Chapitre 25
Les Oni s’étaient réunis dans la salle du restaurant, transformée en self pour le petit-déjeuner. Kim était repassé à la chambre de la non-voyante, mais les voix lui étant parvenues à travers la porte l’avaient dissuadé de venir frapper. Il avait donc fait demi-tour pour rejoindre les autres en bas. Il y croisa Christopher, déjà à table en grande discussion avec Noah et Stein.
Il attrapa un plateau et alla se servir avant de les rejoindre.
— Salut, dit-il à son chef.
— Tiens ? Je croyais que tu devais récupérer Naeliya et sa mère, lui lança Noah, surpris de le voir seul.
— Ça criait quand je suis descendu, répondit simplement l’Oni, prenant place à côté de
Christopher qu’il salua.
— Est-ce que tout va bien ? s’enquit le père qui avait pu discuter un peu plus sur les émotions des Oni et comment les duos fonctionnaient, bien que l’Oni en chef et Stein s’étaient refusés à lui en dire davantage.
— Votre fille va bien, si c’est là la question, répondit Kim, piquant dans un bol de riz, quelques grains sans grande faim. Seulement, votre femme pense que j’ai violé Naeliya.
— Au vu des marques sur vos bras, répliqua Christopher, choqué par les propos de l’homme installé à sa droite. Je penserai plus tôt que c’est ma fille qui a eut le dessus.
Kim se mit à sourire et l’ancien militaire sentit une sorte de tendresse envers lui. Le genre d’émotion où l’on sait que cet homme sera le bon.
Soudain, un bruit se fit entendre à l’entrée du restaurant. Comme une canne qui frappe sur quelque chose. L’Oni se tourna et se redressa d’un coup quand il la vit. Il s’empressa de rejoindre la mère et la fille qui avaient l’air plus « calmes » que quand il était descendu les chercher.
— Re bonjour, Madame Clark, dit-il.
— Re bonjour, Monsieur Kim, répondit-elle, lui jetant un regard étrangement apaisé.
— Naeliya.
Elle lui tendit la main et il la guida vers la table où il mangeait avec Christopher, Stein et Noah. Louisa, après sa conversation houleuse, avait découvert qu’ils étaient finalement très gentlemen. Si sa fille leur faisait confiance, malgré une peur évidente des mafieux, elle devait faire un effort.
— Bonjour, ma fille.
— Oh, bonjour, papa, dit-elle, surprise de l’entendre si proche d’un Oni. Tu es là depuis longtemps ?
— Aussi longtemps que nous, Mademoiselle Clark, intervint Stein qui avait observé la scène avec attention.
— Monsieur Carlington ! Bonjour à vous ! fit la jeune femme, de plus en plus surprise. Qui y a-t-il à table ?
— En dehors du Boss et de ton père ? Mon chef, lui indiqua Kim.
— Monsieur l’Oni, le salua alors la jeune femme.
— Bonjour, répondit Noah, bien plus attendrit envers elle que la veille.
Ce matin, quand Kim était monté pour se doucher et se changer, il l’avait croisé. Bien entendu, ils ont parlé de ce qu’il s’était passé la veille au soir.
Noah lui avait demandé ce qu’il s’était passé, même si avec les traces qui parcouraient le torse et les bras de son ami, il en avait une vague idée. Kim l’avait invité à entrer dans la chambre où il devait initialement dormir et ils purent parler un peu plus sur les évènements du soir. La colère explosive de l’Oni coréen qui avait déclenché la panique de Louisa. Son attitude face aux parents et l’intervention de Taeliya pour faire venir Naeliya l’empêcher de s’en prendre aux autres. Puis, le fait qu’ils aient dit aux parents Clark que leur fille était la compagne d’un Oni et qu’elle seule avait le pouvoir de le stopper… Kim s’était senti terrible. Ce qui le terrifiait intérieurement était que, maintenant qu’ils savaient qui était leur fille pour lui, était le fait qu’ils puissent décider de les séparer. Il n’avait pas peur d’eux à proprement parler, mais de la réaction de la jeune femme et que ses parents puissent déclencher une colère sans précédent chez lui qui serait dévastatrice.
Pourtant, quand il entra, ce matin-là, dans la salle du restaurant et qu’il croisa le regard de
Christopher en s’installant à table, il avait ressenti un soulagement. Ce dernier ne lui en voulait pas de ce qu’il s’était passé la veille. Il avait même l’air de lui en être reconnaissant. Mais là, face à la mère, son inquiétude était revenue au galop. Finalement, il s’était retrouvé face à une mère qui, après une longue et houleuse discussion avec son enfant, avait prit la décision de vouloir connaître la nouvelle histoire de sa fille. Et cela commençait par Kim.
