Chapitre 28

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La vie reprit son court, une semaine plus tard, après leur retour chez eux.

Les Clark gardaient en tête, les merveilleux souvenirs qu’ils s’étaient fait pendant ce week-end d’anniversaire. Christopher était retourné à son bureau, Louisa avait repris ses cours et Naeliya devait passer un examen médical pour s’assurer qu’elle était entièrement et définitivement remise.

Venue avec l’aide d’une guide, elle attendait patiemment dans la salle d’attente. Elle n’avait pas recontacté Taeliya ni Kim depuis son retour. Et pour cause, Kim avait dut partir en mission, immédiatement après le week-end et son amie s’était concentrée sur ses fils. La nuit, Naeliya retrouvait Samsara pour discuter, pendant que l’Oni restait éveillé durant ses tours de garde.

Est-ce que le coréen lui manquait ? Pas les trois premiers jours. Elle avait encore la tête ailleurs, se rappelant du visage de son père, heureux face aux Oni et leurs démons. Les efforts de sa mère qui avait fini par discuter plus calmement avec Stein et quelques personnes du clan. Même Carl et
Tristan. Ce n’était pourtant pas gagné. Quant à Kim ? Elle s’était contentée de quelques sourires, de courtes phrases polies et des regards.

— Mademoiselle Clark ? Entendit-elle, la coupant de ses réflexions.

— Oui ! Répondit-elle, se redressant du siège peu confortable sur lequel elle était assise depuis un long moment, maintenant.

La guide qui l’avait accompagné jusque-là, l’aida à se diriger vers le bureau du médecin, tout en évitant soigneusement de se prendre un pied tendu, en chemin.

À l’intérieur de la pièce, on l’aida à s’asseoir tandis que l’homme en blouse blanche alla prendre place dans son fauteuil en cuir. Il ouvrit le dossier de sa patiente et le feuilleta. Après quelques instants de silence qui semblèrent se transformer en heures, il dit enfin :

— Bon, et bien tout semble bon. Vous êtes en parfaite santé et vos derniers résultats qui me sont revenus, que ce soit le bilan sanguin, les analyses de vos différents médecins et l’hôpital, tout indique que vous êtes officiellement tirée d’affaire.

Le soulagement fut si immense que sa première pensée fut d’appeler Kim. Mais ce dernier était en mission et ne rentrerait pas avant plusieurs jours. Elle dut se contenter de sourire et serrer le grip de sa canne. La guide à côté d’elle sourit à son tour, récupéra les documents et prescriptions du médecin et les deux femmes partirent. Dans la voiture, la dame qui accompagnait Naeliya lui demanda :

— Comment vous vous sentez, maintenant que tout vos résultats sont revenus à la normale ?

— Soulagée, ça va de soit, soupira Naeliya, se laissant aller dans le siège passager. Mais j’aurai dû demander pour mes yeux. Je sais qu’il n’y a pas d’espoir que je les retrouve un jour, mais j’aurai pu poser la question…

— Ne vous faites pas de mal comme ça, vous êtes jeune.

— C’est bien ce qui blesse le plus, souffla Naeliya.

— Vous voulez aller manger un truc ? Je vous invite, pour ces bonnes nouvelles ! proposa la femme.

— Hm… Pourquoi pas ? Vous proposez quoi ? sourit enfin Naeliya, contente de pouvoir sortir un peu et de se sentir un peu plus comme quelqu’un de normal.

— Je connais un restaurant italien, pas loin de l’hôpital.

— Allons-y, alors !

La joie de Naeliya était communicante, car la guide se mit à chantonner une musique que la radio passait, rejointe par la non-voyante, l’habitacle semblait plus vivant que jamais, écartant toutes mauvaises ondes qui pourraient venir les embêter.

La femme, dont Naeliya apprit qu’elle s’appelait Manille, était une dame d’une quarantaine d’années, douce et avec un peu de piquant tout de même. Elle était assistante médicale depuis aussi longtemps qu’elle s’en souvenait. Changeant par moments de secteurs, afin de pouvoir trouver la voie qui lui fallait, jusqu’à tomber sur celle qu’elle exerçait aujourd’hui.

Elle gara le véhicule sur un petit parking de supermarché et aida sa patiente à traverser avec elle jusqu’au restaurant en question. Elles furent accueillies avec des regards étranges. On les plaça à une table à l’écart, mais où l’accès était facile pour la non-voyante.

On leur apporta les cartes et Manille lut le menu pour aider Naeliya dans son choix. Un serveur revint, carnet à la main, la pointe du stylo posée sur la feuille, prêt à noter.

