Chapitre 13

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Le sang empestait. La fureur n’avait pas quitté Kim, mais l’odeur des armes à feu encore chaudes et de ce liquide poisseux qui recouvrait ces hommes, Naeliya se sentait nauséeuse. Charles avait eu au moins la décence de baisser la vitre, apportant ainsi un peu d’air frais, mais ce n’était pas assez pour chasser le macabre de la voiture. Il lui fallait attendre encore un moment avant qu’elle ne puisse fuir le véhicule et trouver de quoi l’aider à mieux respirer. Pourtant, quand le SUV se gara au manoir, personne ne bougea.

— Mademoiselle Clark… tenta Tristan, installé derrière elle.

Mais face à son silence, aucun n’osa dire quoi que ce soit. Carl ouvrit sa portière, en premier. Un à un, ils quittèrent le véhicule, sauf la jeune femme qui ne réalisait pas encore ce qu’il venait de se passer. Elle avait participé à un massacre de masse. Elle l’avait, elle-même planifié. Était-elle soulagée ? La réponse était clairement non. Se sentait-elle mieux ? Non plus. Alors pourquoi avoir fait tout ça si c’était pour avoir envie de vomir et pleurer en même temps ? Le regrettait-elle ? Non ! Cette pensée intrusive la rendit plus acide. Elle ne regrettait pas de les avoir fait souffrir, mais est-ce que le reste de cette famille méritait ça ?

— Ah ! s’exclama une voix. Vous êtes rentrés ! Oh ! Vous… devriez vous doucher et vous changer, les parents de Mademoiselle Clark sont ici.

Tous tournèrent la tête vers Jess qui avait accouru pour les réceptionner avant qu’ils ne mettent un pied au manoir, de risque de créer un chaos sans précédent avec la famille de la jeune femme qui n’en croyait pas ses oreilles.

— Mes parents sont là ? Demanda-t-elle.

— Ouais et votre mère a l’air d’être sur le point de s’évanouir.

— Mon père ?

— Euh… C’était un militaire ? Demanda Jess, légèrement mal à l’aise.

— Colonel, répondit Naeliya.

— Bah, ça se voit… Vous devriez y aller, c’est… glacial à l’intérieur.

Ni une ni deux, elle sauta au bas du véhicule et s’avança, mais Jess l’interrompit.

Carl et Kim se tendirent. Allait-il lui faire une autre remarque ? Non. Le jeune homme lui prit la main et la posa sur son épaule, la guidant vers l’intérieur. Le groupe les suivit, mais disparu une fois entrée. Si les parents de la jeune intrépide se trouvaient ici, autant faire bonne figure et se montrer propre. Il ne leur fallut pas longtemps avant de pouvoir redescendre dans le salon. Mais pendant qu’ils se précipitaient dans les escaliers, Naeliya fut amené au salon.

— La voilà, retentit la voix dur et froide de l’Oni en chef.

— Naely ! s’écrièrent ses parents, la voyant entrer.

— Maman ! Papa ! s’exclama-t-elle à son tour.

Jess la quitta et elle sentit les mains inquiètes de sa mère la parcourir, cherchant la moindre blessure. Quant à son père, il gardait le silence, lui tenant l’épaule, comme s’il était sur le point de s’évanouir et cherchait à garder son équilibre. Cette simple pression fit comprendre à sa fille qu’il savait ce qu’elle avait fait. Elle ne devait pas craquer, pas maintenant.

Le trio fut dirigé vers un canapé où ils s’installèrent. Père et mère se resserrant autour de leur enfant, comme pour la protéger des attaques extérieures, tout comme ils l’avaient fait quand l’accident lui avait retiré la vue.

On leur proposa des verres d’eau, mais aucun des trois n’y toucha. Les parents par crainte et la fille parce qu’elle ne le voyait pas, et surtout parce qu’elle ne pouvait pas bouger.

— Madame et Monsieur Clark, commença Taeliya, de cette voix douce et calme qui avait permis à Naeliya de rester en vie, jusqu’à maintenant.

Mais aucun des deux ne la regardait. La mère, pleurant en silence, continuait d’inspecter sa fille, comme si une blessure qu’elle n’avait pas vue, avec ses 15 premiers passages, apparaîtrait comme par magie. Le colonel Clark, quant à lui, réfléchissait à ce qu’il allait bien pouvoir dire, conscient qu’ici, il n’était pas en terrain connu.

Alors que Taeliya allait de nouveau les appeler, des bruits de pas précipités, descendant les escaliers, résonnèrent. Un groupe d’hommes apparu dans l’encadrement de la porte, les cheveux encore trempés. Ils avaient essayé de faire au plus vite. Cependant, à leur arrivée, ils pouvaient sentir que la tension était palpable.

