Chapitre 17
Les jours passèrent et les efforts de Naeliya payèrent.
Chaque jour la rapprochait de son but, celui de l’anniversaire de son père. Son corps la faisait moins souffrir qu’au début de sa rééducation. Ses muscles reprenaient forme et sa force lui revenait. Son seul regret était que ses yeux resteraient mort à tout jamais, peu importe les expertises que Kim voulait qu’elle fasse. Les médecins s’étaient tous accordé à dire qu’elle ne reverrait plus. Aussi, devrait-il se contenter des rêves pour qu’elle sache à quoi il ressemble. Mais Naeliya s’en contentait et était heureuse de ce que le destin avait bien pu lui donner.
Après sa dernière séance, elle avait reçu l’excellente nouvelle qu’elle allait pouvoir sortir le lendemain. On lui avait prescrit des séances pour continuer à travailler son corps. Ses parents avaient été fous de joie en apprenant cela.
Allongée dans son lit d’hôpital, elle regardait la télé sans grande attention, attendant qu’on vienne lui donner son repas ainsi que le traitement du soir. Kim n’allait pas tarder. Elle ne l’avait pas vu depuis trois jours. Parti en mission pour le clan, il ne l’avait pas contacté avant le midi pour la prévenir de son retour. Il lui avait promis d’être là pour dîner avec elle. Bien sûr, elle n’avait pas de sécurité comme Taeliya ou Alya, ne faisant pas partie du clan elle ne pouvait que compter sur l’Oni et la sécurité de l’hôpital.
Certains pourraient y voir là de l’indifférence ou alors de l’ignorance, mais Naeliya connaissait les règles tacites des Carlington. Le clan ne pouvait la protéger que si elle en faisait partie, sauf qu’elle avait immédiatement refusé. Pas parce qu’elle ne le voulait pas, mais parce qu’elle savait ne rien pouvoir apporter à Stein, si elle décidait d’entrer dans cette famille très spéciale. Les Oni et les démons veillaient sur elle comme ils le faisaient avec Taeliya et Jess, mais c’était tout et ça lui convenait très bien comme ça.
Son téléphone sonna sur sa gauche. Elle tendit la main pour le prendre et laissa la voix robotique de son application lui indiquer que Kim venait de lui envoyer un message vocal. Elle appuya pour l’écouter.
« Naeliya, je suis en chemin pour l’hôpital. Je devrais être là dans moins de dix minutes. Je t’ai apporté les affaires que ta mère voulait pour ta sortie de demain matin. Carl et Tristan sont avec moi. Ils voulaient venir te voir avant de rentrer chez eux. À tout de suite ! »
Sans s’en rendre compte, la jeune femme se mit à sourire. Son cœur battait rapidement dans sa poitrine. Elle appuya sur l’écran pour activer le micro et dicta :
— Bonsoir ! Tu es sûr que vous n’êtes pas trop fatigués ? Vous venez à peine de rentrer de mission… Oh, je pensais que papa passerait ce soir pour me les donner ! Tu as vu ma mère ? Et elle n’est pas tombée dans les pommes en vous voyant sur son perron ? Haha ! Je n’ai pas encore dîné, donc pas de précipitation. Faites attention sur la route.
Une autre tape sur l’écran pour entendre la voix robotique proposer d’envoyer le message et elle accepta. Immédiatement après, son téléphone sonna. Cette fois-ci, ce n’était pas un message. Elle reconnue le type de sonnerie qui indiquait clairement un appel. De plus, la voix de l’application lui criait « Kim appel ! Kim appel ! », donc impossible de confondre.
— Allô ? dit-elle.
— Mademoiselle Clark ! s’exclama la voix de Carl.
— Oh, Monsieur Carl ! Bonsoir ! répondit-elle en souriant. Bonsoir à vous trois !
— Bonsoir ! entendit-elle provenir de plus loin dans la voiture.
Tristan devait se trouver sur la banquette arrière. Carl côté passager et Kim au volant.
— Naeliya, les coupa le coréen.
— Tu n’avais pas besoin de m’appeler, lui dit-elle, bien qu’elle soit secrètement heureuse qu’il l’ait fait.
— Ce que mon ami ne veut pas te dire, reprit Carl, moqueur. C’est qu’il était impatient de vous entendre !
Ses joues s’empourprèrent.
— Vous n’êtes pas loin, dit-elle avec un peu plus de timidité. Ah, quelqu’un toque à ma porte.
Mais au lieu de raccrocher, elle posa simplement son portable sur le lit, juste à côté d’elle.
— Entrez !
Mais alors qu’elle pensait que ce serait une infirmière pour le repas et les traitements du soir, une odeur familière lui parvint et tout son corps se tendit/
— Vous n’êtes pas l’infirmière, dit-elle d’une voix dure que les trois Oni perçurent comme une alerte d’intrusion.
Kim appuya sur l’accélérateur. Ils n’étaient plus très loin. Il pouvait voir l’énorme bâtiment depuis la route. Encore quelques mètres et il serait auprès d’elle. Pourvu que l’intrus ne cherche pas à jouer au héros, il risquerait de réveiller le pire de l’Oni et il ne voulait pas que Naeliya en soit témoin.