Le petit déjeuné se passa dans le calme. Les discussions se firent simples, cordiales, sans entrer dans l’indésirable. Pendant la matinée, Christopher et Louisa décidèrent d’aller faire un tour au centre-ville, afin d’acheter quelques souvenirs et de se faire plaisir, pour la première fois depuis l’accident. Quant à Naeliya, elle avait rejoins Taeliya, Alya, Sonia et Laly pour une session de papotages sur les évènements de la veille, surveillées par Stein et ses hommes, dans le grand bureau qu’ils occupaient. Elios dessinait sur une feuille, crayon à la main, allongé sur le sol de la pièce. Il était visiblement très concentré sur ce qu’il avait en tête et qu’il cherchait à retranscrire sur son morceau de feuille. Taeliya balançait doucement la poussette où dormait Thomas, sous la surveillance de Noah qui ne se trouvait pas si loin.
Jess était installé à côté d’Elios, s’amusant de voir ce que l’enfant pouvait bien colorier avec autant de concentration. Tristan et son groupe restaient silencieux, mais observaient.
— Vraiment ! s’emporta Laly, d’un coup, frappant sa cuisse du plat de la main.
— Chérie, intervint Gérard, essayant de la retenir de se blesser.
— Je vais bien, Laly, répondit Naeliya, tournant sa tête vers les voix du couple. Il est arrivé juste à temps.
— Ma douce, souffla Laly en lui prenant délicatement les mains. Comment peux-tu dire que tu vas bien après ce que cette ordure de femme t’a fait ?
— Laly a raison, intervint Sonia, tout aussi furieuse, mais également coupable.
Malgré leur première rencontre où elle l’avait clairement maltraitée, elle devait le sauvetage de son fils d’un couteau. Puis, tout ce qui arriva par la suite, Sonia s’était rendu compte à quel point elle avait mal jugé cette jeune femme qui n’avait tout bonnement rien demandé. Avec ce qu’il s’était produit dans le bassin, la fureur et l’horreur qu’avait ressenti Sonia lui avait serré le cœur au point qu’elle était même en colère contre elle-même d’avoir, un jour, été dans le même camp que la femme qui aimait s’en prendre aux plus faibles.
— J’ai l’habitude de tout ça, répondit simplement Naeliya. Je ne cherche pas à m’apitoyer ni à vouloir la sympathie des autres à cause de mon handicap.
— Vous n’avez pas à le faire, jeune femme, déclara Stein, depuis son fauteuil. Cette femme en subira les conséquences. Son mari doit arriver d’un moment à l’autre. Nous aurons beaucoup de choses à dire à ce moment-là.
— Est-ce que nous sommes vraiment autorisés à rester ? s’enquit Gérard, qui aurait préféré se trouver partout sauf ici, au cas où ça tournerait mal.
Après autant d’années passées avec le clan, il n’était pas encore habitué aux news qui les concernaient, surtout quand il savait que son petit-fils était lié à tout ça. Bien évidemment, aucun de leurs noms n’était jamais cité dans les journaux. Tout ce qu’on pouvait lire était « les Oni ont encore fait un carnage » ou alors « Monsieur Carlington au cœur d’un massacre »… Autant dire des nouvelles tout à fait charmantes à lire autour d’un café, dès le matin, une tartine beurrée à la main.
— Rassurez-vous, Gérard, intervint Noah. Si son mari est assez intelligent pour contenir sa taréée de femme, alors tout ira bien. Sinon, Jess vous accompagnera dans une autre pièce où vous ne verrez rien ni n’entendrez quoi que ce soit venant du bureau.
À demi rassuré, le vieil homme hocha la tête.
Taeliya se pencha pour murmurer quelque chose à l’oreille de la non-voyante qui fronça les sourcils. Kim le vit et voulu savoir ce qu’elles se disaient, mais Noah l’arrêta d’un regard. Lui aussi était curieux, pourtant.
— Est-ce que tu as dit à ta mère ce qui te liais à nous ? Lui avait murmuré la jeune mère.
— Non, répondit alors Naeliya à son amie. Je ne trahirais pas les Oni ni toi.
— Je ne voulais pas t’accuser. Ta mère agissait différemment ce matin, au restaurant.
— Je lui ai expliqué certaines choses assez dur à entendre venant de ton enfant, répondit la non-voyante.
Puis Naeliya se pencha pour exprimer une phrase qui fit agrandir les yeux de Taeliya d’une surprise à laquelle elle ne se serait jamais attendue.
— Tu lui as vraiment dit ça ?
Naeliya hocha la tête, le visage inexpressif.
— Chérie ? appela Stein, attiré par la conversation secrète des deux femmes. Tout va bien ?
— Oui, je… Je viens juste d’apprendre quelque chose et ça m’a surprise, répondit sa fille, encore sous le choc de l’aveu émotionnel qu’elle venait d’entendre.
