7 (1/3)

5 minutes de lecture

J’aimais de moins en moins les éphémérides du réveil. J’interprétais derrière chaque phrase un lien avec mon quotidien : tout devenait signe d’un inévitable déclin ou preuve de ma folie. Entre mes incessantes crises de panique, je n'aspirais plus qu'à m’isoler dans une bulle étanche, où aucune perturbation extérieure ne pourrait s’infiltrer et dont aucun élément intérieur ne pourrait s’évaporer. Aussi, cette dernière semaine, j’avais pris soin d’accélérer le projet de vacances avec Albertine.

Faute d’île déserte accessible, nous avions opté pour deux semaines aux Canaries. Hors saison, l'endroit promettait une tranquillité suffisante pour nous donner l’impression d’y être seuls, tout en gardant le minimum de confort qui me restait nécessaire – j’espérais que d’ici là, épiceries, boulangeries et autres commerces de bouche n’auraient pas disparu. Les billets étaient achetés ; les plages et forêts où nous comptions flâner étaient repérées ; les lieux de vie où nous pourrions nous approvisionner étaient listés ; le sac dans lequel emporter le peu d’affaires indispensables au voyage était mis de côté. Bref, nous étions prêts. Ne restait plus qu’à attendre le moment du départ, dans deux semaines. Depuis les premiers préparatifs, le temps qui nous en séparait semblait s’allonger. Chaque heure, minute et seconde me faisait l’effet d’un élastique qu’une main invisible étirait. J’espérais qu’il ne rompe pas.

J’aurais voulu partir plus tôt, mais Albertine n’avait pas partagé mon empressement. En outre, elle avait besoin de s’organiser dans son travail avant cette absence prolongée. Malgré l’urgence que je ressentais, j’enviais le flegme d’Albertine, ce détachement dont elle faisait preuve à chaque épreuve qu’il lui fallait affronter. Cette qualité était à la base de son inégalable stabilité. Elle savait compartimenter ses journées pour ne jamais laisser les soucis d’une tranche de son quotidien polluer son humeur générale. Je l’imaginais donc organiser méthodiquement son départ, prévoir l’arrêt, le report ou la délégation de chaque microtâche jusqu’à notre éventuel retour et programmer un plan B pour ses collègues pour le cas où nous ne reviendrions pas. Il me semblait avoir été clair sur ce point.

— On part pour combien de temps ? s’était-elle enquise comme chaque fois où, auparavant, elle cherchait à déterminer le nombre de culottes ou de chaussettes qu’il lui fallait emporter.

— Indéfini, avais-je froidement rétorqué, tout en me demandant ce qu’elle voulait calculer avec le peu d’affaires qu’il nous restait.

Elle s’était contentée d’un hochement de tête, l’air de mesurer la gravité que j’accordais à la situation. Dans son silence, peut-être comptait-elle les nuits durant lesquelles nous pourrions admirer les étoiles, ou bien écrivait-elle des messages d’explications à ses amis ou collègues. Quant à moi, les tableurs de mon boulot avaient été repoussés loin à l’arrière-plan de mon esprit. Quelque chose me laissait pressentir que le retour ne serait pas consommé : je nous imaginais tels deux Robinson Crusoé, vivant en ermites dans une crique que nous nous serions appropriés, coupés du monde et de son imprédictibilité.

C’est ainsi que Papa s’était isolé, dans les derniers stades de sa maladie. Il avait refusé de poursuivre les soins – à quoi bon retarder l’inéluctable ? s’était-il défendu – pour retourner à Nollot, dans la maison de mon enfance, où il s’était éteint dans les bras du fantôme de Maman. Les lieux étaient restés à l’abandon depuis notre déménagement, et, les quelques fois où j’étais passé lui rendre visite, j’avais pu constater le peu de zèle que faisait Papa pour y remettre de l’ordre. Ce furent les seules occasions où je le vis meubler son temps dans un fauteuil ou une chaise longue, sans autre préoccupation que de reparcourir ses souvenirs. C’était tout juste s’il remarquait ma présence à ses côtés. En un sens, cela m’arrangeait : je craignais la confrontation. En présence de Papa, je ne voyais que la mélancolique rigueur de notre passé et la vertigineuse perspective de sa mort. Je profitais alors de mes visites pour procéder à un brin de ménage et de vaisselle, pour cuisiner quelques plats qu’il n’aurait qu’à réchauffer – j’en retrouvais certains couverts de moisissures à ma visite suivante. Au moins m’a-t-il semblé partir en paix.

Avant d’acheter nos billets pour les Canaries, j’avais hésité à proposer un séjour dans cette maison – je ne m’étais toujours pas résolu à la vendre. Je m’en étais abstenu : je ne voulais pas imposer à Albertine la présence de Papa et Maman que j’imaginais encore imprégnés dans chaque recoin de la propriété. Je redoutais moi-même de les y retrouver.

Ce vendredi matin, mes réflexions se concentraient sur les vacances à venir et délaissaient enfin les craintes liées aux disparitions. Au rythme de mes pas, je comptais les jours me séparant du départ, les convertissais en heures, en minutes, en secondes, en respirations, en battements de cœur. Chaque échéance ainsi matérialisée me devenait plus facile à gérer qu’un avenir flou : elle me procurait une patère sur laquelle accrocher le fil de mes pensées. Je compris mieux le besoin qu’avait Papa de cadrer si rigoureusement chaque espace de son agenda : cela allège la charge des temps contraints et renforce la puissance des moments de liberté.

Enroulé dans une couverture, je longeai le trottoir jusqu’au second coin de rue. Une courte semaine avait suffi à me rendre l’absence de vêtements supportable – même si l’expérience demeurait désagréable. Dans les lieux publics, il s’agissait seulement de ne pas prêter attention aux autres, d’éviter les regards – cela différait peu des usages que j'avais appris en grandissant, bien que, ce matin-là, la foule me parut particulièrement dense. Je tournai à droite devant les étals du fleuriste. Là, un vertige me coupa les jambes. Le trottoir semblait s’ouvrir sur un grand vide. À la place de la bouche de métro encadrée de son édicule art nouveau s’étendait la vacuité d’une esplanade pavée. Je secouai la tête et rebroussai chemin, convaincu que, dans l’égarement de mes pensées, je m’étais trompé de rue. L’évidence ne me frappa qu'après une dizaine de minutes d’errements dans les pâtés de maisons alentour : plus aucun escalier ne menait sous la terre. J’hésitai à demander autour de moi, à enquêter sur la nature de cette nouvelle disparition : s’agissait-il seulement de cette entrée, de tout le réseau du métro, ou d’autre chose encore ? Mais même dans cet état de panique, je n’osai pas attirer l’attention sur moi. D’autant plus qu’à cette heure matinale, tous les passants semblaient pressés sous leurs couvertures, guère enclins à répondre à mes questions dignes d’un halluciné. Je me collai à l’étal du fleuriste où, au-dessus de roses délicatement parfumées, je pris une série de longues inspirations – chacune ponctuée d’un Putain mais c’est pas vrai désespéré. Enfin, j’entrepris de rejoindre à pied le quartier de mon bureau, en me répétant tous les dix pas que marcher en plein air serait plus sain que d’affronter nu l’infâme promiscuité du métro. Par chance, malgré les promesses de pluie, une éclaircie accompagna mon trajet.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Tocca ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0