Chapitre 16
Voilà quelques jours que Naeliya était réveillée. Doucement, elle avait repris ses esprits et ses parents lui avaient expliqué ce qu’elle savait déjà. Mais bien sûr, elle ne pouvait parler du secret que partageaient les Oni avec leurs moitiés. Allez expliquer à vos parents ou membres de votre famille que vous êtes liés à une personne qui possède, dans son esprit, une sorte de démon qui représente son côté sombre et que vous pouvez le voir en rêve et converser avec la créature. Parions que vous allez vite vous retrouver en camisole de force dans une chambre capitonnée. Naeliya avait donc dû feindre l’étonnement et l’horreur, puis pleurer de nouveau, pour rendre le tout crédible.
Taeliya était revenue le lendemain pour lui présenter Thomas qui gazouillait gaiement dans ses bras. Elios fut le plus excité de retrouver la jeune femme. Il avait sauté sur le lit et s’était blotti contre elle, comme il le faisait avec ses parents. Sa mère en avait presque pleuré, souriant avec bienveillance. Elle avait su dès le départ que la non-voyante était comme elle et qu’elle n’était pas un danger pour eux. Avec la découverte que cette dernière avait faite concernant le secret des Oni, la princesse avait réalisé beaucoup de choses grâce à sa nouvelle amie. Sonia et Jess étaient venus s’excuser auprès de la jeune femme alitée. Celle-ci leur avait déjà pardonné, mais le regard acéré de Kim les avait bien avertis qu’il ne serait plus aussi « tendre » avec eux qu’avant et Tristan était lui-même venu prendre la responsabilité des actions de son compagnon. Carl avait paru plus soulagé, mais aussi plus vieux, sûrement dû au fait qu’il était celui qui avait essayé de préserver l’âme de son ami et d’esquiver une guerre ouverte entre l’Oni et le reste du monde. Il avait été sincèrement heureux de la voir enfin réveillée. Chacun s’était présenté à elle afin de lui adresser son soulagement et des mots encourageant. Orlan et Dorian avaient fait les pitres, faisant rire Taeliya, Naeliya, Sonia et Louisa, bien que cette dernière eut un peu de mal à se détendre en la présence des mafieux.
Tarik, Charles et Martin avaient été les plus discrets, bien qu’ils aient partagé avec la jeune femme, beaucoup de choses. Quant à l’Oni qui les dirigeait, il s’était un peu plus adouci avec elle, comprenant que son ami de toujours avait failli se perdre avec sa disparition. Mais Noah étant ce qu’il était, sa femme restait sa priorité et il ne s’approchait jamais de Naeliya, à moins que sa femme ne le lui demande.
Stein était passé avec sa fille, s’assurant que la nouvelle amie de celle-ci soit assez en forme pour discuter.
Mais le soir, quand l’hôpital se calmait, seul Kim restait à son chevet. Il ne partait qu’une fois dans la journée, pour se doucher et se changer ou rejoindre son groupe afin de s’entraîner ou faire des réunions. Il la quittait rarement. La nuit, elle bavardait avec Samsara qui s’amusait beaucoup de pouvoir retrouver la jeune femme, tandis que l’Oni montait la garde.
Les jours passèrent et Naeliya devait tout réapprendre. Marcher, se déplacer sans rien voir, toucher et goûter. Même sentir l’air était devenu un nouveau défi qu’elle n’avait jamais pensé devoir relever.
Toc, toc, entendit-elle un matin, contre sa porte.
— Oui ? Dit-elle.
— Bonjour, ma chérie, dit la voix enjouée de sa mère. Oh, il n’est pas là ?
— Bonjour, maman, sourit la jeune femme. Non, Kim est rentré pour se doucher et se changer. Ils ont une mission aujourd’hui.
Louisa frissonna.
Depuis qu’elle avait appris ce qu’ils avaient fait à Pablo Ernandez et sa famille, Louisa n’était pas sereine. Pourtant, sa fille lui apprenait à ne pas les craindre, du moment qu’elle ne cherchait pas à les combattre. En avait-elle même envie ? La réponse était évidemment non.