Kim serra poings et mâchoire.
Mais alors qu’il voulut s’approcher pour savoir, trois coups hésitants furent portés à la porte. Tous les regards se tournèrent vers celle-ci.
— Entrez ! tonna la voix dur et grave de Stein.
Un homme assez imposant, mais de taille moyenne, entra, peu assuré.
— Monsieur Christikos, je présume ?
— C… C’est ça, Monsieur Carlington, le salua l’homme, nerveux face à une telle assemblée.
Du coin de l’œil, il aperçut la non-voyante qui était au cœur des discussions dans tout l’hôtel. La victime des actes de sa femme. Il savait que son épouse était devenue invivable depuis qu’il possédait une fortune reconnue dans le milieu des affaires. Certes, il n’arriverait jamais au niveau de Stein, mais il n’avait pas à se plaindre du froid l’hiver. Depuis que les médias avaient annoncé le retour de la fille supposée morte du baron de la mafia, sa femme s’était mise en tête de s’en prendre à elle. Une lubie qu’il n’avait jamais comprise. Lui qui travaillait sans relâche pour permettre à celle qu’il avait marié, de vivre confortablement, s’était retrouvé à devoir gérer les déboires de cette dernière. Mais hier soir, elle avait dépassé les bornes. Pourquoi avait-elle poussé une jeune femme non-voyante dans l’eau et l’insulter ? Il ne reconnaissait plus sa femme.
— Oliver Christikos, se présenta l’homme.
— Vous êtes le PDG de Gaving Industries ? Intervint alors la voix de Naeliya, qui se souvenait d’avoir traité une affaire pour cette boite. Vous gérez des entreprises d’événementiels automobiles.
— Ou-Oui, c’est bien ça, répondit l’homme surpris. Co… Comment nous connaissez-vous ?
— J’ai travaillé sur une de vos affaires juridique, il y a de ça quelques-temps, répondit-elle. Vous aviez été attaqué par des personnes qui cherchaient à vous faire tomber pour fraude à l’assurance, mais comme aucun de vos avocats ne parlaient l’allemand, vous m’avez engagé pour vous aider sur cette affaire.
Son regard s’agrandit à mesure que l’information sortait, lui rappelant effectivement qu’une non-voyante leur avait sauvé la mise avec ses traductions.
— Mademoiselle Clark ?! s’écria-t-il alors, retrouvant enfin le nom de la jeune femme.
— Moi-même, répondit-elle, hochant la tête.
— Ne… Ne me dîtes pas que…
— Je crains que ce ne soit le cas, Monsieur Christikos, le coupa Stein.
— Donnez-lui un fauteuil, il va s’évanouir, intervint Taeliya.
Dorian attrapa un siège et le plaça derrière l’homme qui s’y laissa choir, le visage blanc et le regard perdu.
— Co… Comment en suis-je arrivé là ? souffla-t-il. Je ne la reconnais plus… Où… Où est
Sylviane ?
— Votre femme est détenue, pour le moment, expliqua Stein, le regard fixé sur l’homme qui transpirait, maintenant. Mais avant ça, il me faut vous demander, pourquoi votre épouse prend plaisir à maltraiter ma fille et son amie ? Est-ce parce qu’elles sont toutes les deux faibles ? Excusez-moi, mesdemoiselles.
— Aucun souci, Monsieur Carlington, répondit Naeliya. Sans mes yeux, je le suis effectivement.
— Et avec ma maladie, je le suis tout autant, renchérit sa fille.
— Tu n’es pas faible, mon ange. Tu nous diriges.
Taeliya sourit à son mari.
Oliver Christikos les écoutait sans les regarder, encore trop chamboulé par ce qu’il venait de réaliser.
Il y a, effectivement, peu de temps de ça, un groupe d’activiste ayant lancé une campagne contre son entreprise. Cherchant à le mettre en faillite pour des soucis avec une sortie automobile dont il organisait la présentation. Mais quand ses avocats voulurent les rencontrer, ils s’étaient heurtés à une barrière de langue qu’ils ne maîtrisaient pas.
En cherchant un interprète, ils étaient tombés sur l’annonce internet de Naeliya Clark, une jeune femme, tout juste diplômée, qui proposait ses services contre un prix très attractif pour des débuts dans le milieu. Ils l’avaient contacté et après une lecture de leur dossier, elle leur avait permis d’économiser une année entière à patauger dans un langage trop complexe. Cette jeune femme, aveugle, avait fait des miracles et ils avaient pu sauver l’entreprise ainsi que se débarrasser de ce groupe qui s’en prenait à beaucoup de monde, avec la même méthode.
Alors, savoir que sa femme s’en était prise à sa sauveuse, qui plus est à une personne handicapée, ça le mettait hors de lui. Qui était Sylviane, au final ? Cette femme qu’il connaissait depuis ses années lycée et qu’il avait épousé à la fac ? Il ne le savait plus.