— Veuillez nous excuser, fit la voix de Kim, plus calme, redevenue normale. Chef, Boss, Princesse.

Taeliya leur sourit, installée entre son mari, son fils et son père qui s’était placé à sa droite, jambes croisées avec une élégance provocante. Kim jeta un coup d’œil à la non-voyante. Elle lui semblait être une détenue en marche vers la chaise. Ou une condamnée vers la guillotine. Il avait envie de la rejoindre pour écarter ses parents afin de lui permettre de respirer un peu. Alors qu’il croisait le regard de la mère, il s’aperçut que Naeliya pleurait en silence, se retenant sûrement pour ne pas se donner en spectacle. Tiraillé par l’envie, il y céda finalement, passant derrière Tarik et Martin pour se diriger vers le canapé où s’était installée la petite famille. Il s’inclina légèrement et se présenta :

— Madame Clark, Monsieur Clark. Je suis Kim, le second de l’Oni.

Le couple frissonna, mais l’imitèrent en le saluant d’un hochement de tête timide et peu serein. Naeliya ne broncha pas.

— Naeliya, l’appela-t-il.

C’est à cet instant qu’une réaction se fit. Les larmes qu’elle avait retenue jusque là, dégringolèrent sur ses joues en une cascade ininterrompue. Elle tremblait de tout son corps. Sa mère lui frotta le dos, mais rien ne pouvait apaiser sa fille. Alors, Kim s’agenouilla face à elle, posa sa large main chaude sur son genou. La jeune femme se laissa tomber en avant, entourant son cou de ses bras, plongeant son visage dans le creux de son épaule, pleurant enfin avec force.

Là, devant un clan tout entier, mortel et sauvage, dans les bras du pire fléau du monde, Naeliya présenta à ses parents un spectacle horrifiant. Elle, pleurant ses peurs trop longtemps contenues, sa douleur, toute sa colère et sa haine du monde. Son cri fut le plus terrifiant, mais l’Oni coréen tint bon. Il la serra un peu plus fort contre lui, entourant sa nuque de ses doigts, la lui massant, sans rien dire. Samsara lui-même gardait le silence face sa détresse, l’écoutant simplement, ressentant ses émotions. Les parents de la jeune femme la regardèrent, figés par ce que leur fille était. Elle avait vécu dans l’horreur, le néant et la souffrance depuis tant d’années, alors craquer maintenant, après les efforts qu’elle avait produits pour reprendre sa vie en main… C’était difficile pour eux.

Le flot d’émotions s’estompa, petit à petit, la laissant sans forces. Kim passa ses bras sous elle et la souleva contre son torse large et puissant. Il s’éloigna des parents de la jeune femme et prit place, parmi ses compagnons, la gardant sur ses genoux, sous le regard du père et de la mère, visages vidés de toutes couleurs, se demandant sûrement ce qu’il se passait et si leur fille ne s’était pas fourré dans une autre histoire dangereuse.

— Madame et Monsieur Clark, se lança Stein, après un long moment de silence à regarder le bras droit de son genre, tenir une femme contre lui, sans qu’elle n’en ait peur ou ne cherche à le fuir.

— Nous avons besoin de comprendre, dit le père.

— Votre fille s’est trouvée dans une situation, pour le moins épineuse, raconta Stein avec un calme terrifiant.

— Une situation épineuse ? s’enquit Louisa, tournant son regard vers lui.

Stein leur raconta, dans les grandes lignes, ce qu’il s’était passé, jusqu’à aujourd’hui. Le couple Clark attendait qu’on leur dise le reste.

— Ils sont morts, déclara Naeliya.

— Morts ? Oh, mon dieu ! Souffla Louisa Clark, plaquant ses deux mains sur sa bouche, horrifié par le ton sans émotion de sa fille. Naely, que-

— Monsieur Gervais, dit-elle simplement.

— Ton client ?

Naeliya hocha la tête.

— Je ne vois pas quel est le rapport avec ton client et ce… cet homme abject, fit la femme.

— Monsieur Gervais est en lien avec Monsieur Ernandez, expliqua Naeliya. Du moins, il l’était, vu que lui et son fils sont morts…

— Naely, intervint son père, de cette voix autoritaire qu’il employait pour s’adresser à ses soldats. Essaye tu de nous dire que ton client est mêlé à notre accident ?

Le silence tendu rendait l’atmosphère pesante.

— Oui.

La respiration de Louisa s’accéléra. Son mari resta de marbre, le regard agrandit par la surprise.

