Chapitre 19
Les femmes s’étaient regroupées, quelques jours plus tard, dans la grande salle du restaurant des grands-parents de Tristan. À l’abri des regards et de l’indiscrétion des hommes de leur entourage, elles pouvaient ainsi comploter à leur guise.
Naeliya était retournée chez ses parents et suivait sa rééducation avec asiduité. Bien entendu, sans dire quoi que ce soit à son père qui restait encore très ignorant de la guérison quasi totale de sa fille et de la surprise qui lui était préparé dans le plus grand secret.
— Et si je demandais à mon hôtel préféré, sur la côte, de nous préparer des chambres ? proposa Taeliya.
— Oh ! Oui ! s’exclama alors Alya, un très large sourire sur les lèvres. Ce serait une très bonne occasion de vous faire visiter un nouvel environnement ! Et puis, je suis sûr que vous n’avez pas pris de vacances depuis l’accident.
Louisa baissa la tête, visiblement honteuse. Naeliya posa une main sur la sienne.
— Je ne veux pas abuser de votre générosité, dit Naeliya à la place de sa maman. Mais en plus de l’anniversaire de papa, je voudrais que mes parents puissent souffler.
— Naeliy… voulu protester Louisa, mais Taeliya l’interrompit, folle de joie.
— C’est tout trouvé ! S’exclama-t-elle.
Pendant environ une demi heure, Taeliya leur vanta les mérites du complexe et expliqua à la mère et à la fille ce qu’elles pourraient y trouver comme activité. Naeliya fut aussi excitée que son amie. Quand à Louisa, elle se sentait à la fois épaulée, mais terriblement redevable à cette jeune mère qui avait pris sa fille sous son aile.
— Au fait ! Lança Laly. Il paraît que Monsieur Collins veut exposer ta nouvelle toi, ma petite ?
— Oh, rougit Taeliya. Oui. J’ai pu terminer mon dernier tableau il y a une semaine, mais je n’ai pas eu le temps de programmer un vernissage.
— Pourquoi ne pas faire une soirée privée pour présenter les lieux et tes œuvres à Louisa et son mari ? Proposa Alya, croquant dans une madeleine que la vieille femme venait de sortir du four. Hm ! Laly ! Vos madeleines sont délicieuses !
— Héhé, merci ma chérie, lui dit la cuisinière avec un grand sourire satisfait. Je suis d’accord avec Alya. Pourquoi ne pas prévoir une soirée découverte avec la famille Clark et les membres du clan. Papy et moi nous nous chargerons du traiteur. Il me semble que Jess peut s’occuper de la musique. Il suffit juste de lui dire ce que tu veux.
Taeliya regarda les deux femmes et son sourire ne fut que plus large encore. Mais la seule ombre au tableau, fut la cécité de Naeliya. Pourtant, elle eut une idée qu’elle ne pourrait jamais dire à voix haute.
— D’accord. Sonia, est-ce que tu peux te charger d’appeler l’hôtel sur la côte et de dire au chef Boris que tout ce qui doit être fait doit nous concerner que nous et non mon mari ou papa, s’il te plaît ?
— Entendu, ma belle, sourit la mafieuse qui dégainait déjà son portable.
— Je vais appeler Monsieur Collins, expliqua-t-elle en se leva, suivant Sonia un peu plus loin dans le restaurant fermé.
Elles revinrent une dizaine de minutes plus tard pour dire que tout était prêt. Taeliya appela également Jess afin de le prévenir et de lui donner ses directives. Il avait semblé très enjoué à l’idée de faire le DJ l’histoire d’une soirée très privée. Il avait même proposé de s’occuper d’envoyer les invitations dans le canal de discussion du clan, afin de s’assurer que tout le monde serait prévenu.
— Taeliya, demanda Naeliya, qui avait l’air de réfléchir depuis un moment à quelque chose.
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Est-ce que tu as déjà pensé à inclure des audio pour tes galeries ?
— Des audios ? C’est-à-dire ? fit la jeune mère, intriguée par la question.
— En gros, proposer aux personnes handicapées, comme moi, d’obtenir une sorte de guide audio qui décrit l’oeuvre en question pour que les non-voyants et malvoyants, puissent avoir une description assez détaillée du projet, tout en racontant ton inspiration pour celle-ci, etc. J’ai lu quelque part qu’ils le faisaient déjà en France. Qu’est-ce que tu en penses ?
Taeliya la dévisagea, le regard agrandit par la surprise.
— C’est une idée géniale ! s’exclama la jeune femme. Comment as-tu eu cette idée ?
— Je viens de te le dire, sourit Naeliya, les joues chauffées par ce sentiment de reconnaissance. Je l’ai « lu » dans un article. Je te le retrouverai, si tu veux.
