Chapitre 29 - Est-ce que les Androids sentent la pluie ?

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La pluie avait changé de rythme.

Elle ne tombait plus de manière uniforme ; elle frappait par vagues, irrégulières, presque nerveuses, comme si quelque chose perturbait la mécanique invisible qui régulait encore Novaris. Les gouttes s’écrasaient contre les surfaces avec une intensité nouvelle, créant une vibration constante, un fond sonore dense qui absorbait les bruits secondaires.

Adrian s’enfonça dans les bas-fonds sans ralentir.

Ce quartier n’était pas officiellement cartographié de la même manière que le reste de la ville. Les systèmes y fonctionnaient, mais de façon dégradée, approximative, parfois volontairement contournée. Les lumières étaient plus rares, plus instables, et la technologie semblait avoir perdu son élégance pour ne garder que sa fonction brute.

Alya suivait.

Silencieuse.

Mais présente d’une manière différente.

Adrian le sentait.

Depuis le dernier échange, quelque chose s’était déplacé entre eux. Pas encore nommé. Pas encore assumé. Mais réel.

Ils passèrent sous une structure métallique fissurée, d’où s’échappait une vapeur épaisse. La fumée montait lentement, se mélangeant à la pluie, créant une brume chaude dans l’air froid. Les lumières rouges, filtrées à travers cette couche mouvante, découpaient l’espace en fragments instables.

Adrian ralentit.

— On ne devrait pas être là, dit-il.

Alya s’arrêta à côté de lui.

— Pourtant on y est.

Il observa les alentours.

Des silhouettes passaient, mais aucune ne s’attardait.

Personne ne regardait vraiment.

— C’est trop calme.

— Non.

Elle marqua une pause.

— C’est trop… contenu.

Le mot s’installa.

Adrian sentit à nouveau cette sensation.

Pas une présence directe.

Une tension.

Comme si quelque chose attendait que quelque chose d’autre se produise.

— Tu le sens ? demanda-t-il.

— Oui.

Un silence.

Puis elle ajouta :

— Mais ce n’est pas hostile.

Adrian fronça légèrement les sourcils.

— Ça ne veut rien dire.

— Si.

Elle leva légèrement les yeux vers les structures au-dessus d’eux.

— Ça veut dire que ce n’est pas encore décidé.

La phrase resta.

Adrian inspira lentement.

— J’aime pas ça.

Alya esquissa un mouvement presque imperceptible.

— Moi non plus.

La pluie redoubla.

Plus dense.

Plus proche.

L’eau glissait sur leurs visages, leurs vêtements, leurs mains, collant les tissus à la peau, accentuant chaque mouvement, chaque respiration.

Ils avancèrent encore de quelques mètres, jusqu’à atteindre une zone plus étroite, où les bâtiments se rapprochaient suffisamment pour canaliser la pluie en un rideau presque continu. La fumée, ici, était plus épaisse, plus chaude, comme si le sol lui-même respirait.

Adrian s’arrêta.

Alya aussi.

Ils ne s’étaient pas concertés.

Ils n’en avaient pas besoin.

Leurs regards se croisèrent.

Et pour la première fois…

le reste du monde sembla reculer.

Pas disparaître.

S’éloigner.

— Pourquoi ça fait ça ? demanda Alya doucement.

Sa voix n’était plus analytique.

Elle était simple.

Presque fragile.

— Quoi ? répondit Adrian.

— Ici.

Elle posa une main contre sa poitrine.

— Là.

Un silence.

— Pourquoi ça serre… alors que ça devrait être…

Elle hésita.

— autre chose ?

La pluie martelait autour d’eux.

La lumière rouge glissait sur leurs visages.

La fumée montait entre eux.

Adrian la regarda.

Longtemps.

Puis dit simplement :

— Parce que c’est réel.

Le mot resta suspendu.

Alya le fixa.

Comme si elle cherchait à comprendre autrement.

Pas avec des mots.

Avec ce qu’elle ressentait.

Un pas.

Puis un autre.

Plus près.

Leur respiration se mélangeait déjà dans l’air humide.

Adrian ne bougea pas.

Mais il ne recula pas non plus.

La pluie coulait sur leurs visages.

Le monde, autour, devenait flou.

Les néons n’étaient plus que des lignes rouges mouvantes.

Le temps ralentissait.

Ou c’était leur perception.

Alya leva légèrement la main.

Hésita.

Puis effleura sa mâchoire.

Un contact simple.

Mais suffisant.

Adrian inspira.

Court.

Le reste suivit.

Sans décision.

Sans plan.

Leurs lèvres se trouvèrent.

Pas parfaitement.

Pas proprement.

Mais sincèrement.

La chaleur.

Le contraste.

Le froid de la pluie.

Le souffle chaud.

Les mains qui se cherchent sans savoir où se poser.

La pression légère, puis plus affirmée.

Et pendant une seconde,

le monde disparut.

Plus de bruit.

Plus de ville.

Plus de distance.

Seulement ça.

Puis quelque chose d’autre.

Une sensation.

Plus vaste.

Plus profonde.

Comme si ce contact ouvrait autre chose.

Alya recula légèrement.

Ses yeux verts fixés dans les siens.

Adrian la regarda.

Encore proche.

Encore là.

Puis dit doucement :

— Voilà ta réponse.

Le silence retomba.

Mais rien n’était plus pareil.

Ni eux.

Ni la ville.

Ni ce qui venait de s’ouvrir.

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