Chapitre 20

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Naeliya prit grand soin d’attendre que son père soit couché pour quitter son fauteuil et entamer sa routine du soir, avant de s’enfoncer, à son tour, dans son lit. Elle avait attendu ce moment depuis le début de la soirée et n’avait qu’une hâte, découvrir le talent de son amie.

C’est avec le sourire qu’elle se laissa glisser dans des songes profonds qui se transformèrent peu à peu en un décor qu’elle reconnue sans mal.

Naeliya ouvrit les yeux pour se retrouver dans ce parc, sous la lumière terrifiante d’un lampadaire, dans une ambiance de film d’horreur. Pourtant, c’était ce décor qui la rassurait le plus.

Puis, une voix la fit sourire :

— Vous attendez quelqu’un, jeune fille ?

— J’attends mon chauffeur, répondit-elle en gloussant.

Quand elle se tourna, elle les trouva là, tous les deux. Ils semblaient l’avoir attendu pendant un moment. Elle s’approcha de ce duo étonnant et flippant qu’elle aimait beaucoup et avec qui elle pouvait se sentir elle-même, voire plus vivante qu’avant son accident. Ils lui tendirent la main qu’elle prit et se laissa guider à travers de nouveaux décors, jusqu’à ce qu’ils arrivent au complexe d’art de Taeliya.

Là, devant l’entrée de celui-ci, elle les vit. Oni, démons, Taeliya, Jess, Elios étaient là. Puis, elle se fit une remarque.

Thomas. Le bébé de Taeliya. Son deuxième fils n’était pas là. Elle se rappela de ce qu’elle avait déduit, plus d’un an auparavant, que seuls ceux qui avaient connu la mort pouvaient voir les démons cachés. Elios était dans le ventre de sa maman quand elle avait frôlé la mort, plus d’une fois. Ce qui rendait sa présence logique. Pour Thomas, hormis des complications, il n’avait rien connu de tout ça et sa maman n’avait pas risqué de passer l’arme à gauche non plus pendant sa grossesse. Est-ce qu’il ressentira de la jalousie, plus tard ? Est-ce que l’Oni et sa femme diront au petit le secret que ce groupe cache ?

Trop de questions qu’elle remit à plus tard. Pour l’heure, elle allait découvrir ce qu’elle n’avait pu voir.

— Naeliya ! s’écria Elios, galopant vers elle.

— Pourquoi tu as l’air encore plus heureux de me voir, comme si je venais juste de revenir de plusieurs années de voyages ? s’amusa la jeune femme, attrapant le garçon de bientôt cinq ans, le soulevant dans ses bras.

Des rires les entourèrent.

Taeliya vint lui embrasser les joues. Elios retoucha terre et prit la main de Naeliya, la tirant à sa suite pour la guider à l’intérieur du bâtiment dont elle reconnue l’atmosphère chaleureuse et si spécial qu’elle avait ressenti plus tôt. Flanquée de la jeune mère, Naeliya suivait le petit garçon enjoué, avec un plaisir non feint. Quand elle arriva enfin dans la première pièce où se trouvaient les œuvres de son amie, elle put enfin apprécier les dessins, les couleurs et les contours de ces derniers, se rappelant les descriptions ainsi que les histoires de chacune des œuvres exposées. Elle s’émerveilla surtout sur l’une d’entre elles. Un tableau qui représentait un panorama époustouflant d’une ville vu depuis un immeuble. Un gratte-ciel, peut-être ?

— Je l’ai peint quand je suis arrivée au manoir, à mes 18 ans, expliqua la jeune femme, se postant à sa gauche. À ce moment-là, je venais d’être vendue par une famille que je pensais la mienne. Une famille criblée de dettes qui avait préféré me vendre à une organisation criminelle et se tuer par la suite pour ne pas avoir à rendre des comptes.

Naeliya, malgré l’horreur des mots de la jeune femme, l’écoutait sans rien dire.

— J’avais commencé la fac et je ne savais pas comment vivre avec cette nouvelle vie qu’on « m’offrait ». Ce jour-là, un professeur m’avait pourchassée et mon mari m’a trouvé. Il m’a protégé. C’est le jour où je les ai tous rencontrés. Ils ont vu mes croquis et m’ont proposé d’aller sur les hauteurs pour avoir ce panorama-là. C’est un vieil immeuble en ruine et bancale, mais depuis lequel la vue est incroyable.

