Chapitre 4 (NOUVEAU)

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La porte de la librairie était lourde, en bois ancien, et elle grinça quand je la

poussai. À l'intérieur, l'air sentait le vieux papier, la poussière accumulée

pendant des décennies, et quelque chose d'autre que je n'aurais pas su nommer, une

odeur plus abstraite, comme celle des lieux où le temps semble s'être arrêté sans

prévenir personne. Les rayonnages montaient jusqu'au plafond, si hauts qu'il

fallait sans doute une échelle pour atteindre les volumes les plus éloignés, et ils

étaient bourrés de livres aux dos fatigués, décolorés par le soleil ou l'humidité,

certains presque en train de tomber en morceaux. Seule une petite lampe diffusait

une lumière jaunâtre au fond de la pièce, créant des ombres mouvantes sur les murs

et donnant à l'endroit une ambiance de veillée funèbre ou de salon chez un

grand-père qu'on ne visite jamais assez.

L'homme referma derrière moi et je l'entendis pousser un verrou, ce qui aurait dû

m'inquiéter mais pour une raison étrange ne fit qu'ajouter à mon sentiment que

j'étais précisément là où j'étais censé me trouver, comme si depuis trois jours

chaque pas que j'avais fait m'avait inconsciemment conduit vers cette porte et ce

moment précis.

— Par ici, dit-il en passant devant moi.

Il se dirigea vers le fond de la librairie et je le suivis entre les rayonnages,

effleurant du bout des doigts quelques livres au hasard, des titres que je ne pris

pas le temps de lire parce que mon attention était ailleurs, concentrée sur le dos

de cet homme qui marchait d'un pas calme, presque trop calme pour quelqu'un qui

venait de révéler à un inconnu qu'il connaissait son nom, son métier, et ce qui lui

était arrivé trois jours plus tôt. Arrivé devant un rideau de velours usé, il

l'écarta et me fit signe d'entrer dans une pièce plus petite, une arrière-boutique

visiblement, avec une table en bois brut, deux chaises dépareillées, et des murs

entièrement recouverts de paperasses, de dossiers empilés, de cartes épinglées les

unes sur les autres au point qu'on ne voyait presque plus le mur derrière.

— Installe-toi, dit-il en désignant l'une des chaises.

Je m'assis et il prit place en face de moi, ses coudes sur la table, ses mains

jointes comme s'il allait prier ou réfléchir très fort à ce qu'il s'apprêtait à

dire. La lumière ici était encore plus faible que dans la librairie, une simple

ampoule nue qui pendait au plafond au bout d'un fil électrique visiblement installé

par quelqu'un qui n'avait pas fait de études d'électricien, et elle diffusait une

lumière crue qui creusait les traits de son visage et lui donnait un air plus

fatigué, plus vieux que sous la pluie, comme si cet endroit le vidait de son

énergie ou au contraire lui permettait de laisser tomber un masque qu'il portait

dans la rue.

— Je m'appelle Éric, dit-il en tendant la main par-dessus la table.

Je la serrai, sa paume était chaude et sèche, et je me demandai fugitivement si

c'était un test, s'il allait sentir quelque chose à travers ce simple contact, mais

rien ne se produisit, ou du moins rien que je pusse identifier comme anormal.

— Lucas, répondis-je. Mais vous le savez déjà.

Il eut un sourire, pas un sourire méchant ou moqueur, plutôt le sourire de

quelqu'un qui confirme une hypothèse qu'il avait formulée bien avant que la

conversation ne commence.

— Oui, je le sais.

Il croisa les bras sur sa poitrine et m'observa quelques secondes sans rien dire,

comme un médecin qui examine un patient avant de poser un diagnostic, et je soutins

son regard parce que je n'avais rien à cacher, ou plutôt parce que je ne savais pas

encore ce que j'aurais dû cacher.

— Alors, Lucas, dit-il finalement. Raconte-moi ce qui s'est passé depuis la foudre.

Je le regardai un instant sans répondre, pesant mes mots, évaluant la situation,

parce que même si j'étais venu ici volontairement, même si cet homme semblait en

savoir plus que moi sur ce qui m'arrivait, je n'étais pas du genre à me livrer sans

garanties.