— Je peux vous proposer un apéritif ? Demanda-t-il.

— Oh, non, merci, répondirent les deux femmes.

— Dans ce cas, je vous écoute. Avez-vous choisi ce que vous désirez manger ?

— Oui. Pour moi ce sera vos carbonaras, lui dit Manille. Et pour vous ?

— Je vais prendre les lasagnes végé. Est-ce qu’on peut vous prendre une carafe d’eau ? Demanda Naeliya.

— Oui, bien sûr, nota-t-il. Des carbonaras, une lasagne végé et une carafe d’eau. Je vous apporte ça.

— Merci beaucoup.

Après le départ de l’homme, elles reprirent une conversation qui fut entendu par une table voisine. Manille avait repéré qu’une femme, habillée visiblement dans des boutiques de hautes coutures, n’arrêtait pas d’observer Naeliya avec ce regard qui disait qu’elle l’avait déjà vu quelque part, sans savoir où exactement.

— Dites-moi, Mademoiselle Clark, fit Manille à voix plus basse. Il y a une dame qui n’arrête pas de vous regarder. Est-ce que vous êtes connue ?

— Pas que je sache, répondit la jeune femme, sourcils froncés. Mais une non-voyante au restaurant ça dérange sûrement.

— Ne dites pas ça ! s’offusqua Manille, visiblement choquée par ses propos.

Elle la vit hausser des épaules, comme si cette situation était déjà arrivée et qu’elle y était habituée. Ce qui lui serra le coeur. Les plats arrivèrent et elles purent manger, sous le regard de cette femme qui n’en démordait pourtant pas. Manille avait raison sur un point. Cette dame connaissait Naeliya, mais n’arrivait pas à mettre le doigt sur où elle l’avait vu ni pourquoi elle semblait lui rappeler quelqu’un.

Soudain, le téléphone de la non-voyante sonna. La voix robotique s’exclama :

« Kim appelle ! Kim appelle ! »

Immédiatement, elle décrocha, d’une voix fébrile :

— A-Allô ?

Salut, fit la voix du coréen, à l’autre bout du fil.

— Hey… sourit-elle. Pourquoi tu m’appelles ? Tu n’étais pas en mission ?

On m’en a donné une autre, répondit l’homme. Je suis en chemin pour te rejoindre.

— Pardon ? Qu’est-ce que t’as dit ?! s’écria-t-elle, confuse. Mais…

Quoi ? Tu veux pas me voir ?

— Arrête de dire n’importe quoi, rougit la jeune femme sous le regard amusé et intrigué de
Manille qui devait se demander à qui elle pouvait bien parler. Bien-sûr que si, je veux te voir…

Dis-moi où t’es. Je suis en route vers l’hôpital. Ton père m’a dit que tu avais rendez-vous, ce matin.

— Depuis quand tu es devenu copain avec mon père ? S’amusa-t-elle face à cette complicité naissante entre les deux hommes.

Depuis qu’il sait que tu es à moi, répondit Kim avec le plus grand sérieux qui la fit éclater de rire.

— Je suis dans un restaurant. Je te passe ma guide, elle va te dire où on est, dit Naeliya en tendant le portable à la femme qui le lui prit.

— Allô ? dit Manille.

Bonjour, lui répondit une voix dure. Vous êtes la guide qui accompagne ma petite-amie ?

— Euh… Oui, c’est ça, Monsieur. Nous sommes au petit italien
Sergio. Vous connaissez ?

— Sergio ? demanda Naeliya, surprise. Vous pouvez lui dire que c’est à côté de l’hôtel, s’il vous plaît ? Il va comprendre où aller.

— Euh… Votre petite-amie me demande de vous dire que le restaurant est à côté de l’hôtel. Elle pense que vous savez où ça se trouve.

Kim prit une seconde et sourit.

Je vous y rejoin. Vous pouvez me la repasser ?

— Bien-sûr ! s’exclama Manille, s’empressant de rendre le portable à sa propriétaire.

— Qu’est-ce que tu lui as dit pour qu’elle semble avoir vu le diable ? s’amusa Naeliya.

Elle l’a pas encore vu. Naeliya, tu as mangé ?

— On est en plein repas. Tu veux que je te commande quelque chose ?

Qu’est-ce que tu as pris ?

— Des lasagnes végétariennes.

Prends-moi pareil que toi et avec une commande d’Oni, s’il te plaît.

— J’aurai dû penser à ça en arrivant, soupira Naeliya qui se rappelait que le moindre commerce entourant l’hôtel avait un menu ou un code pour préparer un repas spécifique pour les Oni et membres du clan Carlington. Je vais leur demander. Tu es là dans combien de temps ?

