L’étrange marquis Stanislas de Guaita
Oswald Wirth reposa sa plume. D’une main hésitante, il avait jeté sur le papier les premières lignes d’un récit dont il ne savait pas encore s’il oserait jamais le publier. Il avait atteint un âge où l’on arrête de se raconter des histoires. La Grande Guerre était finie et un monde nouveau s’ouvrait devant lui. Cependant, au fond de lui, il se sentait réduit à un rôle de spectateur impuissant. Alors, il se remémora sa jeunesse avec nostalgie. Il ferma les yeux. Les réminiscences émergèrent d’abord comme des ombres floues dans le brouillard, puis elles se consolidèrent petit à petit. Une histoire prit forme dans sa mémoire, et il eut l’impression que le Soleil déchirait la brume. Oui, celle-ci valait la peine d’être racontée. Il frissonna avant de se remettre au travail.
⁂
Tout avait commencé au mois d’avril 1887. Oswald logeait alors dans un meublé humide de la butte Montmartre. Libéré du service militaire, mais ne disposant que d’un modeste pécule, il vivotait grâce à ses dons de magnétiseur. Ce jour-là, il s’apprêta avant de se rendre chez l’une de ses patientes. Le miroir lui retourna le reflet ébréché d’un grand jeune homme mince. Il peigna ses cheveux châtains, sa barbe taillée et la moustache qu’il portait à la mode du temps. Il soignait d’autant plus son apparence qu’il était pauvre. Il avait besoin de présenter au mieux afin de ne pas effrayer ses clients. Une fois prêt, il quitta le meublé d’un pas vif.
Cette dame — dont ce récit taira le nom — se prétendait médium, mais souffrait surtout d’insomnies sévères. Une relation commune, rencontrée dans un cercle spirite, l’avait mise en contact avec Oswald. Satisfaite de ses soins, elle était devenue une habituée, et il lui en savait gré. Hélas, son bavardage était intarissable, et il l’écoutait avec la patience résignée des thérapeutes.
— Vous allez recevoir une lettre scellée d’un cachet rouge figurant des armoiries !
L’air convaincu de la voyante troubla Oswald, qui ne put s’empêcher de lui demander :
— Pouvez-vous deviner de qui cette lettre proviendra ?
— Un jeune homme blond aux yeux bleus l’a écrite. Il a entendu parler de vous et désire faire votre connaissance. Il vous sera très utile et vous vous entendrez admirablement.
Les réponses de la voyante à ses questions étaient confuses et il n’en tira rien d’autre.
— Attendez la lettre, ajouta-t-elle enfin. Je vois distinctement son cachet rouge. Elle vous parviendra dans quelques jours, avant la fin de la semaine prochaine, j’en suis certaine.
Intrigué, Oswald se mit à guetter le courrier. La semaine s'écoula, rien ne vint. Puis, deux autres semaines passèrent, et il se lassa d’attendre. Sa patiente s’était fourvoyée, ce qui, tous comptes faits, n’était pas une surprise. Il oublia le message jusqu’à ce qu’il réapparaisse, comme par enchantement, semblable à la description de la voyante.
Un matin, en relevant son courrier, il aperçut une enveloppe beige en papier épais. Elle était cachetée, et ce sceau présentait un motif étrange. Il figurait une croix rayonnante sur laquelle un pentagramme était superposé. Des roses étaient figurées entre les branches de la croix. Ce symbole eut sur lui un effet immédiat ; son cœur se mit à battre plus vite. Il déchira l’enveloppe avec précaution.
Oswald connaissait Stanislas de Guaita de réputation, car cet homme, réputé pour son érudition, avait publié un essai sur les sciences occultes intitulé « Au Seuil du mystère ». Le sujet l’intéressant, il l’avait consulté à la bibliothèque de l’Arsenal. L’auteur, dont on chuchotait le nom dans les cercles initiatiques, lui écrivait. Inexplicablement, cet homme désirait le rencontrer.