— Pourquoi est-ce que je devrais vous raconter quoi que ce soit ? demandai-je.

Il ne parut pas surpris par la question, au contraire son sourire s'élargit

légèrement, comme si ma méfiance était exactement ce qu'il avait espéré trouver

chez moi.

— Parce que je suis comme toi, dit-il.

Il leva la main droite en direction de la lampe posée sur la table, une lampe

banale avec un abat-jour poussiéreux et une ampoule qui semblait avoir vu des jours

meilleurs, et il se passa quelque chose d'étrange, quelque chose que je vis de mes

propres yeux mais que mon cerveau refusa d'abord d'interpréter correctement parce

que c'était trop direct, trop évident, trop différent des petits signes que j'avais

observés jusqu'ici. La lumière vacilla une première fois, puis une seconde, puis

elle s'intensifia brusquement au point que je dus plisser les yeux, avant de

reprendre son éclat normal comme si rien ne s'était produit.

— Depuis vingt-trois ans, ajouta-t-il en reposant sa main sur la table.

Je restai silencieux un long moment, le temps que les mots traversent mon esprit et

y trouvent une place cohérente. Vingt-trois ans. Cela signifiait qu'il avait

commencé bien avant ma naissance, que pendant tout ce temps il avait vécu avec ça,

appris à le contrôler, à le comprendre, à le cacher sans doute, et que moi je

découvrais tout juste que ce n'était pas un accident isolé mais quelque chose qui

existait depuis des décennies au moins.

— Vous êtes le premier que je rencontre, dis-je finalement.

— Et pourtant je suis là depuis longtemps, répondit-il. Je ne suis pas le seul non

plus, mais on verra ça plus tard. Pour l'instant, raconte.

Je pris une inspiration profonde, cherchant par où commencer, et je me lançai.

Je parlai de l'orage, de l'éclair qui avait traversé la fenêtre du laboratoire

comme si le verre n'existait pas, de la douleur indescriptible qui avait suivi, de

l'hôpital et des perfusions, de cette sensation étrange que j'avais eue dès mon

réveil, ce fourmillement sous la peau comme si l'électricité n'avait jamais

vraiment quitté mon corps. Je parlai du stylo sur la table de chevet, de la façon

dont il avait roulé tout seul alors que je le fixais sans le toucher, de mes

doutes, de mes nuits blanches à me demander si je devenais fou ou si quelque chose

de réel était en train de m'arriver. Je parlai des expériences dans mon

appartement, de la cuillère qui glissait sur la table, de la lampe qui clignotait,

de cette fatigue qui s'abattait sur moi après chaque tentative comme si j'avais

couru un marathon alors que j'étais juste resté assis à fixer des objets. Je parlai

des lampadaires dans la rue, du scooter dont le phare avait clignoté sans raison

apparente, de cette sensation que le monde entier était devenu un gigantesque

terrain d'expérimentation.

Éric écoutait sans m'interrompre, hochant parfois la tête, fronçant légèrement les

sourcils à certains détails, mais restant silencieux, me laissant vider mon sac

jusqu'au bout.

Quand j'eus fini, il resta quelques secondes sans réagir, puis il hocha lentement

la tête, plusieurs fois, comme s'il vérifiait mentalement une liste de critères.

— Tu progresses vite, dit-il. Très vite même.

— C'est ce qu'on me dit, répondis-je sans préciser que la seule personne à me

l'avoir dit avant lui était justement lui-même, la veille sous la pluie.

— Normalement, les premiers jours sont flous, continua-t-il. On ne comprend pas ce

qui arrive. On croit rêver, ou devenir fou, ou les deux. Beaucoup de porteurs

passent des semaines à nier ce qui leur arrive, à chercher des explications

rationnelles, à consulter des médecins, des neurologues, des psychiatres. Toi, tu

as directement commencé à noter, analyser, tester. Comme si ton cerveau de

chercheur avait pris le relais avant même que le reste de toi ait eu le temps

d'avoir peur.

Il marqua une pause.

— C'est bien. Le Nexus apprécie ce genre d'esprit.