Louisa déposa un sac sur la petite tablette médicale et en sortie plusieurs produits quand un toqua de nouveau.
— Décidément, fit sa fille en souriant. Oui ?
— Bonjour, dit Taeliya, passant la tête par la porte.
— Taeliya ? Salut ! s’exclama la non-voyante, heureuse que son amie passe la voir.
— Naeliya ! s’écria la voix fluette du garçonnet de presque cinq ans.
— Mon petit Prince ! Tu es venu me voir avec ta maman et ton frère ? demanda-t-elle, ouvrant les bras depuis son lit.
— Oui ! Kayle et Stan voulaient venir, mais j’ai pas voulu ! répondit l’enfant, grimpant sur le fauteuil pour sauter contre elle et se laisser câliner par la jeune femme.
Taeliya salua Louisa.
— Plus le temps passe et plus il ressemble à son père, soupira la jeune femme. Bonjour Louisa, vous allez bien ?
— Bonjour ma grande, l’accueillit la mère avec un sourire chaleureux. Je vais bien et toi ? Coucou mon petit cœur !
Thomas, dans son landau, tendait les bras pour la saluer à sa manière, gazouillant et souriant à tout va.
— Et je dirai que celui-ci te ressemble, s’amusa Naeliya.
— Tu trouves ?
— Je suis d’accord avec Naely, dit Louisa, aidant Taeliya à extraire l’enfant pour l’asseoir sur le canapé de la chambre privée dans laquelle Kim l’avait faite installer. Thomas ressemble bien plus à sa maman. Hein, mon petit cœur ?
L’enfant agita les bras comme pour confirmer les dires de la dame qui lui souriait avec tendresse.
Quelques secondes plus tard, on toqua à nouveau à la porte, ce qui fit rire Naeliya.
— Hé bien ! Je suis aussi connue que ça ? lança-t-elle. Entrez !
La porte s’ouvrit et la tête de Laly passa.
— Oh ! Mamie ! s’écria Elios, se dégageant des bras de la non-voyante pour glisser au bas du lit, courant vers la vieille femme.
— Bonjour, mon petit ! s’exclama la femme, se penchant pour le prendre dans ses bras. Oh, je vois que je ne suis pas la seule à être venue. Bien le bonjour !
— Bonjour, Laly, sourit Taeliya, prenant la femme dans ses bras, lui baisant les joues.
— Bonjour, Madame, la salua Louisa, imitant Taeliya, claquant une bise à la femme qui lui tint les avants-bras avec une familiarité désarmante.
— Comment allez-vous ? s’enquit-elle, son large sourire toujours aussi brillant et chaleureux.
— Nous allons bien, merci à vous, répondit Louisa.
— Coucou, ma grande ! fit Laly en se tournant vers Naeliya, installée dans son lit.
— Bonjour Laly ! Est-ce que je ne sentirais pas des viennoiseries toutes chaudes ? fit Naeliya.
— Oh, oh ? Mais dites-moi, n’aurais-tu pas retrouvé ton odorat ? s’enquit la vieille femme, un large sourire sur le visage, visiblement très heureuse de la situation.
Celui que lui adressa Naeliya fit éclater de joie la femme qui se mit à sautiller sur place telle une enfant après une très bonne nouvelle.
— Oh, ma chérie ! s’exclama Laly, frappant dans ses mains. En voilà de quoi bien nous faire commencer la journée !
Sonia et Alya arrivèrent quelques minutes plus tard, accompagnées de leurs enfants qui saluèrent la non-voyante avec timidité. Quelques mafieuses les avaient accompagnés. Deux infirmières passèrent pour le déjeuner ainsi qu’un médecin qui donna les nouvelles du jour. Après que le staff médical soit parti, Naeliya profita d’un moment de calme, tandis que les femmes discutaient et que les trois garçons jouaient dans un coin de la chambre privée, proche du berceau où roupillait tranquillement Thomas, pour se racler la gorge.