Le lendemain, il cira ses chaussures, repassa soigneusement sa chemise, et revêtit son plus beau costume. C’était le seul en fait, car il n’en possédait pas d’autres.
Ensuite, il quitta son appartement bien à l’avance. Par chance, il ne pleuvait pas. En ce matin frisquet, mais lumineux, il descendit la butte Montmartre à pied, l’esprit en bataille. Il devinait, ou plutôt, il espérait un tournant dans son existence. Au moins, il était prêt à tout pour saisir une occasion de sortir de sa condition misérable, et, pour cela, il devait faire bonne impression. Il se retenait donc de courir pour ne pas paraître essoufflé en arrivant à son rendez-vous. L’avenue Trudaine était proche, et il y parvint bien vite.
Celle-ci s’ouvrait devant lui au fond du square d’Anvers. Dans ce quartier populaire, cette percée inachevée contrastait avec les rues adjacentes. Deux rangées de platanes ombrageaient les larges trottoirs. Déconnectée des boulevards, elle était bordée d’immeubles résidentiels bourgeois et du collège Rollin, mais on n’y trouvait aucun commerce ni aucun atelier d’artisan. À l’heure où notre héros s’y engagea, il n’y observa ni trafic ni promeneurs.
Un immeuble moderne dressait ses six étages, ses balcons en fer forgé et ses fenêtres hautes à l'adresse indiquée. Comme il était en avance, il se posa sur un banc et tira de son gilet une montre à gousset pour surveiller l’heure. Dans une ville aussi animée que Paris, le calme souverain qui régnait avenue Trudaine impressionna Oswald, qui se surprit à écouter roucouler les tourterelles.
On se serait cru dans les beaux quartiers, mais l’immeuble n’était qu’à deux pas du boulevard de Rochechouart dans le neuvième arrondissement. Cette adresse n’avait rien de prestigieux et son enthousiasme retomba quelque peu. À quoi s’était-il attendu au juste ? Un hôtel particulier avec une porte cochère ouvrant sur une cour pavée ? Imaginait-il le marquis employer des domestiques en livrée ? Ses illusions étaient parfaitement ridicules.
Juste avant l’heure dite, Oswald remit sa montre dans la poche de son gilet, se leva, traversa l’avenue, inspira profondément, puis sonna à la grande porte. Le concierge au nez rubicond, l’allure peu amène, se montra encore plus hargneux en entendant le nom du marquis. Sans mot dire, il indiqua au visiteur d’un geste brusque, la porte en face de la loge. Stanislas de Guaita louait à Paris un modeste appartement en rez-de-chaussée. Cette simplicité inattendue étonna encore plus son visiteur. Il hésita, se demandant s’il ne s’était pas lancé là dans une vaine entreprise. Il lissa sa veste, s’essuya machinalement les paumes sur son pantalon, et toqua à la porte.
⁂
Elle s’ouvrit peu après, et les planètes s’alignèrent d’un coup. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant son hôte ! Dans son imagination, l’auteur « d’au seuil du mystère » ressemblait davantage au docteur Faust qu’au jeune homme avenant qui lui ouvrait sa porte. Contrairement à l’image qu’il s’était faite d’un savant austère, il découvrit un homme de son âge, bien fait de sa personne, les cheveux blonds en bataille, les yeux bleus rieurs. Ce dernier n’avait même pas pris la peine de s’habiller. Il portait une robe de chambre écarlate sur un pyjama en flanelle et le recevait en pantoufles ! Sans façon, Stanislas de Guaita invita son visiteur à entrer.
La désinvolture du jeune marquis saisit son visiteur, qui eut l’impression de déranger. Oswald était déconcerté ; se serait-il trompé d’heure ? Il manqua aussitôt rebrousser chemin en balbutiant :
— Excusez-moi... J’ai dû me tromper…
Le marquis lui souriait avec un dandysme étudié qui donnait l’illusion de recevoir un vieil ami. Il ne lui laissa même pas le temps de terminer sa phrase.
— Oswald Wirth, je présume. Non, vous êtes exact au rendez-vous. Entrez, je vous prie.