— Mademoiselle Clark, fit la voix d’un homme qu’ils reconnurent tous sans pouvoir mettre de nom dessus, jusqu’à ce que la jeune femme le dise.
— Monsieur Gervais.
Carl muta le micro du téléphone pour dire :
— Gervais… C’est pas le gars qu’elle t’as demandé d’épargner ?
— Si, gronda le conducteur, les mains serrées sur le volant.
Le coréen pila, cent mètres plus loin, devant l’accès des visiteurs. Les trois Oni se précipitèrent à l’intérieur, alors qu’ils écoutaient Naeliya tenter de gagner du temps. Elle les savait tout près et ils pouvaient saluer son courage.
— Qu’est-ce que vous voulez ? L’entendirent-ils demander.
— Je… Depuis que ces monstres ont tué mon compagnon… commença Gervais, visiblement partagé entre l’envie de lui faire du mal et l’inquiétude qu’il tombe sur un Oni ou un membre du clan pour lequel ils travaillaient.
— Il est là ! S’exclama Tristan, pointant l’homme devant la porte de la chambre.
Gervais se retourna pour voir débarquer trois molosses dont un qui l’avait traumatisé. Tristan était certes le plus jeune et le plus fougueux, mais il était loin d’arriver à la hauteur de ce que Noah et Carl pouvaient faire. Mais quand Kim s’était lancé, ce jour-là, l’avocat avait cru voir le
Purgatoire lui offrir une place de choix devant un spectacle édifiant.
— Non… Non, ça ne peut pas recommencer, murmura l’homme, le sang ayant quitté son corps.
Mais alors qu’il réfléchissait encore à ce qu’il allait bien pouvoir faire pour sauver sa peau, un coup de canne l’assomma.
— Naeliya ! S’écria Kim.
Les trois Oni et les personnes alertées par le boucan, admirèrent, avec effroi, l’homme allongé sur le sol, inconscient et la non-voyante, tenant sa canne de guidage dans la main, tel un club de golf qu’elle aurait tenu dans un film d’horreur pour fracasser la tête d’un zombie un peu trop affamé.
— Naeliya, tu vas bien ? s’enquit le coréen, s’approchant d’elle pour lui récupérer la canne.
— Je l’ai eut ? demanda-t-elle.
— Dans le mille, Mademoiselle, répondit Carl, non sans cacher un certain amusement.
— Il va faire dodo un moment, renchérit Tristan, accroupit devant le corps. Il attrapa quelque chose sur un chariot médical et toucha Gervais, afin de vérifier qu’il soit bien inconscient.
— Carl.
— Je vais appeler le QG, t’en fais pas, mon frère, dit l’homme au coréen qui aida la non-voyante à retourner dans sa chambre. Naeliya, je vais faire tes affaires. Tu n’es pas en sécurité, ici.
— Mais… Ma sortie c’est demain ! protesta-t-elle. Mes parents attendent de pouvoir me ramener à la maison depuis plus d’un an… Leur retire pas ça, s’il te plaît…
— Naeliya, soupira Kim. Bon, d’accord. Mais je reste avec toi cette nuit. Je veux m’assurer que quelqu’un d’autre n’essaye pas une nouvelle bravade pendant que j’ai le dos tourné.
Naeliya lui embrassa la joue, murmurant un merci que lui seul pouvait entendre. Samsara s’agitait dans son esprit, criant tant d’insanités qu’il était bien heureux que la jeune femme ne puisse pas l’écouter.
Du calme, mon ami, dit-il à son démon.
Me calmer ? L’as-tu entendu, même ?! s’époumona le démon, tournant en rond comme un lion en cage et très en colère. Il voulait se venger d’elle ! N’a-t-elle donc pas déjà assez souffert ?!
Et elle l’a assommé. Je suis tout autant en colère. Mais le lui montrer ne servirait à rien et elle ne serait que plus terrorisée. Est-ce que tu souhaites qu’elle nous fuie ?
La question fit taire le démon qui reconnu que son attitude allait loin.
Retiens bien mes mots, Oni, gronda-t-il, cependant. Cet homme doit mourir.
Je suis d’accord. Nous nous en occuperons une fois au QG. Noah va le garder en vie jusqu’à ce qu’elle sorte.
Samsara n’était pas convaincu, mais que pouvait-il faire d’autre ?
Soit, termina le démon. Mais dis-lui qu’elle manie très bien la canne. Il faudrait qu’elle m’apprenne.
Kim se retint de pouffer, mais le petit son qu’il laissa s’échapper de sa gorge attira l’attention de la jeune femme.
— Est-ce que tout va bien ?
— C’est rien. Juste le démon qui est très en colère. Il veut que tu lui apprennes le coup de canne que tu viens de faire. Ça l’a impressionné.
Naeliya éclata de rire.
Un rire vrai et sincère. Celui tinté d’une joie pure et non persillée de crainte ou de ressentiment.