— Je le vois très bien sur ton tableau, Taeliya, murmura la jeune femme, approchant sa main du tableau qu’elle ne pouvait toucher. C’est sublime.

Les Oni et leurs démons s’étaient rassemblés dans un coin, bras croisés, regardant les deux femmes discuter avec émotions. Elios tenait toujours la main de la non-voyante, regardant le tableau avec une curiosité qui ressemblait à celle d’un adulte cherchant à en apprendre plus sur le passé de ses parents. Puis, il tira Naeliya vers d’autres œuvres jusqu’à la salle des artistes que Taeliya sponsorisait.

C’était très coloré, expressif et avec des formes assez abracadabrantes, ce qui amusait beaucoup Naeliya. Elios s’exclamait beaucoup sur ceux qu’il lui présentait, donnant sa propre interprétation de ce qu’il y avait devant ses yeux. Les deux amies pouffèrent de rire face à cette boule d’énergie qui s’agitait partout.

Le trio s’installa sur le sol de la pièce, jambes allongées, le corps les bras derrière eux, le soutenant.

Ce rêve, Naeliya le vivait réellement avec une légèreté qu’elle n’avait plus ressentie depuis son accident. Le bonheur qu’elle ressentait à cet instant, elle aurait aimé le voir durer plus longtemps. Au moins, jusqu’à la prochaine tornade.

Mais pour l’heure, elle profiterait de ce calme et de la joie qu’elle découvrait pour la véritable première fois.

[…]

— Mais où est-ce que vous m’emmenez ?! S’exclama Christopher, yeux bandés, poussé par deux molosses venu du clan.

— Ordre de votre femme et de votre fille, Colonel Clark, lui dit l’un d’eux.

— Pardon ? Mais-

— Ne nous rendez pas la tâche difficile, Colonel, intervint un autre. On en sait pas plus que vous. On nous a juste dit de venir vous chercher et de vous bander les yeux. C’est tout ce qu’on a comme indications.

Christopher était perplexe. Sa Louisa était encore très craintive face au clan et pourtant, ces deux-là viennent de lui dire qu’elle avait fomenté ce plan ? Et avec leur fille, de surcroît ?! Quelque chose n’allait pas. Il ne chercha plus à se débattre, car il se savait perdant face à ces deux armoires à glace.

C’était plutôt dans sa journée, alors que les deux femmes de sa vie étaient partie pour une séance de rééducation de Naeliya qu’on avait frappé à leur porte. Pensant que sa femme avait oublié ses clefs, l’homme s’était levé de son fauteuil, abandonnant son livre sur l’accoudoir de celui-ci pour venir ouvrir. Mais au lieu de sa douce épouse, il s’était trouvé face à deux mafieux, imposant et terrifiant, qui ne lui adressèrent qu’un hochement de tête avant de l’attraper et de lui bander les yeux pour l’embarquer.

Dans la voiture, il ne put en savoir plus. Tout ce qu’ils pouvaient lui dire fut la même chose. Ils ne savaient pas. On leur avait ordonné de venir lui bander les yeux et l’embarquer avec eux dans un endroit inconnu. Christopher se rendit compte qu’il n’avait pas prit son téléphone. L’un des deux hommes le vit s’agiter et tapa sur l’écran de bord pour lancer un appel.

Laurent ? fit la voix de Taeliya. Il est avec vous ?

— Oui, Mademoiselle Taeliya, répondit l’homme, figeant Christopher. Il voudrait parler à sa femme et sa fille.

Louisa ! l’entendirent-ils crier. C’est votre mari.

Oh ? Ils ont réussi à le faire sortir ? s’étonna cette dernière, visiblement très surprise par le succès de la mission.

Je vous ai dit que tout se passerait bien, pouvait-on entendre. Mais je pense que vous devriez le rassurer.

Chéri ?

— Louisa ?! Qu’est-ce qu’il ce passe ? Ces messieurs n’ont pas voulu me dire quoi que ce soit ! Est-ce que vous allez bien, toutes les deux ?! Avons-nous contrarié le clan ?