— Madame Clark ! s’exclamèrent Laly, Taeliya et Joe.

Le médecin se précipita vers elle pour lui porter assistance.

— Qu’avez-vous fait de cet homme ? Demanda le colonel avec fureur.

— Votre fille nous a demandé de le laisser en vie, répondit Carl.

— Dommage, dit Dorian. Je voulais jouer avec…

— Je te trouverai quelque chose à faire, lui lança Orlan, amusant son ami.

— Je savais que je pouvais compter sur toi, s’amusa l’Oni.

Ils furent interrompus par le regard noir de leur chef, ce qui les fit taire.

— Nous… Nous devrions ramener notre fille chez nous, déclara aussitôt Louisa, se relevant, avec l’aide de Joe et Taeliya. Nous… Nous vous sommes très reconnaissant pour tout ce que vous avez fait pour notre famille et Naeliya. Merci de l’avoir protégé… Mais…

Stein leva une main pour imposer le silence.

Il comprenait où voulait en venir la femme, et bien que cela le brisait de séparer sa fille d’une amie qui lui ressemblait et la comprenait plus que le clan, elle était la fille d’une famille brisée qui avait besoin de temps pour se reconstruire. Et Naeliya le comprenait aussi. Elle voulait s’accrocher à Kim, mais sa poigne autour de sa chemise se fit plus lâche, jusqu’à retomber contre elle. L’Oni sentit une panique sourde gronder en lui. Sa famille voulait les séparer ? Non ! Non ! Ils ne pouvaient pas faire ça ! Ils n’en avaient pas le droit !

Vraiment ? Tu sais qu’ils sont sa famille. Nous ne sommes rien dans sa vie. Les seuls qui se sont attachés… C’est nous… murmura Samsara, triste, dans l’esprit du coréen qui se retint de dire ou de faire quoi que ce soit.

En avait-il vraiment le droit ? Quel rôle avait-il pour interdire la famille de la jeune femme à les séparer ? Alors, malgré l’envie terrible de la kidnapper pour l’enfermer chez lui, Kim se leva et l’aida à rejoindre ses parents. Une des femmes du clan arriva, tenant le bagage de la non-voyante et le tendit au père qui lui adressa un merci poli.

Taeliya s’approcha de la jeune femme et la prit contre elle, glissant discrètement quelque chose dans sa main avant de murmurer à son oreille, de façon à ce que seules elles puissent entendre :

— Tu es la bienvenue. Quand tu te sentiras prête, je t’attendrai.

Naeliya hocha la tête, remercia tout le monde pour ce qu’ils avaient fait et s’excusa, du plus profond de son cœur, pour sa présence et ce que ça leur avait apporté comme dérangement. Laly et
Gérard voulurent lui dire qu’elle n’avait jamais été le fardeau qu’elle se pensait être, mais Stein les arrêta. Le mal était fait et sa famille avait besoin d’une guérison totale.

Elle se tourna vers le groupe d’Oni qui se trouvait là. Elle tendit sa main vers Kim, qui la lui prit avec délicatesse, de peur qu’il ne la brise s’il la retenait trop fort. Un dernier au revoir à cette équipe qui lui avait permis de venger les siens, puis elle quitta définitivement le manoir, ainsi que leurs vies.

Dans la voiture de ses parents, Naeliya ne dit rien. Gardant son désespoir pour elle, son envie de pleurer également. À l’avant, ses parents restèrent silencieux. Ne se regardant pas, ne lui adressant pas le moindre mot ni regard. Tout ce qu’ils auraient à se dire pouvait bien attendre la maison.

Mais qu’y avait-il à dire ? Qu’elle avait sympathisé avec un clan de mafieux ? Qui plus est le plus connu et sanguinaire du pays, si ce n’est plus ? Ou qu’elle s’était liée à un des Oni ? Qu’elle était amie avec leur maîtresse et Elios.

Une larme coula enfin.

Elle n’avait pas pu lui adresser le moindre mot. Ce petit garçon qui lui avait donné tant de sourire et de raisons de rire, malgré sa cécité complète et irréversible. Kim qui fut son support, Samsara, le démon gentlemen avec qui elle adorait parler dans ce rêve et Taeliya, dont la chaleur et la douceur lui avait presque guéri le cœur.

La douleur intense qu’elle ressentit à cet instant, l’absorba dans un trou noir et sans fond. Les abysses du chaos émotionnel la privèrent de respiration, puis sa conscience s’effaça.

Le chagrin, la douleur, la reconnaissance et… l’affection qu’elle avait ressentit pour ce monde-là, tout ça disparu avec elle.

***

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