— Est-ce que tout va bien ? s’enquit Laly.
— J’ai… Il faut que je vous montre quelque chose, mais je préfère éviter que Kim et les autres hommes ou papa ne le voient.
— Tu veux que je ferme la porte à clé ? demanda Sonia, se levant déjà pour aller barricader le panneau coulissant.
— Au moins pour cinq petites minutes, accepta Naeliya qui restait immobile, le temps que la mafieuse ne se déplace pour ouvrir la porte, alpaguer une infirmière et lui demander quelque chose.
Puis, le clic retentit. Elle y était. La jeune femme ne pouvait plus faire machine arrière. Il était enfin temps, après ces quelques jours, elle allait pouvoir se lancer.
Alors, devant le regard attentif des femmes et du trio d’enfants, elle repoussa la couverture médicale et pivota pour faire pendre ses jambes dans le vide. Le silence était lourd, comme si tout le monde avait cessé de respirer, attendant le coup de grâce. Elle se fit glisser sur le sol. Quand ses pieds touchèrent terre, elle eut la sensation que sa vie d’avant revenait. Louisa se leva immédiatement, mais sa fille ne lui laissa pas le temps d’agir qu’elle la vit se tenir droite, sans trembler ni chercher son équilibre. D’un pas assuré, bras tendus devant elle, la jeune femme s’approcha du canapé. Louisa mit ses mains devant la bouche, les larmes aux yeux.
— Oh, mon dieu… souffla-t-elle. Chérie… C’est… Tu… Tu remarches ? C’est… Oh, mon dieu j’ai pas les mots !
— Je voulais vous faire la surprise, mais je manque encore d’assurance sur certaines choses, expliqua Naeliya, heureuse de l’effet qu’elle avait cherché.
— C’est extraordinaire ! lança Taeliya, sincèrement heureuse pour sa nouvelle amie. Comment tu te sens ?
La fatigue lui coupa ses forces et elle vacilla, rapidement rattrapée par Sonia.
— Assieds-toi, ma grande, lui dit la mafieuse, la voix plus douce que cette fois-ci, au manoir.
On l’aida à s’asseoir sur le canapé et elle put apprécier ce moment en toute intimité avec ces femmes qui, malgré certaines circonstances, étaient devenues sa force et sa zone de sécurité quand elle n’était pas avec Kim ou Samasara.
— Pourquoi ne veux-tu pas leur dire ? s’enquit sa mère, en plein milieu de l’après-midi, après ses séances de rééducation.
— Parce que je ne me sens pas encore assez à l’aise pour ça, répondit sa fille, dans son fauteuil, poussé par une des mafieuses qui les avaient accompagnés. Être entourée de femmes qui peuvent m’aider sans juger ni m’enfoncer, c’est plus rassurant. Et puis, tu as bien entendu le médecin, je suis en bonne voie. Donc autant préparer une grande surprise pour ma sortie d’hôpital, tu ne crois pas ? En plus, c’est bientôt l’anniversaire de papa et-
— C’est l’anniversaire de Monsieur Clark ? l’interrompit Laly.
— Oui, lui dit Louisa. Mon mari va fêter ses 53 ans d’ici une bonne semaine.
— Voilà un âge qui se fête, sourit Alya. Ce serait, en effet, un très beau cadeau, Naeliya.
— C’est pour ça que tu passes ton temps dans la salle du l’hôpital ? Demanda Taeliya, un sourire amusé sur les lèvres.
— Guilty1, pouffa l’interprète dans son fauteuil.
Quand elles arrivèrent devant la porte de la chambre, les Oni s’y trouvaient, ainsi que Stein et Jess. Le père de la jeune femme étant encore au travail, il était le seul manquant.
— Bien le bonjour à tous ! Lança Laly avec un certain entrain. Les hommes sont là, ma douce.
— Merci, Laly, sourit Naeliya qui avait déjà reconnu l’odeur du parfum de Kim, flotter dans l’air.
