Chapitre 14
Un an.
Un an passa sans qu’ils n’aient plus aucune nouvelle de la jeune femme. Après son départ du manoir avec ses parents, Naeliya Clark avait littéralement disparue de la surface de la planète. Taeliya avait attendu que la jeune femme la contact, lui laissant le temps de se remettre de ses émotions. Mais après trois mois dans contact, Taeliya avait tenté de trouver le moyen de la joindre… sans résultats.
Elios demandait constamment des nouvelles de l’interprète, mais quoi lui dire ? Quoi répondre à ce petit garçon qui vous demandait quelque chose dont vous savez que vous ne pourrez lui dire ce qu’il veut entendre. Faire face à ses grands yeux curieux où quelques larmes brillaient.
Mais celui qui l’avait mal vécu fut Kim.
Ils l’avaient vu dépérir, devenir aussi vide qu’une coquille sans habitant. Sans âme. Tout comme Noah et sa femme, quelques années auparavant. Mais cette fois-ci, c’était un autre niveau et pour lui, voir son meilleur ami dépérir de façon très dangereuse, l’avait inquiété. Elle n’apparaissait plus la nuit, dans le rêve, Samsara était resté silencieux. Pendant leurs missions qui continuaient à affluer durant l’année, l’Oni était devenu innarrêtable. Sombre, blessé, torturé et inquiet. Son cœur ? Détruit, brisé et nécrausé. Le coréen ne ressemblait plus à cet homme contenu, droit et féroce, mais sur qui on pouvait compter, avec un humour fin. Non, cette image de lui n’existait plus.
Taeliya accoucha d’un deuxième garçon. Thomas Stigas. Ce nouvel accouchement, couplé avec les émotions tenues suite à la disparition de son amie, fut encore plus compliqué que celui d’Elios. Le garçonnet avait immédiatement pris son rôle de grand frère très à coeur. La grande tristesse que les adultes ressentaient, affectait les enfants.
Où se trouvait Naeliya Clark et pourquoi avait-elle disparu ?
[…]
Dans une chambre, les bips d’un moniteur remplissaient l’espace aseptisé. Les murs blancs rendaient l’endroit déprimant. La télé fonctionnait à volume bas, offrant un fond sonore pour rendre la pièce un peu plus chaleureuse. Une porte s’ouvrit, des gens entrèrent, on discuta, puis la chambre se vida. Quelques minutes plus tard, on toqua, une nouvelle personne arriva, poussant un chariot.
— Bonjour, Madame Clark.
— Bonjour, Gloria, répondit la voix fatiguée de Louisa, installée sur un fauteuil, à côté du lit où reposait Naeliya.
— Vous n’êtes pas encore rentrée ? s’enquit l’infirmière, approchant son chariot médical et s’affaira autour de la patiente.
— Mon mari ne devrait pas tarder. Est-ce que le médecin a des nouvelles, pour expliquer son état ?
— Malheureusement, je n’ai pas l’accréditation nécessaire pour être mise au courant des recherches du médecin, répondit la femme, changeant la perfusion vide.
— Un an… Ça fait un an qu’elle est dans cet état et personne ne sait pourquoi…
Une larme silencieuse coula sur la joue de Louisa.
Il y a un an, alors qu’ils rentraient du manoir Carlington, dans un silence pesant, ils avaient entendu leur fille pleurer sans en connaître la raison réelle. Était-ce parce que le clan l’avait menacée ? Parce qu’elle avait enfin réussi à venger leur petite famille de trois ou était-ce un chagrin d’amour ? Aucun de ses deux parents ne le savait à l’époque, bien que maintenant, quelques doutes se forment. À l’instant où Christopher s’était garé, ils avaient réalisé que quelque chose n’allait pas. C’est là qu’ils la découvrirent, évanouie contre la vitre de sa portière.
Sans réfléchir plus loin, le père avait relancé le moteur de sa voiture et ils avaient foncé droit vers l’hôpital où elle fut prise en charge. Depuis ce jour, Naeliya Clark était plongée dans un coma incompréhensible, dormant dans un lit peu confortable et froid. Perfusion sur le bras, branchée à des moniteurs qui suivaient sa tension et son coeur. Des médecins venaient régulièrement la voir, mais en un an, aucun changement, aucune évolution. Le poids d’une culpabilité qui n’avait pas lieu d’être, pesait sur les épaules du couple qui devait regarder la jeune femme, inerte sur un lit, dans une chambre stérile.
Les médecins et les infirmières, même le staff de nettoyages et cantinières connaissaient la famille Clak et leur fille dans le coma. Elle était étudiée par les divers élèves en médecines, car son cas était assez étrange et exceptionnel.
Trois coups portés à la porte tira Louisa de ses pensées et vit son mari entrer.
— Je dérange ? Demanda l’homme, un petit sourire poli adressé à l’infirmière qui s’occupait de l’interprète.
— Bonjour, Monsieur Clark. Je terminais juste les soins médicaux de votre fille. L’infirmière pour son hygiène est déjà passé ce matin.