— Le Nexus, répétai-je, parce que le mot m'avait frappé, parce que je l'avais déjà

entendu quelque part sans savoir où, peut-être dans un film de science-fiction,

peut-être dans un vieux livre, peut-être juste dans mon imagination qui cherchait

désespérément à donner un nom à ce qui m'arrivait.

— Oui, dit Éric. Le Nexus. C'est le nom de ce qui t'a choisi.

Je fronçai les sourcils, sentant immédiatement la nuance qu'il introduisait, ce

glissement subtil entre ce qui m'était arrivé et ce qui m'avait choisi, comme si la

foudre n'avait pas été un accident mais une décision, comme si quelque chose

d'intelligent s'était servi de cet orage pour entrer en contact avec moi.

— Ce qui m'a choisi, répétai-je lentement. Pas ce qui m'est arrivé.

— Exactement.

Il se leva de sa chaise et se dirigea vers l'une des piles de papiers qui

encombraient la pièce, fouillant dedans avec l'assurance de quelqu'un qui connaît

parfaitement son désordre et sait exactement où trouver ce qu'il cherche. Il en

sortit finalement une feuille jaunie, froissée, visiblement très ancienne, et il la

posa devant moi sur la table sans un mot.

C'était un dessin, ou plutôt un symbole, un cercle traversé par plusieurs lignes

qui semblaient partir du centre pour rejoindre la circonférence sans jamais la

toucher vraiment, et je le reconnus immédiatement parce que j'avais passé la nuit à

le regarder, à le retourner dans tous les sens, à essayer de comprendre ce qu'il

signifiait.

— Je connais ce symbole, dis-je.

— Tout le monde le connaît, ici, répondit Éric en désignant d'un geste vague les

murs couverts de paperasses. Regarde autour de toi.

Je regardai, et je vis ce que je n'avais pas remarqué en entrant, trop concentré

sur l'homme et sur ce qu'il allait me dire. Le symbole était partout. Sur des

cartes épinglées aux murs, sur des documents punaisés, sur des feuilles volantes

posées sur des étagères, parfois tracé à la main, parfois imprimé, parfois juste

esquissé au crayon comme une pensée qu'on n'a pas eu le temps de finir.

— Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? demandai-je.

— Un lieu de passage, répondit Éric en se rasseyant. Mais on y viendra plus tard.

D'abord, il faut que tu comprennes ce qu'est le Nexus.

Il posa ses avant-bras sur la table et se pencha vers moi, adoptant inconsciemment

la posture du professeur qui s'apprête à expliquer quelque chose d'important à un

élève qu'il espère brillant.

— Le Nexus, c'est une machine. Une machine immense, intelligente, tellement

complexe que même moi après vingt-trois ans je ne comprends pas tout son

fonctionnement. Elle a été construite il y a très longtemps, par une civilisation

qui n'existe plus, dans une dimension qui n'existe plus. Je ne vais pas t'embêter

avec les détails techniques parce que je ne les maîtrise pas tous, et parce que ce

n'est pas le plus important pour ce que tu as à faire maintenant.

Il marqua une pause pour laisser ses mots s'installer dans mon esprit, et je sentis

que mon cerveau de chercheur luttait déjà contre ce qu'il entendait, cherchant des

failles, des incohérences, des preuves que tout cela n'était qu'un délire élaboré.

— Cette civilisation a construit le Nexus pour survivre, continua-t-il. Pour

échapper à la fin de son monde. Mais ça n'a pas marché. Ils n'ont pas réussi à

atteindre la machine à temps. Par contre, le Nexus, lui, a survécu. Il a quitté sa

dimension mourante et il a traversé les dimensions jusqu'à arriver ici.

Il me regarda droit dans les yeux.

— Ici, c'est notre dimension. La Terre. Notre monde. Et depuis qu'il est arrivé, le

Nexus observe. Il attend. Il apprend. Et parfois, très rarement, il choisit

quelqu'un.

Je restai silencieux un long moment, fixant la table sans vraiment la voir,

essayant d'absorber tout cela sans que mon esprit ne rejette en bloc ce qui

ressemblait à un scénario de science-fiction de série B. Et pourtant, il y avait la

cuillère, les lampadaires, cette sensation étrange que j'avais chaque fois que je

me concentrais, et surtout il y avait cet homme en face de moi qui avait fait

vaciller la lumière d'une simple intention.