Je vois le restaurant.

— Excusez-moi, fit Naeliya à sa guide. Est-ce que vous pouvez demander à un serveur de venir, s’il vous plaît ?

— Votre compagnon se joint à nous ? sourit la femme.

— Oui.

— D’accord, je vais voir si je peux en chopper un au vol.

Kim avait déjà raccroché quand le serveur qui s’occupait de leur table fut appelé.

— Tout va bien, Mesdames ?

— Oui, merci, répondit Naeliya. Nous avons une troisième personne qui doit nous rejoindre. Il souhaiterait la même chose que moi.

Puis, d’une voix plus basse, elle lui dit :

— Il souhaiterait un menu Oni.

Le serveur se figea.

— Que… Qui vous en a…

Alors qu’il angoissait, une grande silhouette lui fit de l’ombre. Il se tourna pour faire face à Kim, l’un des Oni du clan. Il en devint blême.

— Salut, ma belle, l’entendit-il dire à la non-voyante, plantant un baiser sur le sommet de sa tête.

— Je pensais que tu prendrais plus de temps, répondit Naeliya, se laissant aller contre le ventre contracté du géant coréen.

— J’ai fait assez vite. T’as commandé ?

— À l’instant.

Kim toisa le serveur tremblant.

— Vous avez noté ma commande ?

— Ou… Ou… Oui, Monsieur.

— Le menu spécial aussi ? S’enquit Naeliya.

— Ou… Oui, Madame.

Il partit rapidement vers les cuisines, l’assurance lui manquant.

— Ça va pas Geroges ? S’enquit sa manageuse quand il approcha le comptoir des commandes pour les cuisines.

— Je… J’ai une… Une lasagne végé et une… Un…

— Hé ! Petit ! cria un des cuistots. Accouche ! C’est midi !

— Un menu spécial, réussit-il à dire.

Dans les cuisines, on se stoppa et sa manageuse lui prit le carnet des mains pour vérifier.

— Les gars, dit-elle, blanche. On a un Oni dans le restaurant.

La terreur les prirent.

— Magnez-vous ! ordonna-t-elle, stressée de ne pas pouvoir satisfaire cet homme. Où est-ce qu’il est ?

— La… La table 6, bredouilla le pauvre homme.

— Va te rafraîchir un peu et retourne en service.

Tandis qu’il s’éloignait, la femme rajusta sa tenue, les mains moites.

— Préparez la commande et vite, dit-elle.

Pendant que les cuisines paniquèrent et que la femme alla prévenir ses supérieurs de la présence d’un Oni dans leur restaurant, ce dernier avait pris place à table.

— Kim, voici Manille, ma guide pour aujourd’hui.

— Enchanté, Madame, dit-il, avec politesse, une main posée sur le genou de sa belle qui ne pouvait empêcher des frissons lui parcourir le corps.

— Euh… Moi de même, Monsieur.

— Qu’est-ce que le médecin t’a dit ?

— Que je suis à 100 % remise, sourit la non-voyante. Hormis mes yeux, bien entendu.

Kim lâcha son genou pour lui caresser la joue.

— C’est une super nouvelle que tu sois en parfaite santé, à nouveau, dit-il, cherchant à être le plus encourageant possible. Vous avez ses dossiers ?

— Oui, Monsieur. Tout est dans ma voiture, répondit Manille, sentant une certaine tension autour d’elle. Vous souhaitez que-

— Mangez. Je les prendrai en partant, la coupa-t-il.

Un nouveau serveur s’approcha avec les lasagnes de Kim, qu’il plaça, tel un automate, devant lui. L’homme posa également des couverts tout propres pour lui.

— Vous… Désirez-vous quelque chose à boire, Monsieur Kim ? demanda l’homme qui l’avait reconnu.

— Je vais prendre une nouvelle carafe d’eau, commanda l’Oni.

— Je vous apporte ça tout de suite. Votre menu arrive.

— Merci.

L’homme s’éclipsa, tremblant et le cœur battant.

— Excusez-moi mon indiscrétion, mais vous êtes une personne connue ? demanda Manille, visiblement perplexe.

— Il vaut mieux pour vous de ne pas le savoir, Madame, sourit Kim, posant à sa large main sur la cuisse de Naeliya. Tout ce que je peux vous dire est que le repas est pour moi.

— Oh ! Non, je-

— N’insistez pas, Manille, s’amusa Naeliya qui comprenait son malaise. Je ne peux pas gagner contre lui sur ce point-là.