— Rebonjour, chérie, dit-il, embrassant le front de sa femme. Comment va-t-elle ? A-t-on des nouvelles ?
— Malheureusement non, soupira Louisa, tenant la main de son bébé qui refusait de se réveiller pour les rassurer.
Christopher déposa un sac d’affaires et commença à les ranger dans le placard de la chambre, mais quelque chose attira son attention.
— Chérie, c’est à toi ? Dit-il, tenant entre ses doigts un morceau de papier froissé.
Louisa se retourna, fronçant les sourcils, ne reconnaissant pas ce que tenait son mari.
— Non, ça ne me dit rien. Peut-être est-ce à Naely ?
Christopher n’aimait pas fouiller dans les affaires de sa fille. Mais si ce que contenait ce bout de papier pouvait les aider, alors il devait enfreindre sa propre règle. Il le déplia et étudia la ligne de numéros. Il sortit son téléphone et le composa.
Après quelques secondes de tonalité, une voix féminine répondit :
— Allô ?
— Bonjour, se lança l’homme, peu sûr de savoir à qui il s’adressait. Veuillez m’excuser, mais ma fille avait votre numéro et je ne savais pas ce que je devais en faire.
— Pardonnez-vous, votre fille, vous dites ? s’étonna la voix, à l’autre bout du fil. Qui êtes-vous, Monsieur ?
— Oh, je m’appelle Christopher Clark.
Le silence qui lui répondit fut surprenant. Puis des larmes retentirent.
— Mo-Monsieur Clark, c’est Taeliya Carlington à l’appareil, se présenta enfin la jeune femme.
— Mademoiselle Carlington ?! S’exclama Christopher, surpris. Vous avez donné votre numéro à ma fille ?
— En… En effet, Monsieur. Quand vous êtes parti, ce jour-là, je le lui ai donné, au cas où elle aurait envie de parler à une amie. Oh, mon dieu ! Je… Je suis si heureuse de vous entendre ! Co… Comment va Naeliya ?
Cette fois-ci ce fut au tour du père de garder le silence un moment, avant de lui répondre tristement :
— Ma fille est dans le coma… depuis un an.
Un son étranglé se fit entendre, puis une voix grave et basse reprit à la place de la jeune femme.
— Allô ?
— Chéri, c’est le père de Naeliya au téléphone, elle… Naeliya est…
Les sanglots retentirent, amenant les larmes du père qui jeta un regard sur sa femme et sa fille. Louisa le dévisagea.
— Christopher, qui est-ce ? lui demanda-t-elle.
— La jeune Carlington. C’était son numéro sur le bout de papier, répondit-il, la gorge serrée.
Louis porta une main à sa bouche.
— P-Passe la moi.
Il lui tendit le téléphone et put entendre les sanglots de la jeune femme.
— A… Allô, Taeliya Carlington ? C’est… C’est Louisa Clark, la maman de Naely… Naeliya…
— Madame Clark, sanglota Taeliya, partagée entre le soulagement et la tristesse. Nous avons tous cru que vous aviez décidé de vous effacer pour ne pas être retrouvés…
— Je suis sincèrement désolée, mais… Naely… Elle… Elle…
— Où êtes-vous ? Est-ce que nous pouvons venir la voir ? demanda la jeune femme, d’une voix pressée et peu certaine.
— Bien entendu. Je vous envoie l’adresse.
Elles raccrochèrent et Louisa tapa le nom de l’hôpital, la ville où il était situé, ainsi que le service dans lequel se trouvait la chambre de sa fille et envoya le tout à la fille de Stein qui avait sincèrement l’air bouleversée à l’annonce du coma de Naeliya.
C’est bien plus tard, à l’heure du déjeuner que des pas précipités résonnèrent dans le couloir de l’hôpital. Quelques voix se firent entendre.
— C’est quelle chambre ? Demanda quelqu’un.
— Attends, on va demander. Bonjour, nous cherchons la chambre de Mademoiselle Naeliya Clark. Pouvez-vous nous l’indiquer ?
— Euh… Ou-Oui, c’est la troisième sur la gauche, avant la porte de changement de service, répondit une infirmière, terrifiée.
— Merci beaucoup.
Les pas se rapprochèrent, puis le silence. Quelqu’un toqua et Christopher ouvrit devant tout un groupe sombre.
— Monsieur Clark, fit la voix de Taeliya, portant un bébé contre elle. Mon dieu que ça fait du bien de vous voir.
— Mademoiselle Carlington. Entrez.
Mais quand ils mirent un pied dans la chambre, le bip des moniteurs les figèrent. Ils l’avaient cherché, fouillé la planète entière pour retrouver la non-voyante qui avait partagé leur vie, ne serait-ce qu’un petit temps. Et voilà, qu’il avait suffi d’un morceau de papier pour que tous se retrouvent devant elle, alitée, branchée de partout, dormant comme si demain ne la réveillerait jamais. Ils n’avaient pas disparu, bien au contraire. Ils avaient toujours été là, mais dans tous les scénarios qu’ils avaient pu se faire, celui qui se déroulait devant eux, n’était pas celui qui avait eu le plus de votes.