— Oui, je veux bien. J’en parlerai avec Monsieur Collins. Ce serait une idée géniale à mettre en place pour attirer le plus grand monde. Naeliya, tu es un génie !
— Ma chérie, comment tu as pu penser à ça ? demanda Louisa, surprirse. Je ne te savais pas que tu t’intéressais à l’art ?
— Je suis une enfant curieuse, maman, sourit Naeliya.
— C’est vrai. Je me rappelle que tu aimais chanter, quand tu étais enfant. Dommage que tu aies arrêté quand nous avons déménagé…
— C’est surtout parce que ma professeure a failli me casser la voix à chanter trop haut, soupira la jeune femme, se remémorant son enseignante de chant, Madame Talc.
Une femme d’environ la cinquantaine, très aigri et qui aimait utiliser ses meilleurs éléments pour les briser en leur faisant apprendre des notes impossibles à atteindre à leurs âges.
— Tut chantais ? Demanda Alya. Vous faîtes vraiment la paire toutes les deux.
— Hm ? Pourquoi ça ? L’interrogea Naeliya.
— Taeliya est très douée avec le piano et chante d’une voix assez douce, expliqua Sonia.
— Ça suffit toutes les deux, les implora la jeune mère, rougissant à n’en plus finir, ce qui fit rire Laly et Louisa.
L’après-midi qu’elles passèrent fut très instructif, pour chacune d’entre elles. Et quand elles durent prendre la route du retour, le programme du week-end était déjà mis en place, ainsi que le voyage pour l’anniversaire du père Clark.
[…]
Le vendredi soir arriva bien plus vite que ce que Louisa avait pu prévoir. Elle se trouvait dans la chambre parentale de leur petite maison, ajustant sa coiffure, vérifiant sa mise pour la sixième fois, avant que son époux n’arrive, lui baisant la nuque.
— Tu es si belle, mon amour.
— Merci, chéri. Laisse-moi te voir.
Elle se retourna et admira son époux dans un costume sombre, un nœud papillon autour de la gorge, parfaisant sa stature imposante et son charisme autoritaire qu’il avait construit durant ses années à l’armée. Ses cheveux coiffés de façon à impressionner Stein Carlington, elle ne pouvait que sourire. Il était si beau que n’importe quelles femmes tomberaient sous son charme.
— Vous êtes prêts ?! entendirent-ils crier depuis le couloir de l’entrée.
— On arrive ! répondit Christopher. Il me semble que nous avons élevé une impatiente.
Louisa pouffa.
Comme toujours, son mari savait la détendre avant un grand moment stressant.
Ils s’étaient connu alors qu’elle était à l’université et que Christopher était en permission. Lui ayant rejoint les rangs des militaires à l’âge de 16 ans, il avait su s’élever, doucement, dans les grades. Le jour de leur rencontre était durant une soirée organisée par des amis en commun, dans un bar. Louisa, bien que joyeuse, n’aimait pas trop ce genre de rassemblement. L’odeur de l’alcool ne lui était pas une bonne amie. Pourtant, elle s’était laissée convaincre et y avait fait la rencontre d’un groupe dont faisait partie Christopher. Leurs regards s’étaient croisés et le coup de foudre fut immédiat pour tous les deux. Dès l’or, ils ne se sont plus jamais quittés. Il lui envoyait souvent des cadeaux, elle passait de temps en temps à sa caserne. Et quand Christopher la demanda en mariage, Louisa n’avait pu espérer meilleur parti pour elle. L’arrivée de Naeliya fut le bonheur qui clôtura leur famille. Avec l’accident, leur vie fut jonchée d’épreuves, mais ils avaient su tenir et s’encourager l’un, l’autre. Et aujourd’hui, ils étaient plus uni que jamais, assistant à une soirée privée par la fille du mafieux le plus féroce du pays. Leur fille était également plus forte. Et elle avait fait la rencontre de Taeliya ainsi que des Oni qui semblaient avoir pour elle beaucoup d’affections. Kim était celui qui se présentait comme son protecteur le plus spectaculaire. Même Elios, le fils de l’Oni en chef et de la jeune Carlington, aimait la non-voyante comme si elle faisait partie de sa famille depuis toujours.
En quelque sorte, ils pouvaient se rassurer en se disant qu’elle était bien entourée. Mais Louisa n’était pas encore prête pour être à son aise avec cette famille étrange et dangereuse. Bien qu’elle essayât encore de se familiariser avec le petit groupe de femmes que constituaient Taeliya, Sonia, Alya et Laly. Toutes étaient mères et elle se sentait sans doute plus proche de ces femmes que de ses amies qu’elle connaissait depuis des lustres.