— Je sais ce que tu penses, dit Éric avec un sourire. Ça sonne complètement

absurde.

— Ça sonne complètement absurde, confirmai-je.

— Et pourtant.

Il désigna mes mains posées sur la table.

— Tu es là. Tu déplaces des objets. Tu fais clignoter les lampadaires. Alors

absurde ou pas, il faut bien composer avec la réalité, et la réalité c'est que

quelque chose est entré en toi le jour de cet orage, et que ce quelque chose

s'appelle le Nexus.

Je soufflai un bon coup, sentant le poids des mots s'accumuler dans ma poitrine.

— D'accord, dis-je. Supposons que je te croie. Pourquoi moi ?

— Bonne question.

Il se renfonça dans sa chaise.

— La réponse simple : je n'en sais rien. Le Nexus choisit, c'est tout. Parfois des

scientifiques, parfois des artistes, parfois des gens tout à fait ordinaires qui

n'avaient rien de spécial avant d'être choisis. Il y a des milliers d'années qu'il

fait ça, à travers toute l'histoire humaine. Des intuitions géniales, des

découvertes soudaines, des avancées technologiques qui tombent du ciel sans

explication. C'est lui, derrière tout ça.

Je haussai un sourcil.

— Tu es en train de me dire que le Nexus est responsable de toutes les grandes

découvertes de l'humanité ?

— Pas toutes. Mais beaucoup. Plus que tu ne l'imagines.

Il se pencha à nouveau.

— Et comment il choisit ? insistai-je, parce que c'était la question qui me brûlait

les lèvres, celle qui me permettrait peut-être de comprendre pourquoi moi, Lucas

Moreau, chercheur en physique appliquée plutôt moyen, je me retrouvais au centre de

quelque chose d'aussi énorme.

— Aucune idée, répondit Éric avec une franchise qui me désarma.

Je le regardai sans comprendre.

— Tu es censé être mon guide, non ?

Il éclata de rire, un rire franc, surprenant dans ce lieu sombre et chargé de

mystères, et je réalisai que c'était la première fois que je l'entendais rire

vraiment.

— Ton guide, répéta-t-il en essuyant une larme imaginaire. C'est joli. Non, Lucas.

Je ne suis pas ton guide. Je suis juste quelqu'un qui est passé par là avant toi,

et à qui le Nexus a demandé de te trouver.

— Demandé comment ?

Il se leva de sa chaise et se dirigea vers un petit placard dans le coin de la

pièce, l'ouvrit, fouilla un instant, et en sortit une assiette qu'il vint poser

devant moi sur la table.

— Tu vas rire, dit-il.

Je regardai l'assiette, une assiette banale en porcelaine blanche légèrement

ébréchée sur le bord, et je ne compris pas où il voulait en venir.

— Il y a trois semaines, dit-il en se rasseyant, je mangeais des pâtes. Rien de

spécial, une soirée normale, chez moi, tranquille. Et là, dans mon assiette, le

jambon que j'étais en train de couper s'est tordu.

Il marqua une pause pour l'effet dramatique, et je sentis que ce qui allait suivre

n'allait pas me plaire.

— Il s'est tordu tout seul, continua-t-il, et il a formé ce symbole. Le cercle avec

les lignes. Pendant cinq secondes, dans mon assiette, au milieu des pâtes.

Je clignai des yeux plusieurs fois, m'assurant que j'avais bien entendu.

— Un jambon, répétai-je.

— Un jambon.

— Qui s'est tordu.

— Tout seul.

— Pour former le symbole.

— Exactement.

Il me regarda avec un sourire en coin.

— Je t'avais prévenu que tu allais rire.

Je ne riais pas. J'étais juste abasourdi par l'absurdité de la situation, par le

contraste entre l'ampleur cosmique de ce qu'il m'avait décrit et ce moyen de

communication dérisoire, presque grotesque.

— Et toi, tu as compris que c'était un message ? demandai-je.

— À force, on reconnaît les signes, répondit-il. Le Nexus ne parle pas. Il ne va

pas s'asseoir en face de toi pour discuter de la pluie et du beau temps. Il montre.