Son visiteur ne pouvait plus refuser. D’un geste, le marquis l’invita à le suivre au salon. Le visiteur franchit le seuil, posant un regard inquiet sur tout ce qui l’entourait. Lui tournant le dos, Stanislas de Guaita continuait à parler.
— Je vous prie de m’excuser pour vous avoir convié de manière aussi cavalière, monsieur Wirth. À vrai dire, je m’attendais à ce que vous vous excusiez ou, au moins, me proposiez un report à une date ultérieure. Mais vous voilà, et j’en suis fort aise.
La voix, haut perchée, était énergique. Un peu emprunté, Oswald répondit, avec son accent alsacien distinctif :
— Il se trouvait que j’étais libre aujourd’hui.
Se retournant, le marquis lui décocha un sourire.
— Mettez-vous à l’aise. Vous trouverez une patère dans le vestibule où mes visiteurs suspendent manteaux, cannes et chapeaux.
Il n’attendit aucune réponse et s’engouffra dans le salon.
Son visiteur était pensif. S’il avait voulu être tout à fait sincère, Oswald était libre presque chaque jour. Mais il venait de mentir par fierté. D’ailleurs, il avait tout fait pour camoufler son dénuement. Ceci accrut la gêne qu’il éprouva devant cet accueil pour le moins bohème.
Il examina chaque élément du décor. La pièce était meublée avec goût pour créer une ambiance chaleureuse. Le parquet en point de Hongrie craquait légèrement sous ses pas et l’air embaumait la cire d’abeille. Un canapé de style Louis-Philippe, recouvert d’un velours grenat, dominait le salon. Deux fauteuils crapauds assortis lui faisaient face de part et d’autre d’un tapis persan.
En face de la fenêtre, une bibliothèque imposante recouvrait le mur entre le vestibule et la porte qui, il le devinait, conduisait aux autres pièces. Ses étagères en chêne massif croulaient sous les manuscrits de toutes tailles, dont certains avaient l’air anciens. L’emploi du buffet appuyé au mur près de la cheminée se devinait aux verres et aux flacons qui s’exposaient derrière sa vitrine.
Dans l’angle, près du canapé, un guéridon tripode supportait une lampe à abat-jour plissé couleur ivoire. Une grande table était dressée sous la fenêtre, de façon à bénéficier au mieux de la lumière du jour. Un chauffe-pieds en cuivre trônait près du canapé, et sur le marbre de la cheminée, factice, car l’immeuble était récent, une pendule en bronze doré marquait le temps entre deux statuettes du même métal. La première représentait Thésée affrontait le centaure. L’autre figurait le combat de Thésée et du Minotaure. La paire provenait de l’atelier de Barye. Chacune de ces statuettes devait valoir au moins cent francs. Plus encore que l’excellente facture des meubles, ces bibelots convainquirent Oswald de l’aisance dans laquelle vivait le jeune marquis.
Ce dernier l’invita à se joindre à lui. Il se dirigea vers le buffet, l’ouvrit et servit un cognac dans un verre de Baccarat. Il invita son visiteur à prendre place dans l’un des fauteuils. Oswald s’assit, toutefois, il déclina poliment le verre, trouvant un peu raide de boire à une heure aussi matinale. Cependant, il ne put s’empêcher d’admirer le cristal. Sans façon, son hôte se carra dans l’autre fauteuil, le verre à la main et le sourire aux lèvres.
— C’est un héritage familial, expliqua-t-il. Mon grand‑père a fait fortune en Lorraine. Nous avons cela en commun, je crois, les vicissitudes de l’histoire, vous, l’Alsace, et moi, la Lorraine. Mais je manque à tous mes devoirs ! Vous prendrez un cigare, peut-être.
— Merci, je ne fume pas.
Son hôte ne s’en formalisa pas. Il parlait avec aisance, comme s’il connaissait son visiteur de longue date. Oswald, quant à lui, se sentait comme un intrus. Volubile, le marquis était capable de meubler le silence sans jamais parvenir à bout d’arguments :
— Vous me direz que Guaita n’est pas un nom très lorrain.