— Papa ! Maman ! S’exclama Naeliya en bas, impatiente dans son fauteuil.
— On arrive ! On devrait descendree. Elle serait capable de partir sans nous, ironisa Christopher, glissant sa main dans le bras du dos de sa femme, la guidant vers la sortie de leur chambre.
Une fois la maison éteinte, ils quittèrent leur foyer pour rejoindre le SUV familiale et prendre la direction du centre-ville où allait se dérouler la soirée. Il leur fallut un certain temps avant d’arriver au lieu indiqué sur le SMS qu’avait reçu Naeliya, la veille. Quand ils arrivèrent, Christopher reconnu Tristan qui leur fit signe. Il s’arrêta à sa hauteur et baissa sa vitre.
— Bonsoir, jeune homme, dit l’ancien colonel.
— Monsieur Clark, le salua l’Oni. Bonsoir, Madame Clark, Mademoiselle Naeliya.
— Bonsoir, Tristan, entendit-il.
— Où est-ce que je dois me garer ? Demanda le père de famille.
— Juste devant l’entrée, je me chargerai de garer votre véhicule, expliqua-t-il.
— Entendu.
La vitre fut relevée et Christopher se dirigea vers l’entrée que lui avait indiqué Tristan. Il arrêta son SUV, sans couper le moteur. Il descendit et fit le tour de la voiture pour aider sa femme à descendre, tandis que Tristan prêtait assistance à Naeliya pour la sortir et la placer dans un fauteuil, préparé au préalable par Kim.
— Merci, Tristan, dit-elle, lui adressant un sourire amical.
— De rien. Je vais garer votre voiture, vous devriez rentrer, ils vous attendent.
— D’accord. Merci.
Il fit rouler le fauteuil jusqu’à ses parents, qui prirent la relève. Le véhicule bougea tandis qu’ils entraient dans un complexe très propre et qui ne payait pas de mine. Connaissant la réputation du nom Carlington, ils s’étaient attendu à voir quelque chose de clinquant pour la fille, mais rien de tout cela ne s’offrit à eux. C’était même totalement l’inverse. Un bâtiment dans un style de complexe de fête d’un petit village, avec des couleurs assez épurées, voilà ce qui leur faisait face. Et à l’intérieur, une chaleur accueillante y régnait. Ce qui collait parfaitement avec la jeune femme qui dirigeait l’endroit. Tristan les rejoignit même pas deux minutes après.
— Par ici, indiqua-t-il, les précédents vers une grande salle où se trouvait suspendu les divers projets de la jeune femme, ainsi que des œuvres appartenant à des artistes qu’elle cherchait à promouvoir.
La musique d’ambiance était digne d’un cocktail mondain, bien que aucun des trois de la famille Clark n’ait jamais assisté à ce genre de réception. Une ambiance douce et intime qui permettait à chacun de murmurer des secrets tout en étudiant les réactions de chacun.
— Les voilà ! S’exclama la voix forte et grave de Stein.
— Vous avez put trouver facilement ? S’enquit Taeliya, venant saluer son amie et sa famille.
— Grâce à vos indications, confirma Christopher dans une poignée de main féroce avec le Boss du clan. Monsieur Carlington.
— Colonel Clark, c’est un honneur d’avoir votre présence pour cette soirée exclusive. Sachez qu’il est rare que ma fille propose ce genre d’initiative. Votre enfant a une influence sur la mienne qui est remarquable.
— Ne la flattez pas trop, Monsieur, rougit Christopher. Je ne sais pas lequel d’entre nous n’arrivera plus à passer la porte à cause de vos flatteries.
Les deux hommes éclatèrent de rire, comme s’ils étaient de vieux amis se rappelant du bon temps.
— Venez, je voudrais vous présenter mon directeur, dit Taeliya. Monsieur Collins ?!
— Mademoiselle Carlington ? S’exclama une voix inquiète d’un homme qui accouru droit sur eux.
— Monsieur et Madame Collins, je vous présente le Colonel Clark, sa femme et leur fille, Naeliya, présenta-t-elle.
Les parents se serrèrent la main et Naeliya se contenta de hocher la tête.
— Pour la petite histoire, avoua Taeliya, sur le ton de la confidence. Monsieur Collins était mon directeur universitaire.
— Oh ? fit Louisa, étonnée. Qu’est-ce qui a bien pu faire qu’un directeur universitaire décide de suivre une de ses élèves pour travailler pour elle ?
— On va dire que Mademoiselle Carlington m’a épargné une mort certaine, bredouilla Collins, très mal à l’aise.
— Oh, non ! Je suis désolée d’en avoir parlé ! s’exclama Louisa horrifiée, comprenant que l’histoire était trop compliquée pour être abordé tranquillement.
