Chapitre 24 - Battements parasites

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La pluie n’avait jamais réellement quitté Novaris ; elle changeait seulement de texture, comme si la ville elle-même modulait la façon dont elle voulait être perçue. Ce soir-là, elle s’étirait en filaments réguliers, suspendus entre les structures d’acier et de verre, capturant la lumière des néons rouges pour la fragmenter en milliers d’éclats mouvants. Les rues semblaient respirer, lentes, organiques, et chaque pas produisait une résonance trop nette pour être naturelle.

Adrian Kross avançait sans précipitation, le col relevé, les mains dans les poches. Il avait connu cette ville sous toutes ses formes : brutale, mécanique, corrompue. Pourtant, quelque chose avait changé. Pas autour de lui. En lui. Une modification subtile, mais irréversible, dans la manière dont il percevait le monde. Ce n’était plus une simple observation. C’était une interaction.

Alya marchait à sa hauteur, légèrement en retrait, comme si elle ajustait en permanence sa position à celle d’Adrian. Sa présence ne perturbait pas l’espace ; elle le redéfinissait. Le vert de ses yeux, intensifié par les reflets rouges environnants, captait la lumière au lieu de la subir, donnant l’impression qu’elle voyait au-delà de ce qui était offert.

— Tu sens encore ? demanda-t-elle calmement.

Adrian ne répondit pas immédiatement. Il observa leurs silhouettes sur l’asphalte mouillé, déformées par les irrégularités de la surface. La sienne semblait lourde, ancrée, soumise aux lois physiques. Celle d’Alya, en revanche, paraissait étrangement stable.

— Oui, finit-il par dire. Mais ce n’est pas stable. Ce n’est pas extérieur non plus.

Il marqua une pause, cherchant une formulation qui ne simplifierait pas ce qu’il ressentait.

— C’est comme si quelque chose se synchronisait avec moi. Pas une intrusion… une superposition.

Alya hocha lentement la tête.

— Chez moi, c’est différent. J’ai l’impression que ça part de l’intérieur. Comme si j’étais… le point de départ.

Le silence qui suivit était dense, chargé d’une compréhension partielle qui ne demandait qu’à se structurer.

Ils s’engagèrent dans une rue plus étroite. Les façades se rapprochaient, compressant l’espace, et les enseignes lumineuses devenaient agressives, instables, presque violentes dans leur manière d’imposer leur présence. Ici, la lumière ne guidait pas. Elle fragmentait.

Adrian ralentit imperceptiblement.

— On ne devrait pas rester là.

— Pourquoi ?

— Parce que si je le sens… ils peuvent aussi nous sentir.

Un bruit métallique, sec, résonna au loin. Pourtant, ce n’était pas le son qui les immobilisa.

C’était ce qui l’avait précédé.

Une intention.

— Trois, murmura Adrian.

— Quatre, corrigea Alya immédiatement.

Les silhouettes se détachèrent du mur avec une précision anormale. Trois hommes avancèrent dans la lumière. Le quatrième resta en retrait, absorbé par l’ombre comme s’il n’était pas censé être vu.

— Inspecteur Kross, dit le premier.

La voix était neutre, maîtrisée, dépourvue de toute émotion.

— Vous nous suivez depuis combien de temps ? répondit Adrian.

— Assez pour constater un dépassement de vos limites opérationnelles.

Adrian esquissa un sourire bref.

— J’ai toujours eu un problème avec les limites.

— Vous allez nous accompagner.

— Et si je refuse ?

Les trois hommes avancèrent d’un demi-pas parfaitement synchronisé.

— Ce n’est pas une option.

Alya observa sans bouger.

— Les régulateurs.

Adrian fixa le quatrième homme.

Et comprit.

Pas par ce qu’il voyait.

Par ce qu’il ne percevait pas.

Aucune trace. Aucun signal. Aucun flux.

— Il est coupé, dit Alya.

Le regard de l’homme se posa sur elle. L’air sembla se contracter.

Adrian sentit une pression, non physique, mais interne. Comme si quelque chose tentait de modifier ses propres paramètres.

— Nous évitons la confrontation, dit l’un des hommes. Si vous coopérez.

Adrian fit un pas.

— Le problème, c’est que je ne vous crois pas.

Le basculement fut immédiat.

Sans ordre.

Sans signal.

Juste une décision.

Le premier homme attaqua. Adrian réagit dans le même instant. Le choc fut brutal, sans élégance, sans fluidité. Chaque mouvement avait un coût. Chaque impact résonnait.

Il encaissa, pivota, frappa. Pas par stratégie. Par instinct. Mais cet instinct n’était plus totalement le sien.

Le second tenta de le saisir. Adrian anticipa. Dévia. Riposta.

Le troisième leva son arme.

— À droite ! cria Alya.

Adrian bougea avant même d’analyser.

Le tir éclata derrière lui.

Le quatrième homme, lui, n’avait toujours pas bougé.

Et c’était précisément cela qui était dangereux.

Une absence active.

Alya avança vers lui.

— Tu ne peux pas.

Sa voix vibrait différemment.

L’homme leva la main.

Et le monde ralentit.

Pas le temps.

La perception.

Adrian sentit quelque chose céder en lui. Une barrière invisible. Une limite.

Puis, brutalement, tout revint.

Le bruit. La pluie. Les lumières.

Comme si le réel reprenait le contrôle.

L’homme recula d’un demi-pas.

— Intéressant.

Alya vacilla.

Adrian la rattrapa.

Un tir retentit.

Un des régulateurs s’effondra.

Au bout de la rue, une silhouette immobile.

— Vous êtes en retard.

Valentine.

Les autres se replièrent.

Le quatrième fixa Alya une dernière fois.

Puis disparut.

Comme une absence qui se referme.

Alya s’appuya contre Adrian.

— Ce n’était pas humain.

— Non.

Adrian regarda Valentine.

— Et vous le saviez.

Valentine resta silencieux quelques secondes.

— Nous venons de franchir un seuil.

— Lequel ?

— Celui où vous devenez nécessaires.

Un silence.

— Pour qui ? demanda Adrian.

Valentine ne répondit pas.

Et cette fois…

le silence était une réponse.

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