Il pouffa avant d’observer son visiteur avec un sourire engageant. Comme ce dernier gardait le silence, il ajouta :
— Mes aïeux appartiennent à une vieille lignée lombarde, originaire de Lodi, si vous voyez où cela se situe…
Toujours embarrassé, le visiteur se sentit obligé de poser une question polie et son hôte lui en dit un peu plus sur son ascendance.
— Je vois, hésita Oswald, qui cherchait comment entamer la conversation.
Le marquis lui coula un regard appuyé. Wirth se tenait assis au bord du siège, penché en avant, les mains crispées sur ses genoux, les pieds en dedans. L’Alsacien s’efforçait de se composer une expression neutre, mais il ne cessait d’observer son hôte et le salon où ils étaient assis, allant rapidement d’un objet à l’autre, revenant toujours vers lui avec inquiétude. Mesurant sa gêne profonde, Guaita aborda lui-même le sujet qui brûlait les lèvres d’Oswald.
— J’ai lu votre article dans La Religion laïque. Sa profondeur m’a frappé.
Oswald en était très fier. Charles Fauvéty, l’une des personnalités les plus en vue au Grand Orient de France, lui en avait passé la commande. Il aurait dû se sentir flatté, mais, au lieu de s’ouvrir à sa mention, il se referma encore davantage. Il avait l’impression désagréable que le marquis s’était renseigné sur lui, alors que lui-même ne connaissait son interlocuteur que de réputation. Que lui voulait-il au juste ? Voyant comme l’Alsacien scrutait la pointe de ses souliers, le marquis tenta une autre ouverture.
— Ainsi, vous donnez pour mission à l’étude du symbolisme de propager la vraie lumière. Vaste programme, en vérité, ne pensez-vous pas ?
— En effet, convint Oswald en relevant les yeux. La Franc-maçonnerie doit s’appuyer sur son symbolisme, rajeuni à la lumière des mystères antiques.
Il ne s’exprima pas davantage et il se contenta de soutenir le regard insistant de son hôte.
— Rassurez-vous, dit le marquis en ne le quittant pas des yeux, je ne vous ai pas mandé à seule fin de discuter le mystère de l’Incarnation. « Chacun à son goût », telle est ma devise en la matière comme en toutes choses, d’ailleurs. Pour ma part, je suis croyant, mais pas catholique. Aux yeux de Rome, je ne suis qu’un réprouvé...
Il laissa sa phrase en suspens. Sa déclaration fut suivie d’un silence gêné. De toute évidence, le marquis espérait une réponse, mais rien ne vint. Embarrassé, Oswald sentit son pouls s’accélérer. Il surmonta son malaise en demandant, d’un ton neutre.
— Me direz-vous alors pourquoi je suis là, s’il vous plaît ?
Alors, le marquis prit un ton léger :
— Je caresse des projets ambitieux, et je recherche un homme qui n’a pas froid aux yeux. Je souhaite également employer un dessinateur cultivé, apte à comprendre les symboles.
Oswald observait les jeux de lumière sur le velours grenat. Comme il restait obstinément muet, Guaita ajouta :
— Je recrute un secrétaire particulier. Avant de passer une petite annonce dans le journal, j’aimerais savoir une chose : seriez-vous susceptible d’y répondre ?
Pris de court, Oswald balbutia quelques mots, puis finit par manifester son intérêt. Il ne possédait rien, excepté son talent et sa faim de savoir. Il avait appris le dessin en observant son père, qui était un artiste-peintre. Il avait la main sûre et le sens des proportions. Toutefois, Oswald n’imaginait pas en vivre.
Contre toute attente, cet aristocrate lui tendait la main et cette offre résonnait comme une promesse.
Stanislas, qui l’avait observé avec attention, demanda :
— Connaissez‑vous le tarot ?