Parfois c'est un rêve, parfois une intuition qui te traverse sans raison, parfois

un détail dans la réalité qui ne devrait pas être là. Et parfois, oui, c'est un

jambon qui se tord dans ton assiette.

Il haussa les épaules.

— C'est comme ça. Il utilise ce qui est disponible. Ce jour-là, le jambon était

disponible.

Je secouai la tête, un sourire malgré moi sur les lèvres, parce que c'était

tellement absurde que ça en devenait presque cohérent, presque rassurant, comme si

l'univers nous disait que même les choses les plus sérieuses pouvaient avoir un

côté dérisoire.

— D'accord, dis-je. Donc le Nexus t'a montré un jambon tordu, et à partir de là tu

as su qu'il fallait me trouver ?

— Pas directement. J'ai su qu'il fallait que je sois attentif, que quelque chose

allait se passer. Et puis j'ai commencé à ressentir une présence, une sorte de

tiraillement mental vers le Marais. Je me suis baladé dans le quartier pendant

plusieurs jours, en attendant, en observant. Et un soir, je t'ai vu.

Il eut un sourire en coin.

— Tu étais devant un lampadaire, en pleine concentration. Le lampadaire vacillait.

Tu avais l'air à la fois fier et terrifié par ce qui se passait. Pas très discret,

soit dit en passant.

— J'apprends, dis-je, un peu gêné.

— C'est pour ça que je t'ai abordé hier. Il était temps.

Je restai silencieux un moment, repensant à cette soirée, à la pluie, à cet homme

sorti de nulle part qui savait tout de moi.

— Donc le Nexus... il est conscient ? demandai-je.

— Je crois, oui, répondit Éric. Mais pas comme nous. C'est difficile à expliquer.

C'est un peu comme un vieux pote, tu vois ? Il est là. Il écoute. Il répond, mais

pas directement, pas avec des mots. Il faut apprendre à comprendre ses réponses, à

lire les signes qu'il envoie. Plus tu passes de temps avec lui, plus tu apprends à

le connaître, et plus la connexion devient naturelle.

— Un vieux pote, répétai-je.

— Ouais. Un vieux pote cosmique qui te parle à travers des jambons tordus et des

intuitions soudaines.

Il sourit largement.

— C'est complètement débile, je sais. Mais avec le temps, on s'y habitue. Et on

finit par apprécier. C'est plus personnel que des ordres directs. C'est une

relation.

Je hochai lentement la tête, essayant d'intégrer cette idée, de la faire coïncider

avec tout ce que j'avais vécu ces derniers jours.

— Et maintenant ? demandai-je. Maintenant que tu m'as trouvé, qu'est-ce qui se

passe ?

Éric se pencha en avant, ses coudes sur la table.

— Maintenant, Lucas, c'est à toi de développer ta propre connexion avec lui.

— Je croyais que c'était déjà fait, dis-je. Je peux déplacer des objets, perturber

l'électricité...

— Ce que tu as, coupa-t-il, c'est l'étincelle. La connexion brute. Celle qui s'est

établie le jour de l'orage, quand la foudre t'a frappé. Mais ça s'apprivoise, ça se

travaille, ça se développe. Et plus tu travailleras, plus tu pourras faire de

choses.

— Quelles choses ?

Il leva la main droite, et je vis la lampe posée sur la table s'élever lentement

dans les airs, flotter au-dessus de nous comme si elle avait soudain oublié la loi

de la gravité, tourner doucement sur elle-même dans un mouvement presque gracieux,

puis redescendre tout aussi lentement pour se poser exactement à sa place initiale,

sans un bruit.

— Ça, par exemple, dit-il. Mais attention, j'ai eu vingt-trois ans pour apprendre.

Je le regardai, impressionné malgré moi.

— Et moi ? Qu'est-ce que je peux faire, pour l'instant ?

Il réfléchit un instant.

— Pour l'instant, tu peux soulever de petits objets. Pas trop lourds, pas trop

longtemps. Ça te fatigue vite, et c'est normal. Tu peux aussi perturber

l'électricité autour de toi, faire clignoter des lampes, interférer avec des

appareils. Et...

Il hésita, comme s'il pesait ses mots.

— Et tu peux te déplacer.

Je fronçai les sourcils.

— Me déplacer ?