Rassure-toi, mon chéri, l’entendit-il glousser. Nous n’avons contrarié personne. Ils ne t’ont rien dit, car nous ne leur avons rien partagé. Fais juste confiance à ces deux messieurs. Ils vont t’amener quelque part. Nous t’y attendons depuis ce matin. Je t’aime, mon chéri. Fais bon voyage ! Merci à vous de prendre soin de mon mari.

— Aucun problème, Madame Clark. On espère juste que la récompense sera à la hauteur, répondit Laurent, sur son siège passager.

Oh, je pense qu’elle le sera. Bonne route.

La communication se coupa et Christopher se retrouva dans une voiture, les yeux bandés roulant vers une direction inconnue. Tout ce qu’il savait était que sa famille allait bien et l’attendait.

De leur côté, mère et fille n’avaient pas chômées. À peine s’étaient-elles éclipsées, sous prétexte d’une séance de kiné pour Naeliya, elles avaient rejoint Kim et Carl qui étaient venus les récupérer pour les conduire à l’hôtel de la plage.

Sur la route, Louisa avait pu, dans un cadre plus intime, en apprendre un peu plus sur ces deux hommes. Elle avait pu découvrir que Carl était le plus blagueur des deux et avait un appétit surdéveloppé. Kim était plus discret, un conducteur hors pair et d’une tranquillité effrayante. Il avait un phrasé très posé et soutenu. La politesse de ces deux-là avaient mis Louisa à l’aise. Naeliya s’était beaucoup amusé avec Carl, blaguant avec lui, se racontant des anecdotes débiles sur tout et n’importe quoi.

Quand ils arrivèrent sur les lieux de la surprise, Louisa n’avait put que s’émerveiller de l’endroit. Elle tenta de le décrire au mieux à sa fille qui ressentait le vent marin lui caresser le visage.

— Naeliya ! Louisa ! avait crié Alya, se précipitant vers la voiture pour les accueillir.

Tout le groupe avait pris la route la veille, afin de préparer l’hôtel pour la fête.

— Bonjour, Alya, la salua Louisa, baisant les joues de la coiffeuse.

— Vous avez fait bonne route ? s’enquit-elle, souriant à la mère tendue.

— Nous étions en bonne compagnie, osa dire la mère, souriant aux deux Oni qui le lui rendirent.

Alya salua Naeliya avec chaleur avant de prendre le bras de Louisa, afin de lui permettre de se détendre un peu. Kim tendit la canne à la non-voyante et lui proposa son bras, tandis que Carl sortait le fauteuil roulant. Ils se dirigèrent vers l’intérieur où ils furent accueillit par un staff poli.

— Madame Alya, est-ce que ce sont les invités dont Mademoiselle Taeliya a parlé ? Demanda une femme.

— C’est exact, répondit la coiffeuse, toute sourire. Louisa Clark et sa fille Naeliya Clark.

Naeliya, légèrement tendue, se contenta d’hocher la tête. Louisa fut un peu plus verbale.

— Mademoiselle Carlington nous a prévenu de la fête que vous vouliez organiser pour votre mari, dit la femme derrière son comptoir d’accueil. C’est une très belle surprise et nous sommes ravis de pouvoir participer à ce genre d’évènements.

— Nous vous en remercions, ma fille et moi, fit Louisa.

— Martha, les clés de leurs chambres, s’il vous plaît, demanda Alya.

— Les voici. Mademoiselle Carlington a demandé à ce que la chambre de mademoiselle soit proche de celle de la votre et facile d’accès pour lui porter assistance. Mais sans préciser qu’elle était aveugle. Je suis m’en excuse, Mademoiselle, nous aurions dut demander plus d’informations pour vous offrir une meilleure assistance.

Kim voulu répliquer, mais Naeliya appuya ses doigts contre son biceps.

— C’est aucunement de votre faute… Martha, c’est ça ? Répondit la jeune femme avec douceur.

— Exactement, Mademoiselle Clark.

— Nous avons préparé cette fête très rapidement et avons sans doute sauté plusieurs informations essentielles. La faute nous revient. S’il y a des frais supplémentaires, dû à mon handicap, veuillez me les facturer, je m’en chargerai.