— Bonjour, mamie ! Entendirent-elles.
Tristan s’approcha de sa grand-mère, la prenant dans ses bras avec chaleur.
— Bonjour, mon petit. Votre journée s’est bien passée ? Bonjour, Jess.
Le mafieux embrassa également la vieille femme.
— En… Entrons, proposa Louisa, toujours si peu à l’aise en leur présence.
On ouvrit la porte et les hommes attendirent contre le mur, laissant le fauteuil passer, puis les femmes qui l’accompagnaient.
Mais alors que les hommes entrèrent, les femmes se lancèrent des coups d’oeil. Naeliya secoua doucement la tête dans un signe négatif. Un petit sourire complice s’afficha sur leurs visages. Elles partageaient un secret commun et avait un même objectif.
— Est-ce que tout va bien ? Demanda Noah, intrigué par l’atmosphère changeante de la chambre.
— Non, lui répondit sa femme, un sourire tendre qui le faisait fondre sur les lèvres.
Les deux mafieuses venues avec Taeliya, aidèrent la non-voyante à quitter le fauteuil pour s’installer sur le lit. Louisa et Laly retapèrent les coussins et le drap sur elle, tout en échangeant des regards amusés et complices.
Ce secret, les femmes se liaient à lui, car elles voulaient partager quelque chose de précieux avec les nouveaux arrivants dans leur famille étrange. Si Louisa était encore très inquiète d’être en compagnie du clan le plus sanguinaire du pays, elle pouvait apprécier Taeliya et la présence de Sonia ou encore d’Alya. Elle avait apprit que Alya ne faisait pas parti du clan. Du moins, elle y était mariée et avait donné un fils à leur chef, mais elle n’était pas née dans ce monde sombre. La femme était coiffeuse quand elle avait rencontré Taeliya et Stein. C’est ce que la fille Carlington leur avait dit. Depuis son mariage avec Stein, Alya avait revendu son petit salon pour en ouvrir un autre, un peu plus proche du manoir, tout en gardant une bonne distance. Elle accueillait des membres du clan, de l’hôtel du centre-ville et des petits gens du quartier. Bien évidemment, elle était bien gardée, ce qui rassurait Alya et Stein. Pour Taeliya, la jeune femme, bien que mère de deux garçons issu d’un mariage avec le Oni en chef, fille de Stein Carlington, elle avait été brillante dans ses études et avait ouvert deux galeries d’art. Malgré sa santé fragile, elle était adulée par cette bande d’élite et terrifiante. Louisa était une fan d’art en tout genre, mais ne se rappelait pas d’avoir une seule fois mit les pieds dans une des ses deux galeries. Devrait-elle commencer à apprivoiser ce monde horrible qui lui donnait des sueurs la nuit ?
— Prends ton temps, lui dit sa fille, captant son hésitation, alors qu’elle sentit les doigts de sa mère se crisper sur le drap. Tu n’as pas besoin de te presser d’y entrer.
Sa mère lui caressa la main et sourit .
— Tu lis dans mes pensées, ma chérie ? Ironisa-t-elle doucement et à voix basse.
— Je ne peux pas te voir, maman, mais je peux sentir tes émotions, lui répondit sa fille.
La scène se passa sous des regards attentifs et attendris, jusqu’à ce que quelques coups soient portés à la porte.
Jess ouvrit et se figea.
— Colonel Clark ?
— Jess ? Bonjour, fit Chrisopher, aussi surpris que le mafieux de se voir ici.
— Bonjour, papa ! Entendirent-ils depuis le lit.
Jess s’effaça pour laisser passer l’ancien militaire qui s’étonna de voir autant de monde réuni dans la chambre d’hôpital. Il serra la main de Stein, Noah et Kim, respectant un ordre hiérarchique qu’il apprenait encore.
Un signe de tête à toute l’assistance avant de venir embrasser sa fille et sa femme qui, sans qu’il ne le sache, lui préparaient une surprise dont il se souviendrait toute sa vie.
***
1Mot anglais pour « coupable ».

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