— Sur de courtes distances. Quelques mètres. C'est la première chose que le Nexus

offre à ceux qu'il choisit. Une sorte de téléportation, si tu veux. Très limitée,

très fatigante, mais réelle.

Je le fixai sans rien dire, sentant mon cœur battre un peu plus vite.

— Je peux me téléporter ? demandai-je.

— Pas encore. Mais tu pourras, avec de l'entraînement. Pour l'instant,

concentre-toi sur ce que tu maîtrises déjà. La suite viendra avec le temps.

Il se leva de sa chaise.

— Tu veux voir ?

Sans attendre ma réponse, il disparut.

Il n'y eut pas de flash, pas de bruit, pas de fumée. Juste un claquement sec, comme

un petit coup porté sur le bois de la table, et il n'était plus là.

Je me retournai instinctivement, le cœur battant, et je le vis derrière moi, appuyé

contre une étagère, les bras croisés, un sourire amusé sur les lèvres.

— C'est fatigant, dit-il. Et il faut voir où on va, sinon on peut se retrouver dans

un mur ou pire. Mais ça marche.

Je restai bouche bée, le cerveau en surchauffe.

— Tu veux apprendre ? demanda-t-il.

— Évidemment.

— Alors on va commencer.

Les jours qui suivirent, ma vie prit une tournure que je n'aurais jamais pu

imaginer une semaine plus tôt.

Le matin, j'allais au laboratoire comme si de rien n'était. Je voyais mes

collègues, je buvais des cafés avec eux, je parlais de physique appliquée et de

projets de recherche, je répondais aux mails, je participais aux réunions, je

faisais semblant d'être exactement le même Lucas Moreau qu'avant l'orage. Personne

ne remarquait rien, ou du moins personne ne disait rien, et je commençais à trouver

presque amusant ce double jeu, cette vie parallèle que je menais sans que quiconque

autour de moi ne s'en doute.

L'après-midi, je retrouvais Éric.

Parfois c'était dans la librairie, parfois dans un parc, parfois dans des endroits

totalement improbables comme un parking souterrain désaffecté ou le toit d'un

immeuble du dix-huitième arrondissement avec une vue plongeante sur Paris.

— Il faut varier les environnements, disait-il. La connexion doit s'adapter à des

contextes différents. Si tu ne t'entraînes que dans un seul endroit, tu seras

incapable de faire quoi que ce soit ailleurs.

Il ne m'apprenait pas à devenir plus fort, pas directement du moins. Il m'apprenait

à percevoir, à sentir, à comprendre comment la connexion fonctionnait vraiment.

— Pose-toi la question à chaque instant, répétait-il inlassablement. Quand tu vois

quelque chose, n'importe quoi, demande-toi : est-ce que je peux interagir avec ça

via la connexion ?

Et je testais.

Les feux tricolores, par exemple. Je passais des heures à observer les carrefours,

à me concentrer sur les lumières, à essayer de les faire changer. Rien. Pas la

moindre réaction. Éric m'expliqua que les feux étaient trop complexes, trop

verrouillés, que leur électronique était conçue pour résister aux perturbations, et

que je n'aurais sans doute jamais de prise sur eux.

Les lampadaires, en revanche, continuaient de répondre. Pas toujours, pas

systématiquement, mais suffisamment pour que je sache que c'était possible. Je

découvris que certains modèles réagissaient mieux que d'autres, que l'âge des

installations jouait un rôle, que l'humidité dans l'air facilitait ou bloquait la

connexion selon des règles que je n'arrivais pas encore à formaliser.

Les pièces de monnaie, je les déplaçais de plus en plus facilement. Au début, il me

fallait plusieurs secondes de concentration intense pour faire glisser une pièce

d'un centimètre sur une table. Au bout de quelques jours, je pouvais la soulever

légèrement, la faire tourner sur elle-même, la déplacer sur toute la surface sans

la toucher. Mais la fatigue venait toujours, implacable, comme si chaque

utilisation puisait dans une réserve d'énergie qui mettait des heures à se

reconstituer.

Les verres d'eau, rien. Je n'arrivais jamais à interagir avec l'eau elle-même,

seulement avec le verre, et encore pas toujours.

Les gens, surtout pas. Éric avait été très clair là-dessus.