— Oh… Si vous le dîtes. Merci, Monsieur.

La manageuse arriva avec une assiette de viande que les Oni affectionnaient particulièrement.

— V… Votre menu, Monsieur Kim, dit-elle, prenant bien soin de ne rien renverser.

— Merci.

Elle scruta la petite table jusqu’à tomber sur la main possessive de l’homme, serrant la cuisse de la non-voyante. Si elle avait bien compris un truc, c’est qu’il ne fallait jamais poser de question et si elle voyait un Oni avec une femme, ça ne durait jamais bien longtemps. Sauf si ce dernier avait des gestes de ce genre. Elle fit demi-tour assez rapidement et alla noter quelque chose sur son téléphone qu’elle envoya à son patron.

« Monsieur Kim est au restaurant. Une femme l’accompagne. Il a des gestes très tendre avec elle. En dehors du chef qui est marié et père de famille, aucun des autres n’est accompagné. Est-ce que je dois demander à mettre la femme sur la liste des VVIPs ? »

La réponse fut assez rapide à venir.

« Je descends. Notez tout ce que vous pouvez sur elle et enregistrez-la sur la liste. »

Tout comme l’Oni en chef, qui s’était marié avec la fille du chef de clan, un autre aurait-il trouvé chaussure à son pied ?

Elle ne pouvait pas les lâcher du regard, à tel point que certains clients l’imitèrent, par curiosité, avant de vite le détourner.

Un homme de taille moyenne, cheveux grisonnant, assez sveltes, arriva en trombe dans un costume coupé près du corps. Il se dirigea vers la table et se présenta à Kim. Il observa Naeliya et capta les gestes dont parlait la manageuse sur son message.

— Monsieur Kim, c’est un plaisir de vous avoir dans notre établissement.

— Merci, répondit le coréen de cette manière détachée et professionnelle qu’il arborait au quotidien.

— Kim, le gronda Naeliya.

— Mon ange, mange, sourit l’Oni.

Sa façon de s’adresser à elle, confirma l’information. Un autre venait de trouver sa partenaire. Il fallait absolument que le restaurant ajoute cette femme à la liste exclusive des personnes très spéciales. Mais un détail le fit tiquer. La canne pliée contre sa taille. Une non-voyante ?! Kim était le partenaire d’une aveugle ? Si, au départ, l’homme voulu faire une réflexion, il se retint de justesse quand il vit l’Oni baiser les doigts fins de sa compagne qui lui adressa un sourire plus que chaleureux. Ce sourire, le gérant du restaurant se rappelait d’avoir vu le même sur Taeliya Carlington quand elle était avec son époux. N’était-elle pas aussi malade ? Ces hommes avaient un goût particulier.

— Est-ce que le repas est à votre goût, Mesdames ? Monsieur ?

— C’était excellent, lui répondit Naeliya, cherchant à apaiser les craintes du pauvre homme.

— C’était parfait, ajouta Manille, suivant sa patiente, pour ne pas faire de vagues.

Kim, qui avait attaqué la viande, répondit d’un ton grave que le repas lui convenait.

L’homme s’éloigna et put enfin expirer tout l’air qu’il avait bloqué dans ses poumons.

— Patron ?

— Notez que cette femme a l’accès VVIP, ordonna-t-il, une main sur le coeur. Je… Je remonte dans mon bureau.

— D’a… ccord…

Le repas se passa bien, et Kim leur offrit même le dessert avant de quitter les lieux avec des remerciements mi-chaleureux, mi-paniqués.

Manille le regarda proposer son bras à la jeune femme qui dépliait sa canne dans un clic froid.

— Où est-ce que vous êtes garés ? demanda-t-il.

— Juste là, lui indiqua la femme en pointant un véhicule familial. C’est ma voiture.

— Tu t’es garé où ? s’enquit Naeliya.

— Si je te dis que j’ai une place de choix ? S’amusa l’homme.

Naeliya pouffa et le trio traversa pour que l’Oni puisse récupérer les dossiers de sa compagne et laisser Manille partir, après l’avoir remercié pour son travail.

Une fois installés dans le véhicule de Kim, ils prirent la direction, non pas de la maison des Clark, mais du bureau fédéral.

Kim avait le désir d’imposer sa présence où il le pouvait, afin de marquer son territoire sur tout ce qui entourait la famille Clark.

Noah ne l’avait-il pas fait, quelques années plus tôt ? Et même encore aujourd’hui, avec ses enfants.

— Où est-ce qu’on va ?

— Voir ton père à son travail.

***

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