Oswald avoua son ignorance. Il n’était porté ni sur les jeux de cartes ni sur les arts divinatoires. Son hôte haussa les épaules :
— Ce n’est pas grave, je vous enseignerai.
Il avait vidé son cognac et se leva brusquement. Son visiteur s’attendait à ce qu’il se resserve un verre. Au lieu de cela, il prit un air mystérieux :
— Mon second projet implique des risques, et ils vont avec le poste.
Cette fois, Oswald releva la tête. Il tenta de percer le mystère de ce visage régulier, qui venait de perdre subitement sa jovialité. Les yeux bleus lui parurent soudain froids. Il frissonna, non de peur, mais d’excitation.
— S’il s’agit de risques raisonnables, je n’y serais pas hostile. Mais vous devez m’en dire un peu plus. Je ne puis accepter un marché dont j’ignore les termes.
Quelque chose dans sa mine arracha un sourire au marquis. Stanislas de Guaita avait redouté cet instant. Il dit :
— Avez-vous lu « Au seuil du mystère » ?
Oswald joua franc jeu.
— Je ne peux pas me flatter de l’avoir lu in extenso.
Le marquis laissa planer un court silence avant de reprendre la parole.
— Pourquoi croyez-vous que j’étudie les sciences occultes ?
Oswald lut alors une telle expression d’attente qu’il sut que la question revêtait une importance capitale aux yeux de son hôte. Son emploi dépendrait donc de sa réponse. Il déglutit :
— Vous le mentionnez dans votre introduction, je crois. « L’occultisme mérite d’être pris au sérieux », avez-vous écrit…
Guaita compléta aussitôt la citation.
— « Et il ne doit pas être abandonné au dogmatisme équivoque des imaginations troublées. »
Il éclata de rire, un rire sonore, joyeux, contagieux. Pour la première fois au cours de leur entretien, Oswald se dérida. Reprenant aussitôt un air grave, le marquis baissa le ton, comme s’il craignait que des oreilles indiscrètes surprennent ses propos :
— L’occultisme n’est pas superstitieux, bien que l’étude des croyances irrationnelles y occupe une large place. La fumée qui enténèbre les arts magiques ne doit pas nous cacher la flamme qui les nourrit. Toutefois, ceci exige de démasquer les imposteurs qui encombrent les allées de la magie et exploitent les crédules sans vergogne.
— Que voulez-vous dire ?
— Je recherche un espion. Mon agent idéal accepterait de s’infiltrer dans une secte à seule fin de collecter des preuves de sa scélératesse, et démasquer son odieux gourou.
Wirth marqua un temps d’arrêt. Guaita le laissa réfléchir, observant ses réactions. Convaincu de l’intérêt de son visiteur, il finit par rompre le silence :
— Cet homme s’appelle Joseph-Antoine Boullan, il a déjà été condamné. Cet abbé défroqué a été excommunié et chassé de l’église.
— Je n’aime guère l’Église catholique, observa Wirth.
— Je ne l’ignore pas, mais cet ancien curé a été interdit depuis douze ans. Il a fui Paris, où il sévissait autrefois avant de passer quatre ans derrière les barreaux.
— De quoi a-t-il été accusé ?
Le marquis lui confia les révélations de son mystérieux informateur. Wirth en fut scandalisé et il accepta la mission sans hésitation.
Sa résolution prise, il esquissa un mince sourire.
— Livrer les turpitudes de l’Église à la presse, susciter le scandale me plaît, je crois.
Stanislas de Guaita se leva d’un bond. Les yeux brillants, il se dirigea vers son visiteur, lui tendant la main.
— Affaire conclue. Je t’engage si tu le veux bien.
L’émotion rendit Oswald écarlate. Embarrassé, il se leva à son tour et serra chaleureusement la main tendue du marquis.
⁂
Après ce rendez-vous, il retourna dans son meublé. Il rassembla ses effets et rendit les clefs au propriétaire le lendemain même. Ce dernier ne posa aucune question, car, sur la butte Montmartre, les locataires disparaissaient souvent du jour au lendemain. Oswald, lui, prenait un tournant décisif, même s’il ignorait encore où ce nouveau chemin le menait. Il se rendit à Lyon, où il se conforma aux instructions de Stanislas. Un mois plus tard, il était de retour à Paris, mission accomplie.