Taeliya s’approcha de Louisa pour la prendre dans ses bras, comme une vieille amie venue supporter une autre en plein deuil. La femme se laissa faire et remarqua l’enfant dans ses bras.
— Vous avez accouché, murmura-t-elle.
— Oui. Voici mon deuxième fils, Thomas.
— Je peux ? demanda Louisa.
Taeliya le lui tendit et la femme put admirer le bébé qui la dévisageait avec un regard curieux et franc. Louisa ne put s’empêcher de sourire à l’enfant.
— Bonjour, petit ange, murmura Louisa.
Alors que les deux femmes restèrent silencieuses, Kim, qui avait fini par entrer dans la chambre, son tour, se posta devant le lit.
Samsara hurlait dans son esprit. Elle n’était pas disparue ni morte et le vide qu’ils avaient tout deux ressentit était soudain moins vertigineux. Taeliya se tourna vers son ami qui regardait la jeune femme, endormit. Tout comme Noah, des années plus tôt, Kim ne pouvait bouger, du moins ne l’osait. Il ne savait pas quoi faire ni quoi dire. Est-ce qu’elle se réveillerait s’il lui parlait ou la touchait ? Lui ferait-il plus de mal en posant sa main sur elle ? Tant d’hésitation et de peur qu’il n’arrivait pas à résoudre seul. C’est alors que Stein, qui faisait partie du cortège avec sa femme et leur fils, fit un signe de sortir de la chambre, afin de lui laisser du temps seul avec Naeliya. Christopher refusa doucement, préférant garder un œil sur sa fille et cet homme étrange, mais poli. Un regard à Taeliya et Stein accepta cette rétisence. Il fit sortir tous les autres dans le couloir, en dehors du père, de la mère de Naeliya et Kim. Louisa rendit Thomas à sa mère et les regarda quitter la chambre, puis la porte se refermer derrière eux.
— Kim, c’est ça ? demanda Christopher à l’Oni, figé devant la jeune femme.
— C’est ça, Monsieur Clark, répondit-il. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?
Louisa prit la parole à la place de son époux pour raconter le retour et leur découverte de son évanouissement, puis tous les efforts qu’ils avaient fait pour elle, durant cette dernière année, la maintenant en vie du mieux qu’ils le pouvaient.
— Mais même après tout ça, dit la femme. Elle ne se réveille pas.
— Quand la Princesse a reçu votre appel, nous étions tous en réunion. J’ai cru mourir sur place quand je l’ai entendu parler avec le colonel Clark, expliqua Kim, ne fixant son regard que sur l’endormie. Mais quand elle nous a dit que votre fille était dans le coma depuis tout ce temps… J’ai cru que le sol se dérobait sous moi.
— Quelle est votre relation avec ma fille ? l’interrogea Louisa, de façon à ne pas brusquer la terreur qui lui faisait face.
— Ce serait trop compliqué à expliquer, dit-il. Mais sans elle… Je ne peux plus fonctionner. C’est comme si on me retirait le cœur et les poumons et qu’on m’obligeait à nager dans une eau glacée.
— Vous ne l’avez connu qu’une semaine, lui fit remarquer le père, bras croisés contre sa poitrine.
— Je sais, murmura l’Oni. Mais votre fille a mis de la couleur et de l’espoir dans ma vie et il n’y a qu’elle qui le puisse. Colonel, savez-vous ce qu’est la vie d’un Oni ?
Le silence emplit la chambre, uniquement bercé par le bruit des moniteurs.
— Hormis ce que l’on peut voir dans les nouvelles du jour, répondit Christopher, frissonnant encore sur ce qu’il avait entendu, quelques années auparavant avec cet hôtel privé réduit en cendre suite au kidnapping de la fille Carlington.
Kim eut un petit rire désabusé.
— Le sang, la mort et la colère, souffla Kim. Tuer est notre quotidien. Protéger notre maîtresse est notre quotidien. Vivre en communauté réduite avec le mal en nous, voilà ce qu’est notre vie, Madame et Monsieur Clark. Le sang et l’ombre. Ce que vit votre fille, c’est le néant et la blessure. Pourtant… Pourtant, je peux la voir sourire, l’entendre rire et jouer à un jeu d’esprit avec nous. Elle est similaire à notre Maîtresse. Blessée, abusée par la vie et détruite par un fou ou une conscience fragile.
Kim osa enfin poser ses doigts sur sa main froide.
— Puis-je avoir un moment seul avec votre fille ? S’il vous plaît…
Christopher allait refuser, mais sa femme, comprenant un peu mieux la situation, le força à quitter la chambre, pour rejoindre la horde dans le couloir. Une fois la porte refermée, le géant se laissa tomber sur le fauteuil, près du lit, prit la main de la jeune femme et ferma les yeux.
S’il ne pouvait la voir, alors il pourrait la forcer à venir le trouver dans un endroit où elle se sentirait en sécurité. Le seul endroit où elle se savait protéger.
Son rêve.
***

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