— Le corps humain, c'est trop complexe, m'avait-il prévenu dès le premier jour.

Trop de variables, trop de paramètres que tu ne maîtrises pas. Tu pourrais faire

des dégâts sans le vouloir, des dégâts irréversibles. Alors on touche pas aux gens,

jamais. C'est une règle absolue.

Je compris plus tard qu'il ne parlait pas seulement de mon intégrité ou de celle

des autres. Il parlait aussi de quelque chose de plus subtil, de plus dangereux. Le

corps humain, m'expliqua-t-il, est lui-même une source d'énergie, un système

électrique complexe. Interférer avec lui, c'est risquer une réaction en chaîne que

personne ne pourrait contrôler.

Alors j'évitais, et je me concentrais sur les objets inanimés.

Au fil des jours, je commençai à reconnaître la sensation de la connexion. Cette

pression derrière le front qui apparaissait quand je me concentrais, ce frisson qui

parcourait ma colonne vertébrale quand la connexion s'établissait vraiment, cette

impression étrange que mon esprit dialoguait avec quelque chose d'extérieur à moi,

quelque chose de vaste et de calme qui répondait à mes intentions sans jamais les

juger.

J'appris aussi à lâcher prise, ce qui était la leçon la plus difficile. Éric me

répétait sans cesse que le Nexus ne répondait pas aux ordres, pas vraiment, pas

comme un serviteur obéissant. Il répondait aux besoins, aux intentions profondes, à

ce que je voulais vraiment au-delà des mots et des pensées superficielles.

— Si tu forces, disait-il, ça ne marche pas. La connexion, c'est comme une

conversation avec quelqu'un qui ne parle pas ta langue. Tu peux crier, ça n'aidera

pas. Il faut trouver un autre moyen de communiquer.

Un après-midi, dans un square près de chez moi, j'étais assis sur un banc à côté de

lui et je regardais un pigeon posé sur le dossier d'un banc voisin. Sans raison

particulière, je me concentrai sur lui, sur sa petite présence volatile, sur ses

plumes grises et son œil rond qui me fixait sans crainte apparente.

Rien ne se produisit.

— Lâche prise, murmura Éric à côté de moi.

Je fermai les yeux. Je cessai de vouloir. Je me contentai de penser au pigeon, pas

à le déplacer, pas à interagir avec lui, juste à lui, à sa réalité, à sa place dans

le monde à cet instant précis.

Quand je rouvris les yeux, le pigeon s'envola.

Pas parce que j'avais fait quelque chose, pas parce que je l'avais déplacé ou

effrayé, mais simplement parce que au moment où j'avais rouvert les yeux, il avait

décidé de partir.

— C'était toi ? demanda Éric.

— Je ne sais pas, répondis-je honnêtement.

Il sourit.

— C'est la bonne réponse.

Au bout d'une semaine, je commençai à sentir un changement dans ma relation avec la

connexion.

La fatigue était toujours là après chaque utilisation, mais elle s'estompait plus

vite, comme si mon corps apprenait à récupérer. La concentration devenait plus

naturelle, moins coûteuse en énergie mentale. Et parfois, de plus en plus souvent,

la connexion s'établissait sans même que je cherche consciemment à l'activer.

Un matin, dans ma cuisine, je regardais ma tasse de café posée sur la table, et

elle glissa de deux centimètres vers moi sans que je lui aie rien demandé.

Je restai immobile, fixant la tasse, puis je regardai mes mains posées bien à plat

sur la table, puis la tasse à nouveau.

— Intéressant, murmurai-je.

Je notai l'observation dans mon carnet, comme je notais tout depuis le début, avec

la rigueur maniaque du chercheur que j'étais et que je restais malgré tout ce qui

m'arrivait.

Éric avait raison. Ce n'était pas un pouvoir au sens magique du terme. C'était une

relation, un dialogue permanent entre moi et quelque chose de bien plus grand que

moi. Et comme toute relation, elle évoluait avec le temps, avec la pratique, avec

la confiance mutuelle qui s'installait peu à peu.

Le huitième jour, je retrouvai Éric sur les quais de Seine, près du Pont Neuf.

