Chapitre 27 - Échos

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Le véhicule quitta progressivement les artères principales pour s’enfoncer dans une zone moins entretenue de Novaris, où la lumière semblait hésiter à exister pleinement. Les structures se rapprochaient, les flux se densifiaient, et quelque chose, dans la logique même de la ville, devenait moins lisible. Adrian sentit immédiatement la différence. Ce n’était pas seulement un changement d’environnement. C’était une rupture de continuité.

— Pourquoi on vient ici ? demanda-t-il.

Valentine ne se retourna pas.

— Parce que vous devez voir.

Le véhicule ralentit, puis s’immobilisa sans bruit.

Adrian observa quelques secondes à travers la vitre. La rue était étroite, mal éclairée, presque oubliée par les systèmes de régulation visibles ailleurs dans la ville. Une anomalie en soi.

— Qu’est-ce qu’on est censés voir exactement ?

— Une conséquence.

Le mot resta suspendu.

Adrian échangea un regard avec Alya. Elle avait déjà compris que quelque chose n’était pas normal. Son regard ne se posait pas sur les bâtiments, mais sur les espaces entre eux.

Ils descendirent.

L’air était plus lourd ici, chargé d’humidité et de résidus industriels. La pluie, encore présente, semblait stagner au lieu de tomber. Chaque son était absorbé plus rapidement, comme si l’espace refusait la propagation.

Adrian fit quelques pas.

Et s’arrêta.

Le corps était là.

Au centre de la rue.

Sans balisage.

Sans intervention.

Sans présence officielle.

— C’est quoi ce bordel… murmura-t-il.

Dans Novaris, une scène de crime n’existait jamais à l’état brut. Elle était immédiatement prise en charge, isolée, contrôlée. Ici, rien.

Alya s’immobilisa à côté de lui.

Mais elle ne regardait pas le corps.

Elle regardait ailleurs.

— Tu le vois ? demanda-t-elle.

Adrian ne répondit pas immédiatement.

Puis :

— Oui.

Ce n’était pas une image.

C’était une sensation.

Une trace laissée dans l’espace.

Comme une déformation qui refusait de se refermer.

Adrian s’approcha lentement.

Le corps était celui d’un homme d’une quarantaine d’années, vêtements ordinaires, posture neutre. Aucune trace de lutte. Aucun impact. Aucun signe de violence visible.

Mais ce n’était pas ça qui dérangeait.

C’était son visage.

Ses yeux ouverts ne traduisaient ni peur ni douleur.

Seulement une forme d’arrêt.

Comme si quelque chose avait interrompu le cours normal de sa conscience.

Adrian s’accroupit.

— Cause apparente ? demanda-t-il.

— Aucune, répondit Alya.

— Évidemment.

Il observa les détails. Pupilles. Muscles. Position des mains.

Tout était cohérent.

Et pourtant…

— Il n’est pas mort ici.

Alya secoua lentement la tête.

— Non.

— On l’a déplacé.

— Pas lui.

Adrian releva les yeux.

— Explique.

Alya s’approcha.

Elle s’accroupit à son tour.

Mais elle n’observait pas le corps.

Elle observait l’espace autour.

— Ce n’est pas lui qui a changé de place.

— Alors quoi ?

Elle hésita.

— L’endroit.

Un silence.

Adrian sentit une tension monter.

— Ça ne veut rien dire.

— Si.

Elle posa la main à quelques centimètres du sol, sans contact.

— Il est mort ailleurs.

— Et amené ici.

— Non.

Elle releva les yeux vers lui.

— C’est l’endroit qui a été amené à lui.

Le silence qui suivit était lourd.

Pas d’incompréhension.

De refus.

Adrian se redressa lentement.

— Parfait.

Il passa une main sur son visage.

— Donc on a un mort sans cause, dans un espace qui n’est pas stable.

— Oui.

— Et ça te paraît cohérent.

— Oui.

Un léger bruit attira leur attention.

Un bourdonnement.

Faible.

Irrégulier.

Adrian tourna la tête.

Les néons vacillaient.

Mais le son ne venait pas de là.

— Tu entends ?

Alya ne répondit pas.

Elle s’était figée.

— Alya ?

— Il est encore là.

Adrian sentit un frisson.

— Qui ?

— Lui.

Elle désigna le corps.

— Pas le corps.

Sa voix se fit plus basse.

— Ce qu’il a vu.

Le bourdonnement évolua.

Pas en volume.

En structure.

Comme si quelque chose tentait de se stabiliser.

Adrian recula légèrement.

— On part.

— Attends.

— Non.

— Adrian.

Elle leva la main.

Et cette fois, il le sentit.

Plus directement.

Comme une traction.

— N’y va pas.

— Je dois comprendre.

Elle n’écoutait déjà plus.

Sa main s’approcha.

Sans toucher.

Et soudain,

le bourdonnement devint un signal.

Ses yeux se dilatèrent.

Sa respiration se coupa.

Et Adrian perçut.

Pas visuellement.

Autrement.

Un espace.

Sans forme.

Sans limite.

Et au centre…

quelque chose.

Qui observait.

Alya recula brutalement.

Le signal cessa.

La rue redevint normale.

Elle vacilla.

Adrian la rattrapa.

— Qu’est-ce que t’as vu ?

Elle mit quelques secondes.

— Rien.

Un silence.

— Et c’est ça le problème.

Adrian la fixa.

— Explique.

Elle le regarda.

Et pour la première fois…

il vit de la peur.

— Il n’y avait rien.

Un temps.

— Et pourtant…

Sa voix trembla légèrement.

— j’étais observée.

Le bourdonnement reprit.

Très faible.

Mais Adrian comprit.

Ce n’était pas un son.

C’était une présence.

Et elle ne venait pas d’ici.

Elle venait pour eux.

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