— C’est très gentil de votre part, fit la femme du directeur. Mais nous sommes aussi reconnaissants envers Mademoiselle Carlington et Monsieur Carlington pour nous avoir permis d’obtenir une vie plus sécurisée.
La discussion dériva légèrement ensuite, tandis que Naeliya fut embarquée par Taeliya vers le groupe des Oni, qui s’étaient réuni dans un coin de la salle principale.
— Et voici votre cavalière ! S’exclama la jeune mère en s’adressant à Kim.
Il inclina la tête avec un respect certain, la remerciant. Puis, il s’agenouilla devant le fauteuil pour rajuster le drap qu’on avait posé sur les jambes de la jeune femme.
— Kim ?
— C’est moi, sourit-il.
Elle arrivait à le reconnaître sans trop de difficulté, ce qui lui plaisait beaucoup.
— Maman n’est pas encore très à l’aise, mais elle vous remercie, déclara Naeliya au groupe et à leur maîtresse.
— Naeliya ! Entendit-elle crier par dessus la musique.
— Oh ? Mon petit Prince est venu ? S’amusa la non-voyante, faisant pivoter son fauteuil.
Le garçon attrapa l’accoudoir et lui tapota gentiment la main, lui indiquant sa position, ce qui fit sourire ses parents et le groupe d’Oni. Naeliya ouvrit ses bras et il grimpa sur ses cuisses pour se laisser bercer contre sa poitrine.
— Je commence à croire que mon fils te préfère à moi, soupira Taeliya, faussement blessée.
Horrifié, le garçon s’écria :
— C’est pas vrai ! Maman est la meilleure ! J’aime ma maman plus que tout !
Pour calmer la situation, Naeliya dit :
— Elios, ta maman rigolait. Elle sait très bien que tu n’aimes qu’elle, ton papa et ton petit frère. Ta maman est ta maman, elle le restera pour toujours et t’aimeras tout comme toi tu l’aimes, voire peut-être plus que toi. Je suis très contente de ne pas être mise à l’écart par un garçon aussi intelligent que toi, petit Prince.
L’assistance s’était tue, entendant les exclamations paniquées d’Elios, puis les mots calmes et rassurants de la non-voyante.
— Tes oncles et tantes t’aiment beaucoup, mais tu le sais que ce n’est pas pareil que tes parents, pas vrai ? continua Naeliya.
Elle le sentit hocher la tête. C’est alors qu’elle dit plus bas, pour que seuls les Oni, Elios et sa mère puissent entendre :
— Que diraient tes autres oncles s’ils t’entendaient paniquer ?
Ils la regardèrent de manière étrange. Même Elios en était surpris. Elle n’avait jamais évoqué les démons, depuis qu’ils la connaissaient. Alors, se risquer à le dire ici était certes un geste dangereux, mais c’était pour le bien du petit. Naeliya lui caressa sa petite joue ronde et lui adressa un sourire confiant et apaisant.
— Et si, ce soir, tu me faisais visiter les lieux avec ta maman ? Proposa la jeune femme, faisant comprendre au groupe et à l’enfant le sous-entendu qu’il y avait.
— Oh, oui ! s’exclama Elios, retrouvant soudainement sa joie enfantine.
Il lui baisa les joues.
— Tu veux bien faire quelque chose pour moi, petit Prince ? Demanda Naeliya.
— Oui ?
— Je voudrais que tu ailles voir ta maman et que tu lui fasses le plus gros câlin du monde. Tu veux bien ?
Aussitôt, Elios quitta les jambes de la non-voyante et trottina vers Taeliya qui s’accroupit à sa hauteur.
— Maman ! S’exclama l’enfant en ouvrant grand ses bras. Je t’aime, maman !
— Moi aussi, mon cœur, répondit Taeliya qui le prit contre elle, serrant son fils très fort contre elle.
La soirée put enfin reprendre et Taeliya passa une grosse partie à expliquer ses toiles, leurs inspirations, pendant que Louisa décrivait les tableaux à sa fille. Pour le reste des œuvres exposées, Monsieur Collins se chargea de les présenter.
La soirée toucha à sa fin et l’atmosphère était bien plus légère, comme si Louisa avait oublié qu’elle était entourée de mafieux sanguinaire et sans merci. La petite famille avait put découvrir une nouvelle facette de la vie « normale » de la fille Carlington.
Quelle était donc la prochaine étape ?
L’hôtel de la côte. Naeliya avait tellement hâte, mais plus encore, elle voulait voir l’endroit où elle avait passé la soirée. Vivement qu’elle puisse s’endormir pour retrouver Kim et Samsara.
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