— Oh, je-

Du bruit les interrompit.

Des voix s’élevèrent et semblèrent en conflit.

— Ah ! S’exclama une femme. Je comprends rien… Martha ! Tu parles espagnol ?

— Euh… Non, désolée Lucie, répondit cette dernière.

— Je parle espagnol, s’exprima Naeliya. Je peux vous aider ?

— Oh, je ne veux pas vous embêter avec cela, bredouilla la membre du personnel en conflit avec un voyageur.

Kim sentit une légère pression sur son bras. Il pivota pour la guider vers le duo qui attirait les regards.

Naeliya s’exprima dans un espagnol assez clair et écouta attentivement le voyageur.

Après un moment, elle dit enfin :

— Hm… Je vois. Il semblerait qu’un de ses bagages ait disparu et il a tenté de parler à plusieurs personnes du service, mais comme il ne parle pas anglais et que votre personnel ne connaît pas sa langue, il a fini par être agité et en panique.

Le soulagement qu’avaient sentit les deux femmes se transforma rapidement en horreur. Martha attrapa son téléphone pour sonner la sécurité. Lucie, la femme à côté de Naeliya remercia celle-ci pour son intervention. Naeliya expliqua donc à l’homme qu’elle allait lui servir d’interprète le temps que l’affaire soit résolue et lui conseilla une application qui lui serait très utile pour le reste de son séjour.

L’affaire fut assez vite résolue. Le bagage disparu avait été retrouvé, mais échangé par mégarde dans une autre chambre. Contente d’avoir pu aider, Naeliya leur sourit.

— N’est-ce pas vous qui avez dit n’avoir rien à partager comme talent, Mademoiselle Clark ? Entendirent-ils, alors.

— Monsieur Carlington, Mademoiselle Carlington, entendit la jeune femme.

— Je ne fais que mon travail d’interprète, Monsieur Carlington, répondit-elle.

— Naeliya !

— Salut, fit cette dernière entendant son amie s’approcher d’elle pour lui prendre le bras où elle avait sa canne. Tu as fait bon voyage ? Bonjour, Louisa !

— Bonjour, Taeliya. Le trajet s’est très bien passé, merci à toi.

— Voilà un talent bien précieux que vous avez, jeune femme, reprit Carlington, fixant la non-voyante, calculant ce qu’il pourrait rapporter avec ses capacités linguistiques.

— Papa ! Pas maintenant, le gronda sa fille.

Il leva les mains en l’air, signe qu’il n’allait pas se battre avec elle, mais Taeliya savait qu’il n’en resterait pas là. Il était vrai qu’avec le travail que faisait son amie et le nombre de langues qu’elle maîtrisait, elle leur serait d’une aide très précieuse. Mais elle se refusait à embarquer Naeliya, à peine sorti du coma et de cette vengeance qui lui avait donné la motivation d’avancer dans la vie, dans son monde si sombre et sanglant.

— Voici vos clés, Madame Clark dit Martha en lui tendant deux jeux.

— Merci.

— Merci à votre fille pour nous avoir aidé à résoudre cet incident. Nous nous excusons pour le dérangement.

— Inutile, dit Naeliya.

— Comme l’a dit cette jeune femme, reprit Stein. Inutile de s’excuser. Ses frais d’aides pour le séjour me seront envoyées. C’est un geste de remerciement de ma part, Mademoiselle.

Naeliya aurait voulu refuser, mais Taeliya lui pressa le bras.

— C’est avec plaisir, se contenta-t-elle de dire, un petit sourire sur les lèvres.

— À la bonne heure ! Ma chérie, tu veux bien montrer à ces dames leurs chambres ?

— Oui ! Allons-y ! J’ai demandé à ce qu’on vous garde les chambres avec la meilleure vue sur la mer, leur dit Taeliya.

Le groupe marcha vers les ascenseurs pour accéder aux étages et Louisa fut émerveillée de tout ce qu’elle voyait.

Arriva l’appel, pendant que la mère et la fille découvraient leurs chambres.

Tout se mettait en place et elles avaient hâté d’avoir la réaction de Christopher. Serait-il ravi ? En colère ? Elles allaient le savoir très vite.

***

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