Il était assis sur un banc, un vieux livre à la main, un livre dont je ne vis

jamais le titre parce qu'il le referma dès qu'il m'aperçut et le rangea dans la

poche intérieure de sa veste.

Je m'assis à côté de lui sans rien dire, et nous restâmes quelques minutes à

regarder l'eau couler, le ballet des bateaux-mouches, les touristes qui prenaient

des photos sur le pont.

— Alors ? demanda-t-il sans me regarder.

— Alors quoi ?

— Qu'est-ce que tu as compris ?

Je réfléchis un instant, cherchant à formuler clairement ce qui avait germé dans

mon esprit ces derniers jours.

— Que ce n'est pas moi qui contrôle, dis-je finalement.

Il tourna légèrement la tête vers moi.

— Continue.

— Que c'est une conversation, pas un ordre. Je propose, le Nexus répond, ou pas.

C'est lui qui décide, pas moi.

— Et ?

— Et que plus je suis clair dans ma tête, plus je sais ce que je veux vraiment,

plus ça répond facilement. Le bruit mental, les doutes, les hésitations, ça bloque

la connexion. L'intention pure, ça la libère.

Il hocha lentement la tête, plusieurs fois, comme un professeur satisfait par la

réponse d'un élève.

— C'est bien, dit-il. Tu as compris l'essentiel.

Il se tourna vers moi.

— Beaucoup de porteurs mettent des mois à arriver là où tu es en une semaine. Des

mois à comprendre que ce n'est pas une question de force ou de volonté, mais de

clarté intérieure. Toi, tu l'as pigé tout seul en quelques jours.

— Qu'est-ce que ça veut dire ? demandai-je.

— Que tu as un don, Lucas. Un vrai. Le Nexus t'a choisi pour une raison, et cette

raison, tu la découvriras avec le temps. Mais une chose est sûre : tu n'es pas un

porteur ordinaire.

Il marqua une pause, son regard se perdant sur le fleuve.

— Mais pour l'instant, profite de cette phase. Parce que ça ne va pas durer.

Je fronçai les sourcils, sentant un léger malaise m'envahir.

— Comment ça ?

Il resta silencieux un long moment, si longtemps que je crus qu'il n'allait pas

répondre. Puis il se tourna vers moi, et son regard avait changé, il était plus

grave, plus lourd, comme s'il portait soudain tout le poids de ce qu'il s'apprêtait

à dire sans vraiment le dire.

— Ce que je t'ai appris cette semaine, Lucas, c'est la base. La connexion,

l'énergie, la perception, l'entraînement. C'est la partie facile, celle où tu

découvres, tu t'émerveilles, tu apprends à connaître ce nouveau monde qui s'ouvre à

toi.

Il se pencha légèrement vers moi.

— Mais dans le futur, Lucas, tu devras faire plus usage de ta matière grise. Parce

que ce qui guette n'est plus très loin.

Son regard était intense, presque inquiétant.

Je sentis mon cœur battre plus vite.

— Qu'est-ce qui guette ? demandai-je.

Il ne répondit pas. Il se contenta de secouer lentement la tête, comme si les mots

n'existaient pas pour décrire ce qui allait venir, ou comme s'il n'avait pas le

droit de les prononcer.

Il se leva du banc, remonta le col de sa veste malgré l'air doux de cette fin

d'après-midi.

— Rentre chez toi, Lucas. Repose-toi. On se revoit dans deux jours.

Il me tourna le dos et commença à s'éloigner le long des quais.

— Éric, l'appelai-je.

Il s'arrêta, se retourna à moitié.

— Quoi ?

— Tu ne peux pas me dire ça et t'en aller comme ça.

Il me regarda longuement, et dans ses yeux je vis quelque chose que je n'avais pas

encore vu chez lui. De la fatigue, oui, mais aussi autre chose. De la peur,

peut-être. Ou de la tristesse.

— Si, dit-il doucement. Je le peux. Parce que c'est mieux comme ça. Pour l'instant.

Il repartit.

Je restai assis sur le banc, à regarder la Seine couler, les péniches passer, les

nuages défiler lentement dans le ciel au-dessus de Paris.

Le vent s'était levé, et pour la première fois depuis l'accident, depuis cette

foudre qui avait changé ma vie, je sentis le froid.

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