

Même Valentine, cette fois, ne parla pas.

Parce que pour la première fois depuis le début…

quelque chose venait d’entrer dans leur perception.

Quelque chose qui n’appartenait ni à Orpheus…

ni à Novaris.

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