— Pourquoi pas, dit-elle, entre deux fous rire. Mais je pense que j’aurai bien plus à apprendre de vous deux que l’inverse.
Kim la réinstalla sur le lit, ajustant le drap sur elle.
— Quand ils disaient que la Princesse et toi avez beaucoup en commun, fit-il. Je commence à me dire que vous auriez pu être sœurs dans une vie antérieure.
— Oh ? Tu crois ? S’étonna-t-elle.
— Je suis d’accord avec Kim, entendit-elle. Tiens, c’est son sac. On va l’embarquer, ça ira pour vous ?
— Oui. Merci de m’avoir accompagné, fit le coréen, saluant ses deux frères d’armes avec une poigne ferme et fracassante.
— Bonne soirée, Mademoiselle Clark ! On se verra demain ! S’exclama Tristan, portant Gervais sur l’épaule, comme s’il pesait rien.
— Bonne soirée à vous deux ! Leur répondit la jeune femme.
La porte se referma sur le sifflement décontracté de Carl, mais dont le son terrifiait les patients, les visiteurs et le corps médical qui les fuyaient comme la peste, de peur de finir mort ou sur le point de l’être.
La soirée fut bien plus calme, du moins… après les appels pour demander si la jeune femme allait bien. Elle put profiter d’un dîner que le coréen lui avait ammené et d’une nuit très reposante, avant d’enfin quitter les lieux.
[…]
Kim ouvrit la porte à l’infirmière qui venait pour réveiller Naeliya. Elle sursauta en voyant le géant lui faire face. Il lui fit signe d’entrer, mais de rester discrète. Après la scène de la veille, l’hôpital était encore très tendu. Voir donc l’un des Oni sur place, était effrayant. La femme hocha la tête, gardant le silence, bien que son cœur tambourinait de peur.
— Mademoiselle Clark ? Appela-t-elle, à côté du lit, tirant sur les rideaux de la fenêtre. Il faut vous réveiller, Mademoiselle.
Ils l’entendirent grommeler, puis bailler.
— Bonjour, dit Naeliya, la mine en désordre, levant les bras pour étirer son corps endormi.
— Avez-vous bien dormit ? Demanda l’infirmière.
— J’avais une bonne compagne, confia la jeune femme.
— Bonjour à toi aussi.
— Oh ? Je te croyais en bas pour manger ? S’étonna la non-voyante.
— J’attendais que l’infirmière passe pour récupérer un plateau, confia l’homme, bras croisés contre sa poitrine.
— J’ai pris mon temps ? Désolée…
— Du tout. Je vais y aller. Vous lui apportez son repas ? Demanda l’homme à l’infirmière.
— Ou-Oui, Monsieur. Dès que j’ai fini avec ses soins et sa toilette.
— Bien, je ne serais pas long.
Kim s’approcha du lit, terrifiant la pauvresse qui reculait contre le mur pour ne pas se trouver sur son chemin. Il se pencha et baisa le front de Naeliya qui sourit. Puis, il quitta la chambre et l’infirmière expira tout l’air qu’elle avait retenu.
— Ne vous inquiétez pas, dit Naeliya, compatissante. Nous serons partis dans quelques heures.
— Je… Vous n’en avez pas peur ?
— Au début, si, répondit la jeune femme avec sincérité. Mais j’ai vite appris à les connaître et Kim est celui qui me met le plus à l’aise.
— Je… Je ne sais pas co-comment vous faites, mais vous êtes bien courageuse, je trouve, bredouilla l’infirmière.
— Je ne crois pas que ce soit du courage, dit Naeliya, faisant mine de réfléchir. Est-ce qu’il y a eut des plaintes pour… vous savez… hier soir ?
L’infirmière ne savait pas si elle devait lui répondre ou non. Pourtant, elle s’approcha du lit et parla à voix basse, sans savoir que depuis le début, Kim attendait dans le couloir, écoutant la conversation avec un intérêt certain pour les réponses de la jeune femme.
— Beaucoup se sont plaints, mais il paraît que certains patients et familles étaient des clients de celui que vous avez assommé.
Naeliya fronça les sourcils.
— Vous pensez que je devrais aller me présenter pour m’excuser ? demanda-t-elle.
— Oh, vous savez ! Même si vous vous excusez, ce n’est pas vous qui avez crié de vous venger de quelqu’un en tentant de lui faire du mal ! lança l’infirmière, se redressant avec nonchalance.
Dans le couloir, Kim décrocha :
— Boss, j’ai besoin d’aide. Est-ce que le journaliste peut m’accorder du temps ? Ok. Merci.
Puis, il quitta le couloir pour sortir de l’hôpital et aller à la boulangerie afin d’y acheter un bon petit déjeuner. Il passerait dans un café pour prendre de quoi faire plaisir à sa belle. À cette seule perspective, Kim se mit à sourire et Samsara en ronronnait déjà d’avance.
La voir sourire dès le matin était la meilleure chose qu’ils pouvaient voir en ouvrant les yeux. Un rayon de soleil lui caressa le visage.
Il poussa un long soupir.
Cette journée serait belle, il n’en douterait pas.
***

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