Chapitre 26 - Fractures silencieuses

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Le trajet jusqu’au véhicule se fit sans un mot.

La pluie s’était densifiée, transformant les rues en surfaces mouvantes où les lumières se déformaient à chaque pas. Novaris semblait avoir retrouvé son rythme habituel, mais Adrian percevait désormais ce rythme comme une construction, une superposition fragile prête à se fissurer à tout instant. Ce qu’il avait vu, ce qu’il avait ressenti, persistait sous la surface du réel.

La voiture les attendait à l’angle d’une artère plus large, une ligne sombre aux contours nets, signature technologique d’une époque où la machine s’était fondue dans le paysage sans jamais s’y dissoudre complètement. Les portières s’ouvrirent dans un souffle discret.

Alya s’installa sans un mot. Adrian resta une seconde immobile avant de la rejoindre. Valentine prit place à l’avant.

Le véhicule démarra en silence, glissant entre les flux urbains comme une entité autonome parfaitement intégrée.

Personne ne parlait.

Pourtant, le silence n’était pas vide. Il était saturé.

Adrian observa les reflets rouges courir sur la vitre. Son regard suivait les lignes, mais son esprit était ailleurs. Une sensation persistait. Une impression d’inachèvement.

— Tu as senti autre chose, dit Alya.

Ce n’était pas une question.

Adrian tourna légèrement la tête.

— Oui.

— Après.

Il hocha la tête.

— Comme si…

Il chercha ses mots.

— comme si ça ne s’était pas arrêté.

Alya fixa le vide devant elle.

— Parce que ça ne s’est pas arrêté.

Un silence.

Valentine ne se retourna pas.

— Ce que vous percevez ne disparaît pas, dit-il calmement. Cela s’intègre.

Adrian serra légèrement les mâchoires.

— Et ça s’arrête quand ?

— Quand vous ne poserez plus la question.

La réponse resta en suspension.

Alya tourna lentement la tête vers Adrian.

— Tu n’as pas eu l’impression de… reconnaître quelque chose ?

Il fronça les sourcils.

— Reconnaître ?

— Oui.

Elle marqua une pause.

— Pas voir. Reconnaître.

Le mot s’ancrage.

Adrian détourna le regard.

Les lumières défilaient.

Rouges.

Blanches.

Fragmentées.

Et soudain, une image.

Brève.

Incohérente.

Un couloir.

Blanc.

Trop blanc.

Un bruit sourd.

Puis plus rien.

Adrian inspira brusquement.

— Oui.

Alya ne réagit pas immédiatement.

— Moi aussi.

Valentine resta silencieux.

— C’est normal, ajouta-t-il finalement.

Adrian tourna la tête vers lui.

— Non.

Sa voix était basse.

— Ce n’est pas normal.

— C’est cohérent.

— Avec quoi ?

Valentine laissa passer quelques secondes.

— Avec votre architecture.

Le mot fit naître un silence plus lourd.

— Tu parles de quoi, exactement ?

— De ce que vous êtes.

Adrian sentit une tension monter.

— Fais attention.

Valentine ne répondit pas directement.

— Les souvenirs ne sont pas toujours ce que vous croyez qu’ils sont.

Alya fronça légèrement les sourcils.

— Vous voulez dire…

— Qu’ils peuvent être structurés.

— Implantés ?

— Réorganisés.

Adrian fixa le pare-brise.

— Ou inventés.

Le silence tomba.

La ville s’ouvrait devant eux, plus vaste, plus lumineuse, presque indifférente à ce qui se jouait à l’intérieur du véhicule.

Mais Adrian ne la voyait plus comme avant.

Il percevait des lignes.

Des couches.

Des logiques.

— Si ce que j’ai vu n’est pas un souvenir…

Il s’arrêta.

— alors c’est quoi ?

Valentine répondit sans détour.

— Une trace.

— De quoi ?

Un temps.

— D’un accès.

Le mot résonna.

Alya se tourna vers Adrian.

— Un accès à quoi ?

Valentine ne répondit pas.

Et cette fois, le silence n’était pas une esquive.

C’était une limite.

Le véhicule ralentit.

Ils entraient dans une zone plus dense, où les bâtiments semblaient se refermer au-dessus de la rue. Les lumières devenaient plus rares, plus ciblées, comme si chaque source avait été pensée pour révéler autant qu’elle cachait.

Adrian sentit une nouvelle variation.

Plus subtile.

Plus profonde.

Pas une perception.

Une attente.

Comme si quelque chose, quelque part, anticipait déjà leur arrivée.

— On n’est pas seuls, murmura Alya.

Adrian ne répondit pas.

Il le savait déjà.

Mais cette fois, ce n’était pas une menace immédiate.

C’était autre chose.

Quelque chose de plus vaste.

Et surtout…

quelque chose qui semblait les reconnaître.

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