Stein, le voyant bien perdu dans des réflexions tourbillonnantes, fit signe à Martin d’aller chercher la femme.
S’il devait y avoir une dispute, elle serait en faveur de Naeliya et Stein était prêt à mettre la main sur cette perle rare. Sa fille était une artiste hors pair, mais il semblait que sa nouvelle amie avait des dons bien particuliers, elle aussi. Cependant, un problème s’imposait dans sa réflexion. Kim. Elle était la compagne d’un Oni, et celui-ci l’avait revendiqué comme tel. S’il voulait engager la jeune femme pour l’aider dans ses affaires, il allait devoir composer avec ce groupe qu’il ne maîtrisait plus.
— Lâchez-moi ! Sale brute ! pouvait-on entendre depuis le couloir.
Les cris se rapprochèrent, figeant Oliver sur son siège.
Martin poussa, sans ménagement, la femme en avant. Elle trébucha et se raccrocha au dossier du fauteuil sur lequel était assis son mari.
— Oliver ? Chéri ! Mon dieu, tu es là ! Si tu savais ce que j’ai vécu, c’était horrible ! Vraiment ho-
— Tais-toi ! gronda l’homme, encore en plein débat avec ses émotions pour savoir comment il avait fait pour ne pas voir quel monstre sa femme était devenue. Tu me fais honte !
— Je te demande pardon ? s’offusqua-t-elle. Moi, je te fais honte ? Moi, ta femme ?
— Je sais même plus si tu es celle que j’ai épousé, laissa-t-il tomber.
Puis, il allongea son bras pour pointer Naeliya.
— Tu vois cette jeune femme ? Celle que tu as poussé dans l’eau hier soir et que tu as insulté ? Sais-tu au moins qui elle est ?
— Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ? Grommela sa femme, qui jeta un regard mauvais à la non-voyante.
— Cette femme, dit-il d’une voix menaçante. C’est celle qui t’as permise de vivre dans le luxe jusqu’à maintenant.
Elle dévisagea son époux, perplexe.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Elle est simplement handicapée, c’est pas Einstein, non plus.
— Naeliya Clark est la femme qui a sauvé Gaving Industries il y a deux ans.
Sylviane Christikos se figea.
Réalisant peu à peu son erreur, elle devint aussi blanche que son époux.
— Que… Tu veux dire que…
— Silence. Je ne désire plus entendre le moindre son sortir de ta bouche. Monsieur Carlington, je suis sincèrement navré pour tout ce que ma femme a pu causer comme problèmes. Si vous désirez une compensation, je serai votre obligé. Mademoiselle Carlington… J’ai entendu ce qu’elle vous a fait et je suis terriblement désolé. Mademoiselle Clark… En dehors du fait que vous avez sauvé mon entreprise, Sylviane n’avait aucun droit à blesser une personne handicapée. Je vous présente mes plus plates excuses.
— Ce n’est pas à vous de le faire, intervint la non-voyante.
— Pardon ?
— Monsieur Christikos, reprit Taeliya. Est-ce vous qui avez insulté ma défunte mère ou mon père ? Ou encore ma belle-mère ? Ma santé et mon lien biologique avec Stein Carlington ?
— Euh… Non, jamais je ne lancerai dans de telles choses.
— Est-ce vous qui m’avez poussé dans l’eau, en pleine nuit, alors que je ne vois rien en disant que cet hôtel était pour des gens d’un certain standing et non un refuge pour handicapés ? compléta Naeliya qui avouait enfin les paroles dites pas Sylviane.
Le bureau tout entier se tut, choqué. Puis, un à un, les regards se tournèrent vers la femme.
Kim se mit à gronder. Son démon était furieux. Sa colère se propagea sur son groupe, faisant frissonner ceux qui n’étaient pas habitués à ce genre d’expressions.
— Elle t’a dit quoi ? demanda la voix étrange de Kim, signe que le démon se manifestait.
— Elle m’a dit, alors que j’essayais de savoir où je me trouvais et où pouvait bien être la sortie de l’eau pour respirer, que l’hôtel Carlington était un hôtel de luxe avec un certain standing, et non un refuge pour personne handicapées, récita-t-elle, prenant bien soin d’espacer chaque syllabe pour que tous la comprennent et enfonçant ainsi un peu plus le clou dans le Karma de cette femme horrible.
Taeliya porta une main à sa bouche, retenant un vomissement. Laly étouffa un cri d’horreur, Alya n’en croyait pas ses oreilles. Sonia se retint très durement de sauter à la gorge de Sylviane et Gérard su que c’était la fin de l’image neutre qu’il avait des Oni.
Kim n’allait pas la rater, c’était certain.
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