Stanislas de Guaita le félicita pour son courage et son discernement. À ses yeux, un lien de confiance s’était établi entre eux, et il lui fit une proposition inattendue :
— Faites-moi le plaisir de vous installer chez moi. J’ai une chambre de libre, je redoute la solitude, et il m’arrive de travailler à toute heure du jour et de la nuit. Voulez-vous bien accepter ? Je vous en serai reconnaissant.
⁂
Après cette première aventure, donc, Oswald partagea l’appartement de l’avenue Trudaine avec son mentor. Il fit connaissance avec Norbert, le majordome. Cet homme entre deux âges, méticuleux et discret, entretenait l’intérieur du marquis, qui, sans lui, serait devenu un véritable capharnaüm. Norbert paraissait toujours absorbé par ses actions, comme s’il méditait chacun de ses gestes. Il portait habituellement un gilet rayé jaune et noir, un peu démodé, et son visage, encadré de favoris impeccables, exprimait un calme imperturbable. Le marquis lui témoignait de l’affection, mais il ne se départissait jamais avec lui du vouvoiement de mise entre un maître et son valet. En faisant l’acquisition de son appartement, Guaita avait aussi acheté une chambre de bonne sous les toits, où le majordome logeait.
Le marquis et son secrétaire s’installèrent comme deux vieux garçons, chacun sa chambre, mais avec une complicité qu’ils se gardaient de manifester publiquement.
Les amitiés particulières tombaient sous le coup de la loi, et la police des avait l’oreille fine. Devant témoins, Oswald s'adressait à Stanislas en disant « monsieur » ou « monsieur le marquis », tandis que ce dernier employait un simple « Wirth ». Cependant, une fois seuls, les blasons laissaient simplement la place à Oswald et Stanislas. La voyante avait dit vrai: ils s'entendaient à merveille. Leurs esprits jumeaux s’étaient trouvés comme s’ils s’étaient reconnus après s’être longtemps cherchés.
Le marquis n’était pas un aristocrate dégénéré qui entretenait un gigolo, et leurs liens n’étaient pas charnels. Ils partageaient un appétit insatiable pour la connaissance, une sensibilité commune aux symboles et un intérêt pour les zones d’ombre où la science et le mystère se rencontrent. Ils ne s’adonnaient nullement aux arts divinatoires, ils disséquaient froidement les sciences occultes. Leurs journées étaient bien remplies, parfois si chargées qu’ils continuaient à travailler la nuit. Stanislas remit à Oswald un ouvrage considérable : lectures, prises de notes, traductions, dessins et recherches.
Stanislas voulait créer un tarot nouveau, un tarot qui renouerait avec un art ancestral. Il avait confié à Oswald deux jeux anciens — un Français, un Italien — ainsi qu’un exemplaire annoté du Dogme et rituel de haute magie d’Éliphas Lévy. Oswald devait dessiner un nouveau jeu d’arcanes qui serait à la fois un hommage et une révélation, redécouvrant les secrets perdus des imagiers du Moyen-Âge. Wirth dessinait sans cesse, multipliait les esquisses et les retouches, car le projet du marquis prenait forme. Stimulé par intelligence lumineuse de son patron, son secrétaire se surpassait.
Stanislas de Guaita partageait sa vie entre son appartement parisien et la Lorraine, où il séjournait chaque été dans sa maison natale, auprès de sa mère. Toutefois, l’automne venu, il retournait à Paris dès les premiers frimas. Pendant l’hiver, aussi frileux qu'un chat de salon, il passait le plus clair de son temps dans son appartement, près de son poêle à charbon. Si lui ne sortait guère, le cercle restreint de ses amis lui rendait visite.
Parmi eux, le plus assidu était incontestablement Joséphin Péladan.

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